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Les centrales syndicales et le Mouvement des Sans Terre fixent au 11 juillet une grève générale pour les droits des travailleurs, la démocratisation des médias et la réforme agraire au Brésil

Protestation populaire face au siège du grand groupe privé Globo qui détient le quasi monopole de l'information, pour exiger la démocratisation du champ médiatique au Brésil. Source : Brasil de Fato

Protestation populaire face au siège du grand groupe privé Globo qui détient le quasi monopole de l’information au Brésil, pour exiger la démocratisation du champ médiatique (1). Source : Brasil de Fato

"Ses idées étaient les mêmes que les nôtres ! Nous voulons que cette Dilma nous revienne !"

« Ses idées étaient les mêmes que les nôtres ! Nous voulons que cette Dilma nous revienne ! » Photo de Joao Godinho/ Jornal O TEMPO

 

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26/06/2013, de la rédaction de Brasil de Fato

Lors d’une réunion réalisée le 25 juin les grandes centrales syndicales du Brésil et le Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST) ont fixé au 11 juillet prochain la Journée Nationale des Luttes sur le thème « Pour les libertés démocratiques et les droits des travailleurs« . Les paralysations, grèves et manifestations auront pour objectif de déverrouiller l’ordre du jour de la classe des travailleurs au Congrès National et dans les cabinets ministériels, en plus de construire et d’impulser l’agenda qui s’est exprimé dans les rues de tout le pays ces jours derniers.

Participeront à la mobilisation nationale la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), la Centrale des Travailleurs et Travailleuses du Brésil (CTB), la Force Syndicale, l’Union Générale des Travailleurs (UGT), la Centrale Syndicale et Populaire (CSP) Conlutas, la Centrale Générale des Travailleurs du Brésil (CGTB), la Centrale des Syndicats du Brésil (CSB) et la Nouvelle Centrale Syndicale des Travailleurs (NCST), en plus du Mouvement des Sans Terre (MST).

La réunion a permis d’établir une plate-forme unitaire de lutte :

1) Education : pour l’investissement de 10% du PIB, l’amélioration de la qualité, les maternelles dans les grandes villes, etc.;

2) Santé : garantie des investissements en conformité avec la Constitution, amélioration du Système Unique de Santé (SUS), appel à la participation de médecins cubains, etc.;

3) Réduction de la durée de la journée de travail à 40 heures : approbation du projet qui se trouve au Parlement.

4) Transport public de qualité : proposition de tarif zéro dans toutes les grandes villes ;

5) Contra la PEC 4330 – projet gouvernemental qui institutionnalise la sous-traitance sans aucun droit, comme le Fonds de Garantie pour le Temps de Service (FGTS) et les congés;

6) Contre la vente de concessions pétrolières au privé ;

7) Pour la Réforme Agraire : solution des problèmes des paysans sans terre vivant dans les campements, expropriations des grandes propriétés, ressources pour la production d’aliments sains, légalisation des zones appartenant aux communautés afro-descendantes (quilombolas) entre autres revendications;

8) Pour la fin du système actuel qui affecte les droits des travailleurs à la retraite.

En outre les mouvements sociaux défendront dans cette mobilisation les revendications suivantes : réforme politique et plébiscite populaire ; réforme urbaine pour affronter la crise des grandes villes et la spéculation immobilière ; démocratisation des médias, avec la présentation au Congrès National du Projet de Loi d’Initiative Populaire construit avec le Forum National de Démocratisation de la Communication  (FNDC) en phase de collecte des signature dans tout le Brésil.

La mobilisation nationale dénoncera également le génocide de la jeunesse afro-descendante et des populations indigènes ; la répression et la criminalisation des luttes et des mouvements sociaux ; et l’impunité des bourreaux de la dictature civile-militaire. Les centrales syndicales et les mouvements démocratiques rejetteront avec force l’approbation de la loi sur l’avortement  et la réduction de la majorité pénale.

Ces revendications ont été présentées le 26 juin à la Présidente Dilma Roussef lors d’une réunion au palais présidentiel de Planalto, à Brasília.

