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La grande conspiration des Femmes du Mouvement des Sans Terre du Brésil, Brasilia, 5-9 mars 2020

par Monique Piot Murga, représentante de France Amérique latine, membre du Comité des Amis des Sans Terre du Brésil et des Amis de la Conf’ de la Drôme.

5h du matin, dans le centre silencieux de Porto Alegre, 4 bus sont alignés le long du trottoir…

  • Rosa, tu as bien mis les gamelles dans le bus numéro 2 ?
  • Oui, elles y sont toutes, n’oublie pas de mettre mon sac à dos dans le bus !

Rosa et Diana font partie des plus de 200 femmes qui partent dans cette aube fraîche pour Brasilia, un voyage en bus de plus de 36 heures !

Elles sont déléguées de leur Etat pour participer à la Première Rencontre des Femmes du Mouvement des Sans Terre, qui, après deux ans de préparation, va se réunir du 5 au 9 mars 2020 dans la capitale fédérale.

Elles viennent toutes les deux, avec une vingtaine d’autres, d’un « assentamento » (installation de la Réforme agraire), situé à une trentaine de kilomètres de là. Un assentamento qui produit du riz biologique, du lait et du porc. Elles ont apporté avec elles une demi-tonne de riz, produit par leur coopérative, pour l’alimentation des 3500 participantes. Et aussi du matériel de cuisine, les grosses marmites qui dans l’assentamento servent lors des fêtes.

Car toute l’organisation et la logistique est partagée entre les groupes de femmes des différentes régions.

5h30, tout le matériel a été chargé, les voyageuses sont installées dans les bus et la caravane s’ébranle pour un voyage qui va durer un jour, une nuit et un deuxième jour !

A 80 kms de São Paulo, pendant ce temps, je suis, avec la délégation internationale, accueillie à l’Ecole nationale Florestan Fernades du MST. Nous avons été reçues par Fernando, Gloria et Ana, membres du secteur international du Mouvement. Nous sommes deux de France, les autres femmes viennent d’Espagne, de Suède, des Etats Unis, du Canada, de Porto Rico. Nous serons rejointes plus tard par des déléguées d’Argentine, Chili, Uruguay, Venezuela, Equateur. Le Centre de formation Florestan Fernandes est un des fleurons du MST, qui a mis la formation en priorité depuis sa création il y a 36 ans. Cette école nationale existe depuis 15 ans et a une vocation internationale de formation des cadres des mouvements sociaux. Quelques sessions de formation pour nous présenter l’histoire du MST, son organisation et nous nous préparons à notre tour pour le voyage à Brasilia.

Nous nous répartissons le travail : préparer et charger le matériel de cuisine, les stocks alimentaires, préparer le matériel culturel – banderoles, micros, sonos, haut-parleurs – charger les matelas. Et des couvertures pour celles qui ont oublié leur sac de couchage ! Chacune a ce qu’on appelle ici son « kit militant », dont on ne se sépare jamais : un sac de couchage, une assiette ou gamelle, des couverts et un verre.

On partage le bus avec les femmes de l’Ecole de formation et à 21h, le bus s’ébranle à son tour pour un voyage d’environ 15-16 heures. Le début du voyage est festif, chansons et boissons, puis très vite, le silence se fait et tout le monde se repose.

A 7h30 du matin, pause d’une heure pour se détendre et se restaurer, puis le bus repart, une distribution de sandwichs dans le bus et nous approchons de Brasilia, que nous atteignons vers 14h30. Le site de la rencontre est animé comme une ruche, les bus arrivent de tout le pays et tout le monde aide pour décharger.

La Rencontre a lieu dans une immense halle d’expositions, séparée en deux, d’un côté l’hébergement, et de l’autre côté les espaces de jour. Au fond, trois cuisines régionales – Amazonie, Nordeste, Sud et Sud-est – chacune devant être capables de servir un peu plus de 1000 personnes par repas.

Pour qu’il n’y ait pas des dizaines de femmes empêchées de suivre la Rencontre pour cause de cuisine, ce sont des hommes volontaires du Mouvement qui s’occupent de toute l’intendance alimentaire, gestion des stocks, préparation des repas, service et vaisselle des cuisines.

