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Le Journal des Sans Terre : “Le Brésil est une économie agricole subalterne”
9 janvier 2012, 3:16
Filed under: Analyse
Le Journal Sans Terre

“Le Brésil est une économie agricole subalterne”

mardi 25 janvier 2011

Dans cette entrevue réalisée pour l’édition du Journal Sans Terre de janvier, l’ingénieur agronome et scientifique social Horácio Martins de Carvalho analyse en profondeur l’organisation de l’agrobusiness dans le monde et la place du Brésil dans cet ensemble. Pays pourvu du plus grand stock de terres cultivables, d’um climat favorable à la production et de gouvernements serviles, le Brésil se présente selon Horácio, comme le troisième pays sur la liste des priorités des grandes entreprises transnationales, qui contrôlent les marchés alimentaires et l’agro-énergie.

Interview réalisée par Joana Tavares, du Secteur de Communication du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre (MST).

JST – Comment expliquer l’augmentation de La recherche de terres dans le monde entier et quelles sont les conséquences du contrôle étranger sur les terres cultivables ?

HC – L’ Incra (Institut National de La Colonisation et de La Réforme Agraire au Brésil, NDT) estime que 4,34 millions d’hectares dans tout le Brésil sont déjà aux mains de capitalistes étrangers. C’est une statistique modeste compte tenu du camouflage qu’opère le concept actuel d‘”entreprise nationale” qui tolère servilement dans sa composition sociétaire plus de 90% de capital étranger. Ce qui motive l’appropriation privée des terres cultivables par les entreprises transnacionales, c’est la possibilité concrète d’exercer le contrôle mondial sur l’offre, la commercialisation et le raffinage d’aliments et d’agrocombustibles, en plus de s’imposer comme un empire sectoriel sur un aspect central de la vie des peuples. L’appropriation privée des terres agricoles est considérée par les grandes agences multilatérales telles que la Banque Mondiale, La FAO, La UNCTAD et le FIDA comme “investissement agricole” en vue du “développement économique national”. Pour masquer cette occupation néo-coloniale des terres agricoles dans le monde entier, a été élaboré par les agences citées, un Code de conduite présenté en avril 2010 à Washington lors de la conférence annuelle des terres de la Banque Mondiale. Le Code a pour objectif de légitimer le marché mondial des terres cultivables par les grandes entreprises transnationales privées et d’État. Comme la ressource “terre cultivable” est limitée, son contrôle pour l’appropriation et pour la location privées est devenu une priorité géopolitique et stratégique pour l’agrobusiness. Le Brésil est le pays qui possède le plus grand stock de terres cultivables, un climat propice à la production agricole et des gouvernements serviles. Cette conjonction de facteurs a facilité l’acquisition de terres par les étrangers et a contribué de manière décisive à la négation de la souveraineté alimentaire et nationale, soumettant les destins des pays aux stratégies commerciales des grandes entreprises nationales et transnationales.

JST – On calcule que l’agrobusiness a reçu des crédits pour près de 90 milliards de R$ (1 real brésilien = 0,5979 dollar US) pour générer un PIB de 120 milliards de R$ en 2010. Comment s’explique ce peu de productivité ?

HC – Il est dans la logique de l’agrobusiness de reproduire les intérêts privés dans l’agriculture à partir des ressources publiques qui pour leur plus grande part sont des fonds politiquement perdus pour le contribuable brésilien. Cela ne comprend pas seulement le crédit rural constamment reévalué mais aussi toutes sortes d’allègements fiscaux et d’exemptions d’impôts. Avec une telle logique être grand entrepreneur dans l’agrobusiness n’est pas difficile. Ses leaders défendent idéologiquement le libre marché, la concurrence non faussée et l’absence de l’État dans la conduction de leurs affaires. Ils ne font pas autre chose que ce qu’ont toujours fait les classes dominantes rurales du Brésil colonial : critiquer la présence de l’État dans l’économie tout en en profitant au maximum, toujours au détriment de la majorité de la population. Dans ces conditions s’explique, bien que ce soit immoral, que l’agrobusiness reçoive près de 90 milliards de R$ pour générer un PIB de 120 milliards de R$, sur un total du PIB agricole de 160 milliards. Il ne faut pas s’étonner si le Brésil est le troisième pays sur la la liste des priorités des investissements extérieurs des grandes entreprises transnationales.