Photo: Antonio Cruz/ABr

 

Note :
(1) Sur la démocratisation des médias, voir https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/05/12/le-mouvement-des-sans-terre-entre-dans-la-campagne-pour-la-democratisation-des-medias-au-bresil/

manifestação_paulista_Marcelo-Camargo_ABrSource : Brasil de Fato, http://www.brasildefato.com.br/node/13356

Traduction : Thierry Deronne

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Sans Terre, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br

URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/26/les-centrales-syndicales-et-le-mouvement-des-sans-terre-fixent-au-11-juillet-une-greve-generale-pour-les-droits-des-travailleurs-les-libertes-democratiques-et-la-reforme-agraire-au-bresil/

 

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Joao Pedro Stedile, Coordinateur du Mouvement des Sans Terre du Brésil : « celui qui veut rester en dehors, sortira de l’Histoire ».

???????????????????????????Interview de João Pedro Stedile, coordinateur national du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (photo), par Nilton Viana du journal Brasil de Fato sur la signification et les perspectives des mobilisations de rue, le 24 juin 2013.

Brasil de Fato – Comment analysez-vous les récentes manifestations qui ont secoué le Brésil ces dernières semaines ? Quelle est la base économique d’un tel évènement ?

João Pedro Stedile – Il y a de nombreuses évaluations sur le pourquoi des manifestations. Je rejoins l’analyse de la professeure Erminia Maricato, notre meilleure spécialiste des thèmes urbains, qui a travaillé au sein du Ministère des Villes sous la gestion d’Olivio Dutra. Elle défend la thèse d’une crise urbaine au Brésil comme conséquence du capitalisme financier. Une énorme spéculation immobilière a fait grimper le prix des terrains et les loyers de 150% dans les trois dernières années. Le capital a financé hors de tout contrôle gouvernemental la vente d’automobiles, pour envoyer de l’argent à l’extérieur, ce qui a rendu la circulation chaotique. Dans les dernières années il n‘y a pas eu d’investissements dans le transport public. Le programme de logement “ma maison, ma vie” a rejeté les pauvres vers les périphéries, sans conditions d’infrastructure. Tout cela a engendré une crise structurelle, les gens vivent l’enfer dans les grandes villes en perdant trois à quatre heures par jour dans les embouteillages alors qu’ils pourraient être avec leur famille, aux études ou dans des activités culturelles. A cela s’ajoute la très mauvaise qualité des services publics, en particulier dans la santé et dans l’éducation, de l’école fondamentale à l’enseignement moyen dont les étudiants sortent sans pouvoir faire une rédaction. Et l’enseignement supérieur, où on trouve 70 % des étudiants universitaires, est devenu un marchand de diplômes ou de prestations.

Brasil de Fato – Du point de vue politique, quelles sont les causes du mouvement ?

João Pedro Stedile – Les quinze ans de néo-libéralisme suivis de dix ans de politique de conciliation de classes ont transformé la manière de faire de la politique en otage des intérêts du capital. Les partis ont répété leurs vieilles pratiques et se sont transformés en étiquettes qui agglutinent en majorité des opportunistes se battant pour accéder à des mandats publics ou pour capter des fonds publics en fonction de leurs intérêts. Toute une jeunesse arrivée après coup n’a pas eu la possibilité de participer à la politique. Aujourd’hui le candidat à un mandat public comme celui d’échevin, doit posséder plus d’un million de Reais ; un mandat de député coûte à peu près dix millions. Les capitalistes paient et les politiques obéissent. La jeunesse en a par-dessus la tête de cette manière bourgeoise, mercantile, de faire de la politique. Mais le plus grave c’est que les partis de la gauche institutionnelle, sans exception, ont adopté ces méthodes. Ils ont vieilli et se sont bureaucratisés. Cette manière d’agir des partis a dégoûté les jeunes. Et ils ont raison. La jeunesse n’est pas apolitique, au contraire, elle vient de remettre la politique dans la rue même sans avoir conscience de sa signification. Ce qu’elle dit c’est qu’elle ne supporte plus d’assister à la télévision à ces pratiques politiques, qui prennent le vote des citoyens en otage, sur base du mensonge et de la manipulation. Et les partis de gauche ont besoin de réapprendre que leur rôle est d’organiser la lutte sociale et de politiser la classe des travailleurs. S’ils ne veulent pas passer aux oubliettes de l’Histoire.

Plus de 150 personnes de diverses organisations – syndicats, partis, mouvements sociaux, pastorales sociales, étudiants – réunis à Belo Horizonte (État de Minais Gerais), le 21 juin 2013. Source : Brasil de Fato

Brasil de Fato – Pourquoi ces manifestations n’éclosent-elles qu’aujourd’hui ?