Et bien sûr, dans un coin un peu plus calme, un jardin d’enfants a été mis en place, certaines mamans ne pouvant pas laisser leur jeune enfant à la famille.

Au milieu, un immense espace pour les séances plénières, avec une grande scène.

Le jeudi soir, c’est la soirée d’ouverture de la Rencontre.

« Je peux affirmer qu’être une femme sans terre, c’est être une femme libérée, émancipée, courageuse.

Et c’est aussi être une femme qui pleure, qui souffre pour elle-même et pour l’autre. Le MST m’a fait femme, m’a fait un être harmonieux, qui a la fierté de vivre. Tout cela et un peu plus, c’est ce qui chaque jour me renforce pour continuer debout et convaincue que nous sommes du bon côté de l’Histoire ».

C’est avec ces mots de Messeline, paysanne de l’assentamento dans l’Etat du Pernambuco que s’est ouvert la première Rencontre des Femmes du MST ce jeudi 5 avril.

Préparé depuis 2 ans à la base du Mouvement, la Rencontre regroupe 3 500 participantes, venues de 24 Etats du Brésil et des délégations internationales de 13 pays.

Ce résultat est une grande fierté pour le secteur Genre du Mouvement. Si elles ont réussi ce qui représente un exploit, dans les conditions actuelles, c’est bien grâce à la construction historique que le MST dans son ensemble a mis en œuvre autour des questions de la participation des femmes, de l’égalité de genre, de la possibilité de construire des actions d’égalité. C’est le résultat et le mérite de toute la lutte sociale égalitaire que le MST a mis en œuvre au long de son histoire, mais cela ne s’est pas fait tout seul, les femmes ont du batailler !

Au programme durant 3 jours, débats et réflexions sur : production agroécologique, production d’aliments sains, confrontation à la violence, autonomie économique, résistance des femmes dans les territoires, en reprenant les résultats des débats et formations réalisées pendant deux ans à la base du MST, dans tous les campements et assentamentos (installations de la Réforme Agraire) des 24 Etats du pays.

« Femmes en lutte : semant la Résistance » : analyse de l’offensive du Capital et les conséquences sur les femmes.

Vendredi matin, c’est le thème de la plénière.

Atiliana, coordinatrice du Secteur Genre du MST introduit : « L’objectif politique est de faire une lecture de la conjoncture dans une perspective féministe et de la classe travailleuse, de construire l’unité et renforcer la réflexion sur qui nous sommes, en tant que femmes sans terre et en tant que classe travailleuse, afin de réussir à affronter, ensemble, ce gouvernement misogyne, qui attise particulièrement la violence contre les femmes. »

« Nous avons, depuis l’Amazonie jusqu’au Sud du pays, nos expériences de résistance et naturellement, durant ces journées, nous aurons à faire un important diagnostic et aussi une projection, sur comment les femmes participent et vont participer de plus en plus à la lutte », indique Kelly Mafort, membre de la coordination nationale du MST. Elle explique aussi que la Rencontre doit servir pour orienter les mouvements sociaux sur la question du genre.

Kelly Mafort souligne que cette Rencontre a lieu à un moment stratégique où le gouvernement Bolsonaro attaque l’ensemble des politiques de Réforme Agraire, notamment en direction des femmes. Un des objectifs est donc de définir une perspective à moyen terme pour organiser la lutte politique dans le pays.

« La conjoncture exige une action de radicalisation pour qu’on puisse affronter et vaincre ce projet néfaste qui est au pouvoir. Cette lutte radicale, elle doit venir de ceux et celles qui lutte pour la terre, pour leurs droits, mais aussi pour la vie. Et quand on parle de lutte des femmes, on parle de lutte d’êtres humains qui luttent pour se maintenir en vie. On parle donc de situations extrêmes de violence, de féminicides, qui sont encore plus importants pour les femmes du monde rural, pour les femmes noires », explique Kelly Monfort.