JST – Pourquoi favoriser l’agrobusiness alors que la petite agriculture produit davantage d’aliments pour le marché interne ?

HC – L’agrobusiness s’est constitué comme une fraction importante de la classe dominante du pays : d’oú l’appropriation privée de la majeure partie du territoire rural. La “modernisation et l’artificialisation (en vue d’urbanisation ou d’infrastructure)” de l’agriculture, initiée dans les années 50, a fait de la bourgeoisie agraire brésilienne une grande acheteuse de produits (intrants agricoles, machines) d’autres secteurs de la bourgeoisie. Et les principaux fournisseurs de ces intrants ont été les entreprises transnationales de la branche d’activités chimiques comme Bayer, Basf, Aventis, Dow, Monsanto et Syngenta. Les paysans produisent en effet plus d’aliments que l’agrobusiness, ils représentent 84,4% du total des exploitations rurales du pays et défendent les souverainetés alimentaire et populaire. Cependant ni cette proposition sociale de souveraineté alimentaire, ni celle (encore moins) de souveraineté populaire ne font partie de la conception du monde hégémonique au Brésil. Il est plus facile pour les gouvernements et pour les entreprises de l’agrobusiness de garantir la sécurité alimentaire (et non pas la souveraineté alimentaire) par l’importation d’aliments que de consacrer des resssources publiques à l’amélioration de la production et de la productivité des paysans. Cette tendance se renforce quand les aliments de base tels que le riz, le haricot, le manioc et le lait, entre autres, deviennent des marchandises et voient leurs prix fixés par le marchés.

Ces produits autrefois produits de manière prépondérante par les paysans deviennent eux aussi objet de convoitise de la part de l’agrobusiness en raison des marges de bénéfice qu’ils peut et pourra obtenir dans des conditions oligopolistiques, tant sur le marché national qu’international.

D’autre part, comment le gouvernement libéral brésilien pourrait-il cesser de faciliter l’accès aux ressources publiques pour l’agrobusiness, alors que celui-ci est un élément-clef dans la chaîne d’intérêts du complexe mondial de l’industrie chimique, de l’alimentation et de l’agroénergie ? Et alors qu’en 2010 le Brésil est devenu le plus grand consommateur d’agrotoxiques du monde ?

JST – Quels sont les impacts principaux de la consommation élevée des agrotoxiques ? Pourquoi le Brésil en arrive-t-il à accepter dans son agriculture des poisons interdits dans d’autres pays ?

HC – Les principaux impacts de l’usage élevé d’agrotoxiques sont la pollution et la dégradation de l’environnement, les atteintes à la santé des travailleurs ruraux et des paysans et la réduction de la biodiversité. C’est le résultat d’un modèle technologique où le profit seul commande la logique de production. Et ce n’est pas le Brésil qui accepte l’usage de poisons interdits dans d’autres pays. Ce sont des secteurs d’entrepreneurs de l’agrobusiness, mus par une recherche effrénée et constante de profit, qui recherchent les manières les plus infames d’obtenir ces produits. Les cinq cultures qui ont le plus consommé d’agrotoxiques en 2008 furent le soja, le maïs, la canne à sucre, le coton et les citriques, soit 87,21% du total commercialisé cette année au Brésil. Ces cultures constituent le poids majeur de la Valeur Brute de Production (VBP) agricole nationale. Les semences hybrides et les organismes génétiquement modifiés (OGMs) sont les principaux responsables de la demande d’agrotoxiques. Les grandes entreprises transnationales telles que la Dupont, Aventis, AstraZenec et Monsanto consacrent aux OGMs une part importante de leurs stratégies de vente d’agrotoxiques. Les plus grandes entreprises productrices de ces poisons sont la Syngenta, Bayer, Monsanto, Basf, Dow, DuPont et Nufarm, qui ont gagné en 2008 dans leurs transactions mondiales près de 40 milliards de dollars.