João Pedro Stedile – Sans doute est-ce davantage la somme de différents facteurs de la psychologie de masse qu’une décision politique planifiée. A tout le climat que j’ai décrit s’est ajoutée la dénonciation de surfacturations dans les travaux de construction des stades de football, ce qui choque la population. Quelques exemples : le groupe privé médiatique Globo a reçu du gouvernement de l’État de Rio et de la mairie 20 millions de Reais d’argent public pour organiser un show d’à peine deux heures pour le tirage au sort de la coupe des confédérations. Le stade de Brasília a coûté 1,4 milliards et il n’y a pas d’autobus dans la ville ! Les gouvernements se sont soumis à la dictature explicite et aux coups tordus imposés par la FIFA/CBF. La réinauguration du Maracanã fut une gifle pour le peuple brésilien. Les photos parlent d’elles-mêmes : dans le plus grand temple du football mondial, pas un noir, pas un métis ! Et la hausse des tarifs d’autobus n’a été que l’étincelle pour allumer le sentiment généralisé de révolte et d’indignation. L’étincelle est venue du gouverneur de l’état de São Paulo Geraldo Alkmin, protégé par les médias qu’il finance, habitué à réprimer impunément la population comme il l’a fait à Pinheirinho et dans d’autres expulsions rurales et urbaines, et qui a relancé sa barbarie policière. Là tout le monde a réagi. Heureusement la jeunesse s’est réveillée. Et le mérite du mouvement “Passe Livre” est d’avoir su canaliser cette insatisfaction populaire et d’organiser les protestations au bon moment.

Brasil de Fato – Pourquoi la classe travailleuse n’est-elle pas encore descendue dans la rue ?

João Pedro Stedile – C’est vrai qu’elle n’a pas encore pris part aux manifestations. Ceux qui sont dans la rue sont les fils de classe moyenne, classe moyenne basse, ainsi que des jeunes issus de ce qu’Andre Singer nomme le sous-prolétariat, ceux qui étudient et travaillent dans le secteur des services, qui ont amélioré leurs conditions de consommation, mais qui veulent être entendus. Ces derniers apparaissent plus dans d’autres capitales que São Paulo et dans les périphéries.

La réduction des tarifs intéressait beaucoup l’ensemble de la population, et le mouvement “Passe livre” a vu juste en mobilisant sur la base de ces intérêts populaires. Le peuple a appuyé ces manifestations, on le voit dans les indices de popularité des jeunes, surtout quand ils ont été réprimés.

La classe travailleuse tarde à se mobiliser mais quand elle bouge, cela affecte directement le capital. Chose qui ne s’est pas encore produite. Je crois que les organisations médiatrices de la classe travailleuse n‘ont pas encore compris le moment ou sont encore trop timides. Mais en tant que classe, je crois que les travailleurs sont disposés à lutter. Le nombre de grèves pour des améliorations salariales est déjà revenu au niveau des années 80. Je crois que ce n’est qu’une question de temps, si ces médiateurs trouvent les revendications justes qui peuvent motiver la classe à se mettre en mouvement. Ces derniers jours dans des villes de moindre taille et dans les périphéries des grandes villes se produisent des manifestations sur des revendications très localisées. Et cela est très important.

Brasil de Fato – Les voix du Mouvement des Sans terre et des paysans ne se font pas encore entendre…

João Pedro Stedile – C’est vrai.  Dans les capitales où nous avons des unités productives et des agriculteurs familiaux à proximité, nous participons déjà. D’ailleurs je suis témoin du bon accueil que nous avons reçu avec notre drapeau rouge et notre revendication d’une réforme agraire et d’aliments sains et bon marché pour le peuple. Je crois que dans les prochaines semaines il pourra y avoir une adhésion majeure, ce qui comprend des manifestations de paysans sur les routes et dans les municipalités de l’intérieur. Parmi nos militant(e)s tou(te)s brûlent d’entrer dans la lutte et de se mobiliser. J’espère aussi que ça bougera bientôt…

Brasil de Fato – Qu’est-ce qui selon vous est à l’origine de la violence dans certaines manifestations ?