« La Terre publique appartient au peuple brésilien, elle ne peut être vendue, ni négociée »

Une des dénonciations importantes de cette Rencontre est la Mesure provisoire MP910, qui a prévu de « légaliser » d’ici à 2022, près de 600 000 exploitations de terres publiques. Le MST estime que ces terres vont être appropriées par des grands propriétaires ruraux. La Terre publique appartient au peuple brésilien et ne peut être ni négociée, ni vendue, elle doit être distribuée pour la Réforme Agraire, conformément à la Constitution brésilienne. Cette mesure va privilégier les propriétaires criminels qui usurpent les terres, augmentent la déforestation et la pression sur les peuples qui vivent dans les territoires de ce pays », développe Kelly Mafort.

« Supprimer le programme Prorena d’Education rurale est un crime social »

Un autre point important de son intervention concerne le décret de février 2020 qui invalide la poursuite du Programme National de l’Education de la Réforme Agraire (Prorena). Ce programme, mis en place en 2000, a permis à 192 000 jeunes et adolescents d’accéder à l’éducation depuis l’école primaire jusqu’au supérieur.

Grâce à des financements spéciaux pour le monde rural, son bilan est important : organisation des écoles rurales dans les villages et dans les assentamentos, financement des Instituts d’agro-écologie à la campagne, partenariats avec les Universités pour construire des programmes d’études spécifiques pour les étudiants issus du MST et de ses territoires.

Le maintien du Pronera est une question de justice sociale, car c’est dans le monde rural qu’existe la plus grande inégalité sociale et c’est aussi parmi la population paysanne qu’il y a le plus faible taux de scolarisation.

Supprimer ce programme est considéré par le MST comme un crime social, au même titre que la réforme de la « Bourse Familiale », l’équivalent de nos Allocations familiales.

« Féminisme Paysan Populaire », son processus historique et les perspectives pour la prochaine période.

« Le féminisme, comme mouvement politique, doit être lié à un projet d’émancipation humaine, c’est une pratique politique. C’est pourquoi nous sommes toutes féministes »

C’est avec ces paroles qu’Itelvina Massioli, de la coordination nationale du MST, a introduit la plénière du samedi matin.

L’identité du Féminisme paysan populaire nait de la relation profonde que les paysannes entretiennent avec la terre et la souveraineté alimentaire. Et son caractère populaire vient de son lien avec une perspective de classe et de lutte de classes. « La construction et l’audace de ce concept est fortement lié aux luttes de résistance des femmes paysannes, dans un contexte d’affrontement au capitalisme colonial et extractiviste qui depuis des siècles pille nos terres, nos territoires et les richesses naturelles » explique Itelvina.

Pendant longtemps, à cause de la diabolisation du mouvement féministe de la part des sociétés partriarcales et machistes, la paysannerie n’a pas reconnu comme féministe la lutte pour la terre, la souveraineté alimentaire et l’agroécologie. C’était présenté comme une lutte portée essentiellement par les hommes. Et parallèlement, la lutte pour le droit à la terre pour les femmes, pour la production d’aliments, pour la défense et la récupération des semences, les luttes contre la violence, n’étaient ni visibles, ni identifiées comme des luttes féministes.

Les femmes du MST, par les luttes concrètes, les processus de formation, de participation politique dans le Mouvement, ont conquis avec l’ensemble des membres du MST, les droits à l’éducation, à la parité à tous les niveaux de responsabilité, des mesures collectives contre les violences, le partage des responsabilités dans la gestion de l’exploitation, leur droit à signer les documents officiels pour l’attribution de la terre, des crédits, dans les décisions de cultures.

Collectivement, elles ont une place fondamentale dans la production des aliments quotidiens, dans la lutte contre la faim et dans la subsistance des familles, comme toutes les paysannes du monde.

Elles ont développé le secteur de la production par des projets collectifs, particulièrement dans le domaine de la récupération des semences et des plantes médicinales. Elles assurent la transformation et la vente des plantes médicinales, précieuses pour le secteur Santé du MST.