JST – Quel est la place de l’agriculture brésilienne dans le rapport de forces international ?

HC – La structure de la production agricole et forestière des moyennes et grandes exploitations rurales au Brésil s’est toujours moulée sur la satisfaction des intérêts de la bourgeoisie agro-exportatrice ainsi que sur la demande mondiale de produits du secteur primaire. Cette tendance s’est encore accentuée dans la mesure directe où les grandes entreprises transnationales dominent l’offre interne de semences, intrants, machines et agroindustrialisation, ainsi que le commerce international de matières brutes. Cela signifie que ces entreprises transnationales possèdent le contrôle stratégique de la production agricole et forestière du pays. Cette situation s’aggrave du fait de la croissante valeur ajoutée aux produits de production agricole et forestière qui sont exportés. L’agriculture brésilienne se réaffirme dans la division internationale de la produccion sociale comme productrice de matières premières pour l’agroindustrie. Dans la rationalité de l’agrobusiness, elle se définit comme une branche de l’industrie. C’est-à-dire comme une économie agricole subalterne.

JST – Selon l’annuaire 2010 de l’agrobusiness, les actifs des 50 plus grandes entreprises ont atteint 189 milliards de Reales. Comment s’explique le pouvoir du capital financier sur l’agriculture et quelles sont les perspectives pour 2011 ?

HC – L’agriculture de l’agrobusiness, en devenant effectivement une branche de l’industrie, a offert des conditions plus efficaces à la domination des grands conglomérats transnationaux de l’industrie chimique sur la production des aliments, des fibres et de l’agroénergie. L’oligopolisation de ces marchés est la conséquence attendue de la conception néolibérale de la société. La terre, l’eau douce, les forêts, le littoral, enfin, les ressources naturelles au sens large sont devenues des marchandises, et par conséquent, objets de profit et de spéculation boursière. Nous vivons depuis plusieurs décennies une transition fondamentale de l’économie mondiale provoquée par l’hégémonie du capital financier : toutes les dimensions de la vie se sont transformées en marchandises et le profit est devenu la seule référence dans la gestion des sociétés.

JST – Quelles sont les perspectives politiques de la prochaine période en ce qui concerne l’agriculture ?

HC – Si les mouvements sociaux et les syndicats populaires ruraux ne sortent pas de l’endormissement auquel ils ont été réduits par des processus chroniques de revendication, de contestation et de dépendance financière des gouvernements, tout porte à croire que l’expansion capitaliste dans la campagne avec la conséquente concentration de la rente et de la richesse, va s’amplifier. La lutte des classes est devenue une “lutte avec classe”. La désagrégation du paysannat et des petits et moyens producteurs ruraux s’est produite de diverses manières, de celle traditionnellement générée par la brutalité physique et économique de grand capital local, jusqu’à la cooptation à travers les contrats de production avec l’agrobusiness. La prolifération de ces contrats des entreprises capitalistes avec de larges secteurs du paysannat montrent qu’elles désirent contrôler non seulement les ressources naturelles, et en particulier la terre, mais aussi l’offre des produits qui composent le panier de base de la population.

La corrélation de forces pour l’adoption et la mise en place de politiques publiques en faveur de la souveraineté alimentaire est assez défavorable dans le contexte actuel. Cela est dû en particulier aux dispositions gouvernementales qui favorisent l’agrobusiness et le capital transnational. La nature impérialiste de transfert de technologie agricole par les secteurs gouvernementaux en consonance avec les intérêts des entreprises transnationales d’intrants agricoles et d’agences multilatérales, marqueront la présence indésirable du Brésil parmi les pays de l’Hémisphère Sud.

La Via Campesina du Brésil et le MST pourront faire sentir leur présence non seulement par leur militance critique mais surtout, en se montrant capables de concrétiser une alliance sociale populaire dans les campagnes, porteuse à la fois d’une critique sociale radicale du projet capitaliste hégémonique et d’une proposition d’un nouveau cadre de civilisation rurale.

Source : Jornal Sem Terra, 25 de janeiro de 2011

Traduction : Thierry Deronne, pour La revolución Vive

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