João Pedro Stedile – D’abord, il faut relativiser : la bourgeoisie à travers ses télévisions a recouru à la tactique de faire peur à la population en mettant en avant les émeutiers et les casseurs. Ils sont minoritaires et insignifiants par rapport aux milliers de personnes qui se sont mobilisées. Cela convient à la droite de faire entrer dans l’imaginaire collectif l’idée du désordre et s’il y a finalement du chaos, d’en rendre responsable le gouvernement et d’exiger la présence des forces armées. J’espère que le gouvernement ne commettra pas la bêtise de faire appel à la Garde nationale et aux forces armées pour réprimer les manifestations. C’est ce dont rêve la droite !

Ce qui provoque les scènes de violences c’est la manière d’intervenir de la Police Militaire. La PM a été entraînée depuis la dictature militaire pour traiter le peuple comme un ennemi et dans les états gouvernés par les sociaux-démocrates (SP, RJ et MG), elle est sûre de son impunité.

Il y a des groupes de droite organisés dont l’objectif est de provoquer et de piller. A São Paulo des groupes fascistes se sont mobilisés. Et des vigiles sous contrat. A Rio de Janeiro ont agi des milices organisées qui protègent les politiciens conservateurs. Et bien sûr on trouve aussi un substrat de lumpen qui apparaît dans toute manifestation populaire, que ce soit dans les stades, dans le carnaval, et même dans les fêtes religieuses, pour tenter d’en tirer profit.

Brasil de Fato – Alors y a-t-il une lutte de classes dans les rues, ou s’agit-il seulement de la jeunesse qui exprime son indignation ?

João Pedro Stedile – Il y a clairement une lutte des classes dans la rue. Mais ce n’est pas encore l’expression d’une bataille idéologique. Le plus grave c’est que la jeunesse elle-même qui se mobilise, par son origine de classe, n’est pas consciente de ce qu’elle prend part à une lutte idéologique. Elle fait de la politique de la meilleure manière possible, dans la rue. Elle écrit sur ses pancartes : “nous sommes contre les partis et la politique”.  C’est pour cela qu’ont été autant diffusés ces messages. Cela se produit dans chaque ville, dans chaque manifestation, c’est une bataille idéologique permanente dans la lutte des intérêts de classes. La jeunesse vit ce conflit entre idées de droite et idées de gauche, entre capitalistes et classe des travailleurs.

Par ailleurs, on a des signes évidents d’une droite très bien articulée avec ses services d’intelligence qui utilisent l’internet, sous différents masques, pour lancer des rumeurs et des courants d’opinion. Un message étrange peut être soudainement reproduit des milliers de fois et diffusé comme s’il s’agissait de l’expression de la majorité. Ces mécanismes de manipulation ont été utilisés par la CIA et le département d’État lors du printemps arabe, de la tentative de déstabilisation du Venezuela, dans la guerre de Syrie. Il est clair qu’ils opèrent ici aussi pour atteindre leurs objectifs.

Brasil de Fato – Quels sont les objectifs de la droite et ses propositions ?

João Pedro Stedile – La classe dominante, les capitalistes, les intérêts de l’empire états-unien et leurs porte-paroles idéologiques qui apparaissent tous les jours à la télévision, ont un grand objectif : saper au maximum le gouvernement de Dilma, affaiblir les formes d’organisation de la classe travailleuse, déjouer les propositions de changements structurels dans la société brésilienne et gagner les élections de 2014, pour reconstruire une hégémonie totale aux commandes de l’État brésilien, actuellement objet de la bataille.

Pour atteindre ces objectifs elle avance à tâtons, alterne ses tactiques. Parfois elle provoque les violences pour noyer les objectifs des jeunes. Parfois elle inscrit ses messages sur leurs pancartes. Par exemple la manifestation de samedi dernier à São Paulo, bien que réduite, a été totalement manipulée par des secteurs de droite qui n’ont évoqué que la lutte contre la PEC 37, avec des pancartes et des slogans étrangement semblables. Certainement la majorité des jeunes ignore de quoi il s’agit. C’est um thème secondaire pour le peuple, mais la droite tente de hisser la bannière du moralisme comme l’a fait l’UDN dans le passé. Ce qu’elle fait déjà au sein du congrès, elle veut le prolonger dans la rue.