« Socialement égales, humainement différentes et totalement libres ! » (Rosa Luxembourg)

Ces luttes concrètes s’insèrent dans la lutte sociale globale pour la fin de la propriété privée de la terre, contre les transnationales et l’agro-négoce, contre les OGM et les agrotoxiques, et contre toute forme d’exploitation des êtres humains et de la nature. Cette conception du féminisme part de l’analyse que les paysannes sont à l’intérieur d’une société de classes et que l’origine de l’exploitation des femmes, de leur domination et de l’oppression dont elles sont victimes vient de la société capitaliste avec ses piliers que sont le colonialisme, le patriarcat et le racisme. Donc, cette conception du féminisme lutte contre ce modèle.

Le Mouvement dans son ensemble a renforcé l’idée que le Féminisme paysan populaire, avec ses luttes pour la défense de la vie, des biens naturels, des semences paysannes, pour le droit égalitaire à la terre, pour des salaires justes et égaux, a permis de donner de la visibilité aux luttes des femmes comme sujets de transformation sociale, dans l’unité et la solidarité avec les autres secteurs.

Itelvina a conclu son intervention avec une citation de Rosa Luxembourg : « Nous devons lutter pour un monde où nous soyons socialement égales, humainement différentes et totalement libres ! »

Je suis sortie de cette plénière convaincue et très passionnée par cette approche multi-facette du féminisme au MST. Alors qu’en France, on sépare les luttes écologiques, les luttes pour les droits des travailleuses dans les syndicats et les luttes pour les droits de la personne dans les mouvements féministes, les femmes du MST ont réussi à remettre ensemble tout ça et à montrer en quoi toutes ces facettes sont imbriquées et doivent être conçues comme un tout.

Après une intervention sur la place des femmes dans la lutte pour la Réforme Agraire Populaire, l’après midi a été consacré à des ateliers multiples et diversifiés d’échanges de savoirs: échange de semences, sérigraphie, prendre soin de soi, massages et relaxation, potager et autonomie économique des femmes, production agroécologique et renforcement de la force des femmes, comment inclure les hommes dans le travail sur l’égalité de genre, en sont quelques exemples auxquels la délégation internationale a pu participer.

Et toujours dans les assemblées, les interventions se terminent par des slogans repris en cœur par la salle qui se lève « comme une seule femme » ! : « Femmes en lutte, Semant la résistance ! », « Sans féminisme, il n’y a pas de socialisme ! ».

Une des choses qui m’a le plus frappé, c’est le très grand engagement des femmes les plus âgées, celles qui font partie du MST depuis plusieurs décennies et ont affronté toutes les épreuves. Elles ont une détermination inébranlable, un des slogans en rend compte : « Ils veulent nous expulser ? jamais nous ne partirons ! »

Outre l’espace des assemblées plénières, un espace était consacré à un marché des produits agricoles, artisanaux et de santé, provenant des collectifs de femmes.

La culture était aussi à l’honneur dans l’événement : une exposition de photos a retracé l’histoire des luttes des femmes du Mouvement depuis 36 ans et une autre présentait les lettres des compagnes qui n’ont pas pu venir et qui exprimaient ce que l’appartenance au MST avait permis de changer dans leur vie.

Le vendredi soir, une grande soirée culturelle a permis de montrer toutes les richesses culturelles des différentes régions du Brésil, chants, orchestres, danses traditionnelles, le spectacle était riche et haut en couleurs et entièrement réalisé par des artistes féminines.

« Le Brésil tout entier doit être reconnaissant envers les femmes du MST pour leur force et leur courage ! » Dilma Roussef

La soirée politique du samedi soir a été un moment fort permettant l’expression des appuis de la société civile et des forces politiques, religieuses, syndicales aux femmes du MST. Notre délégation internationale a eu l’honneur d’apporter un message de solidarité internationale au nom de toutes les organisations présentes. La présidente du Parti des Travailleurs, Gleisi Hoffmann, a apporté un salut chaleureux à l’assemblée et a souligné la solidarité avec les femmes du Venezuela, dont une représentante de l’ambassade était présente. Dilma Roussef, a clôturé la soirée par une intervention forte : « Le Brésil tout entier doit être reconnaissant envers les femmes du MST pour leur force et leur courage ».

Le dimanche, nous nous sommes toutes rendues à la marche du 8 mars dans les rues de Brasilia, nous joignant aux organisations féministes du district fédéral. Quelques slogans sur les banderoles : « Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ! », « Sans féminisme, il n’y a pas de socialisme : »

La Conspiration des Femmes

Les femmes du MST, depuis 2005, ont changé leur mode d’action pour le 8 mars. Auparavant, ce jour était l’occasion d’organiser des formations pour les femmes sur leurs droits et les luttes. A partir de 2005, le secteur genre du MST a décidé d’organiser des « actions-choc » contre des symboles de ce contre quoi lutte le Mouvement. L’année dernière, elles ont occupé le siège de Nestlé, en protestation contre l’accaparement de l’immense réserve d’eau douce Guarani, que Nestlé est en train d’acheter. Cette année, dans le plus grand secret – c’est la « conspiration des femmes » – elles ont préparé l’occupation du Ministère de l’Education, pour protester contre la suppression du Programme d’Education rurale, qui a eu lieu le lundi 9 avril. Pour des raisons de sécurité, notre délégation n’a pas été autorisée à les accompagner !

Beaucoup d’émotions, de rires, d’embrassades, qu’il est difficile de retranscrire ! Pour ma part, j’ai eu l’immense plaisir de retrouver toutes les compagnes du MST que nous avons accueillies en France tout eu long de dizaines d’années !

Cela a été un grand moment de réflexion, d’étude, de renforcement de nos liens féministes, de rechargement de nos énergies pour la prochaine période de résistance active, chacune sur son terrain d’action ! Une grande conspiration de sorcières !

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La Via Campesina lance un appel historique à la mobilisation populaire « Egidio Brunetto » (juin 2013)

b_350_0_16777215_00___images_stories_nosconferences_chavannescaled.jpgL’appel lancé par la Via Campesina depuis Djakarta en juin 2013 frappe par son haut niveau de combativité, appelant à « la mobilisation populaire, la confrontation avec les puissants, la résistance active » pour réaliser enfin la réforme agraire intégrale, la souveraineté alimentaire, l’agro-écologie et en finir avec les OGM et les stratégies capitalistes dans le monde entier, avec pour principaux outils de lutte « la formation, l’éducation et la communication« , et en misant sur la force des « mouvements de jeunesse » au sein de l’organisation.

img-Rdigio-BrunettoC’est en mémoire d’un militant du Mouvement des Sans Terre qu’est baptisé ce texte. Décédé le 28 novembre 2011 à la suite d’un accident de voiture alors qu’il se rendait dans l’unité productive agricole Itamaraty (état de Matogrosso do Sul), Egidio Brunetto (photo) fut un dirigeant de tous les fronts de bataille du Mouvement des sans terre et de la cause paysanne mondiale. Fils de paysans, il a travaillé dès son enfance et a milité d’abord dans la Pastoral de la Terra (État de Santa Catarina) avant d’adhérer au MST en 1980. Engagé dans la lutte internationale, notamment aux côtés de la réforme agraire menée par la révolution bolivarienne au Venezuela, Egidio fut aussi un des fondateurs de la Via Campesina.

Le texte de l’appel

(Djakarta, 12 Juin 2013) Nous, à La Vía Campesina, en appelons à toutes les organisations rurales et urbaines et aux mouvements sociaux à construire une nouvelle société fondée sur le souveraineté alimentaire et la justice. Nous sommes rassemblés ici, honorant la mémoire de nos ami(e)s et dirigeant(e)s et de celles et ceux dont le courage et l’engagement nous inspirent. La Via Campesina, mouvement paysan international rassemble plus de 200 millions de paysan(e)s, petits producteurs, paysan(e)s sans terre, femmes, jeunes, autochtones, les migrant(e)s et les travailleurs et travailleuses agricoles et alimentaires, de 183 organisations provenant de 88 pays. Nous sommes ici en Asie, terre de la majorité des paysan(e)s du monde pour célébrer nos deux premières décennies de luttes.

Depuis notre rencontre de Mons (Belgique) en 1993 et celle de Tlaxcala (Mexique) en 1996, où nous avons élaboré notre vision radicale sur la souveraineté alimentaire, nous avons réussi à replacer les paysannes et paysans au centre de la résistance au modèle du commerce néo-libéral ainsi que du processus de construction d’alternatives. Nous, peuples de la terre, sommes des acteurs essentiels dans la construction non seulement d’un modèle agricole différent, mais aussi d’un monde juste, diversifié et égalitaire. Nous sommes celles et ceux qui nourrissons l’humanité et prenons soin de la nature. Les générations futures dépendent de nous pour protéger notre terre.

Maintenant plus que jamais un autre monde est nécessaire. La destruction de notre terre, provoquée par la surexploitation et la dépossession des peuples et par l’appropriation des ressources naturelles a engendré la crise climatique actuelle, et de profondes inégalités mettant en danger l’humanité et la vie. La Via Campesina refuse catégoriquement cette destruction menée par les grandes entreprises.

Nous construisons de nouvelles relations entre les peuples et la nature, basées sur la solidarité, la coopération et la complémentarité. C’est une éthique de vie qui anime toutes nos luttes. La Via Campesina s’engage à donner une visibilité à toutes les luttes locales dans le monde entier, s’assurant qu’elles soient comprises dans une perspective internationale. Elle s’engage également à intégrer dans un mouvement global pour la souveraineté alimentaire, le changement social et l’autodétermination pour les peuples du monde.

Nous appelons nos organisations, nos alliés, amies, amis, et tous ceux et celles qui œuvrent à un avenir meilleur, à rejeter ‘l’économie verte’ et à construire la souveraineté alimentaire.

NOTRE MANIERE D’ALLER DE L’AVANT

La souveraineté alimentaire maintenant – transformer notre monde

La Souveraineté Alimentaire est l’élément central de la lutte pour la justice sociale, rassemblant de nombreux secteurs tant ruraux qu’urbains. La souveraineté alimentaire est le droit fondamental pour que tous les peuples, nations et États puissent contrôler leurs propres systèmes et politiques alimentaires et agricoles, garantissant à chacun une alimentation adaptée, abordable, nutritive et culturellement appropriée. Elle requiert le droit des peuples à définir et contrôler leurs modes de production, de transformation et distribution aux niveaux locaux et internationaux.

Depuis bientôt deux décennies notre vision de souveraineté alimentaire a inspiré une génération d’activistes engagé(e)s dans le changement social. Notre vision du monde passe par une révolution agricole ainsi qu’une transformation socio-économique et politique.

La souveraineté alimentaire articule l’importance cruciale de la production locale et soutenable, le respect des droits humains pour tous, des prix équitables pour les aliments et les produits agricoles, des échanges équitables entre pays, et la sauvegarde des communs contre la privatisation.

Aujourd’hui, nous sommes confronté(e)s à une crise majeure de notre histoire, qui est systémique. Les systèmes alimentaires, d’emplois, énergétiques, économiques, climatiques, écologiques, éthiques, sociaux, politiques et institutionnels s’effondrent dans de nombreuses parties du monde. La crise énergétique amplifiée par la raréfaction des énergies fossiles est traitée avec de fausses solutions allant des agrocarburants à l’énergie nucléaire; cette dernière constituant l’une des plus grandes menaces de la vie sur terre.

Nous rejetons le capitalisme caractérisé par des mouvements destructeurs de capitaux financiers et spéculatifs dans l’agriculture industrielle, la terre et la nature. Il génère de vastes accaparements de terres et des expulsions brutales de paysannes et paysans de leurs territoires, détruit communautés, cultures et écosystèmes. Il crée un grand nombre de migrant(e)s et de sans emplois, augmentant les inégalités existantes.

Les transnationales, en connivence avec les gouvernements et les institutions internationales, imposent – sous prétexte du concept d’économie verte – des monocultures d’OGM, des projets miniers, des barrages et des exploitations de gaz de schiste par fracturation à grande échelle, de grandes plantations forestières et d’agrocarburants, ainsi que la privatisation de nos mers, fleuves et lacs et de nos forêts. La Souveraineté Alimentaire remet le contrôle des communs dans les mains des populations.

L’Agro-écologie est notre option aujourd’hui et pour l’avenir

L’agriculture paysanne, la pêche artisanale et le pastoralisme produisent la plus grande partie de l’alimentation. L’agro-écologie paysanne est un système social et écologique qui comprend une grande variété de savoirs et de pratiques ancrées dans chaque culture et zone géographique. Elle élimine la dépendance aux agrotoxiques et la production animale industrielle hors sol, utilise des énergies alternatives et garantit une alimentation saine et abondante. Elle renforce la dignité, honore les savoirs paysans traditionnels et innovants. Elle restaure la fertilité et l’intégrité de la terre. La production alimentaire du futur doit être basée sur un nombre croissant de personnes produisant de manière plus résiliente et diversifiée.

L’agro-écologie vise à défendre la biodiversité, refroidit la planète et protège nos sols. Notre modèle agricole peut, non seulement nourrir l’ensemble de l’humanité mais c’est aussi le seul moyen d’arrêter l’avancée de la crise climatique grâce à une production locale en harmonie avec les forêts, les cours d’eau ; l’amélioration de la biodiversité et en replaçant les matières organiques dans les cycles naturels.

Justice sociale et climatique, et solidarité

En nous basant sur notre diversité géographique et culturelle, notre mouvement pour la souveraineté alimentaire s’est renforcé en intégrant la justice sociale et l’égalité. En pratiquant la solidarité plutôtque la compétition, en rejetant le patriarcat, le racisme, le colonialisme et l’impérialisme, nous nous battons pour des sociétés participatives et démocratiques, sans exploitations d’enfants, de femmes, d’hommes ni de la nature.

Nous exigeons la justice climatique et sociale. Ceux qui souffrent le plus du chaos climatique et environnemental ne sont pas ceux qui en sont responsables. Ceux qui poussent aux fausses solutions de l’économie verte empirent la situation. C’est pourquoi la dette climatique et écologique doit être réparée. Nous exigeons l’arrêt immédiat des mécanismes de marché de carbone, géo-ingénierie, REDD, agrocarburants.

Nous maintiendrons de manière permanente notre combat contre les entreprises transnationales en manifestant notre opposition par un boycott de leurs produits et en refusant toute coopération avec leur pratiques d’exploitations. Les accords de libre échange et d’investissements ont crée les conditions de vulnérabilité extrême et des injustices pour des millions d’entre nous. Leur mise en œuvre engendre violence, militarisation et criminalisation de la résistance. Un autre résultat tragique est le déplacement massif des populations qui migrent pour ne trouver que des emplois faiblement rémunérés, précaires et dangereux où sévissent des violations de droits humains et la discrimination.

La Via Campesina a réussi à mettre les droits des paysan(ne)s à l’ordre du jour du Conseil des Droits Humains des Nations Unies, nous demandons donc à tous les gouvernements nationaux d’appliquer ces droits. Notre combat pour les droits humains est au cœur de la solidarité et inclut les droits et la protection sociale des travailleurs/ses migrants et des travailleurs/ses du secteur alimentaire.

Un monde sans violence et sans discrimination contre les femmes

Notre lutte vise à construire une société basée sur la justice, l’égalité et la paix. Nous demandons le respect de tous les droits des femmes. En rejetant le capitalisme, le patriarcat, la xénophobie, l’homophobie et les discriminations basées sur le genre, les races ou l’ethnicité, nous réaffirmons notre engagement pour la totale égalité des femmes et des hommes. Ceci implique la fin de toutes les formes de violences domestiques, sociales et institutionnelles contre les femmes en zones rurales et urbaines. Notre campagne contre les violences faites aux femmes est au cœur de nos luttes.

Paix et démilitarisation

Les guerres et conflits d’appropriations, prolifération de bases militaires, criminalisation des résistances augmentent. Ces violences sont intrinsèques au système capitaliste mortifère basé sur la domination, l’exploitation et le pillage. Nos engagements sont ceux du respect, de la dignité, de la Paix.

Nous pleurons et honorons les centaines de paysannes et paysans qui ont été menacés, persécutés, incarcérés ou même assassinés dans leurs luttes. Nous exigeons que tous ceux qui violent les droits humains et les droits de la Nature et qui perpétuent ces crimes soient poursuivis et punis. Nous exigeons la libéralisation immédiate des prisonniers politiques.

La terre et les territoires

Nous défendons une Réforme Agraire intégrale. Elle sécurise l’ensemble des droits fonciers, reconnaît les droits des peuples autochtones à leurs territoires , garantit l’accès et le contrôle des zones de pêche et écosystèmes aux communautés de pêcheurs, reconnaît les routes pastorales. Seules ces réformes garantissent un avenir pour les jeunes des campagnes.

La réforme agraire intégrale se caractérise par une distribution massive de terre, de ressources productives, assurant des conditions de vie satisfaisantes et garantissant un accès permanent aux jeunes, femmes, aux sans-emplois, aux sans-terres, aux personnes déplacées et à tous ceux et celles qui veulent s’engager dans la production alimentaire agro-écologique à petite échelle. La terre n’est pas une marchandise. Les lois et régulations existantes doivent être renforcées et de nouvelles lois sont nécessaires pour la protéger des spéculations et des accaparements.

Les semences, les communs et l’eau

Les semences sont au cœur de la souveraineté alimentaire. Des centaines d’organisations à travers le monde se joignent à nous pour mettre en œuvre le principe des «Semences comme Patrimoine des Peuples au Service de l’Humanité ». Notre défi est maintenant de continuer à garder nos semences de vie dans les mains de nos communautés, en multipliant les semences dans nos fermes et nos territoires. Nous continuons à lutter contre l’appropriation abusive des semences due à diverses formes de propriété intellectuelle et contre la contamination des stocks par la technologie OGM. Nous nous opposons à la distribution de paquets technologiques combinant semences OGM avec l’utilisation massive de pesticides.

Nous allons continuer à partager les semences sachant que notre connaissance, notre science, nos pratiques de gardiens de la diversité des semences sont cruciales pour l’adaptation au changement climatique.

Les cycles de la vie coulent au travers de l’eau. L’eau est un élément essentiel des écosystèmes et de toute vie. L’eau est un commun et donc elle doit être préservée.

MISER SUR NOS FORCES

Notre force est la création et le maintien de l’unité dans la diversité.
Nous présentons notre vision inclusive, large, pratique, radicale et pleine d’espoir comme une invitation à se joindre à nous dans la transformation de nos sociétés et la protection de la Terre Mère.

  • La mobilisation populaire, la confrontation avec les puissants, la résistance active, l’internationalisme et l’engagement local sont des éléments nécessaires pour effectuer le changement social.

  • Dans notre lutte courageuse pour la souveraineté alimentaire nous continuons à bâtir des alliances stratégiques essentielles avec les mouvements sociaux, y compris avec les travailleurs/ses, les organisations urbaines, les immigrant(e)s, les groupes résistants aux méga-barrages et à l’industrie minière.

  • Nos principaux outils sont la formation, l’éducation et la communication. Nous encourageons l’échange des savoirs accumulés concernant les méthodes et contenus de formation culturelle, politique, idéologique et technique. Nous multiplions nos écoles et nos expériences d’enseignement et nos instruments de communication avec notre base.

  • Nous sommes déterminé(e)s à créer des espaces qui vont favoriser l’ émancipation des jeunes en milieu rural. Notre plus grand espoir pour l’avenir, c’est la passion, l’énergie et l’engagement pris par la jeunesse dans notre mouvement.

Nous allons de l’avant à partir de cette VIème Conférence Internationale de La Via Campesina, accueillant de nouvelles organisations, confiant(e)s en nos forces et rempli(e)s d’espoir pour l’avenir.

Pour la terre et la souveraineté de nos peuples! Dans la solidarité et dans la lutte !

« En hommage à Egidio Brunetto, continuons la lutte !« 

En hommage à Egidio Brunetto, continuons la lutte !

A Jakarta, le 11 juin 2013, s’est ouverte la VI conférence internationale de La Via Campesina.

Plus d’info sur la VI conférence en images et sons : http://tv.viacampesina.org/?lang=fr

Plus d’info sur la Via Campesina : http://viacampesina.org/en/

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Sans Terre, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br

URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/07/04/la-via-campesina-lance-un-appel-historique-a-la-mobilisation-populaire-egidio-brunetto-depuis-djakarta/




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