J’ai remarqué dans les réseaux sociaux contrôlés par la droite que leurs bannières, en plus de la PEC 37, sont : la sortie de Renan du sénat; une commission d’enquête parlementaire et la transparence sur les frais de la Coupe; déclarer la corruption comme crime odieux et la fin de l’immunité pour les politiques. Déjà les groupes les plus fascistes répètent “Dilma dégage” et signent les pétitions pour son impeachment. Heureusement ces bannières n’ont rien à voir avec les conditions de vie des masses même si elles peuvent être manipulées par les médias. Et objectivement la droite peut se tirer une balle dans le pied. En fin de compte c’est la bourgeoisie brésilienne, ses entrepreneurs et ses politiciens qui sont les premiers corrupteurs et les premiers corrompus. Qui s’est approprié les dépenses excessives de la coupe ? Le réseau médiatique Globo et ses entreprises !

Brasil de Fato – Quels sont les défis pour les travailleurs, les organisations populaires et les partis de gauche ?

João Pedro Stedile – Ils sont nombreux. D’abord nous devons prendre conscience de la nature de ces manifestations, descendre tous dans la rue, nous battre dans les coeurs et dans les esprits pour politiser cette jeunesse encore dépourvue d’expérience de lutte des classes. Deuxièmement, la classe travailleuse doit se mettre en mouvement. Dans la rue, dans les usines, dans les zones rurales et dans les chantiers, comme dit Geraldo Vandré. Exprimer ses revendications pour résoudre les problèmes qu’elle affronte comme classe, du point de vue politique et économique. Troisièmement, nous avons besoin d’expliquer au peuple quels sont ses ennemis principaux. Aujourd’hui ce sont des banques, les entreprises transnationales qui ont pris les rènes de notre économie, ainsi que les grands propriétaires de l’agro-business, et les spéculateurs.

Nous devons prendre l’initiative de lancer un débat dans la société pour exiger l’approbation de la réduction de la journée de travail à 40 heures ; pour exiger que la priorité des investissements publics soit la santé, l’éducation, la réforme agraire. Mais pour cela le gouvernement doit réduire les taux et transférer les ressources des excédents primaires, ces 200 milliards qui vont chaque année aux 20 mille riches, rentiers, créanciers d’une dette interne dont nous ne sommes pas responsables, transférer ces ressources aux investissements productifs et sociaux. C’est là toute la question qui se pose au gouvernement de Dilma Roussef, du point de vue de la lutte des classes : les ressources publiques iront-elles à la bourgeoisie rentière ou serviront-elles à résoudre les problèmes de la population ?

Il faut approuver d’urgence, pour qu’elle soit opérationnelle avant les prochaines élections, une réforme politique ambitieuse, qui institue au minimum le financement public exclusif de la campagne ainsi que le droit de révoquer les mandats et le droit au plébiscite d’initiative populaire.

Nous avons besoin d’une réforme fiscale qui revienne au paiement de la TVA des exportations primaires, pénalise la richesse des riches, et diminue la fiscalité des plus pauvres, qui sont ceux qui paient le plus.

Nous avons besoin de la supension par le gouvernement de toutes les concessions sur l’exploitation de notre pétrole et de toutes les concessions privées sur les mines et d’autres domaines publics. Cela ne sert à rien d’investir toutes les redevances pétrolières dans l’éducation alors que ces royalties ne représentent que 8% des revenus du pétrole et que 92% iront aux sociétés transnationales devenues propriétaires du pétrole grâce aux concessions !

Une réforme structurelle en milieu urbain, qui redéfinisse les priorités des transports publics de qualité et avec des tarifs zéro. Il a été démontré que ce n’est ni coûteux ni difficile d’introduire la gratuité des transports pour les masses d’habitants des capitales.

Et finalement nous devons profiter du projet de la Conférence nationale sur la communication, largement représentative, pour démocratiser les médias. Pour en finir avec le monopole de Globo, afin que les organisations populaires disposent d’un large espace pour communiquer entre elles, pour créer leurs propres médias, avec des ressources publiques. J’ai entendu divers mouvements de jeunesse qui articulent les marches dire que peut-être que la seule bannière qui unifie tout le monde est “A bas le monopole de Globo !”   

Mais pour que ces revendications aient un impact dans la société et fassent pression sur le gouvernement et la classe politique, il faut impérativement que la classe des travailleurs se mobilise.

Brasil de Fato – Et que doit faire le gouvernement à présent ?

João Pedro Stedile – J’espère que le gouvernement aura la sensibilité et l’intelligence de profiter de cet appui, de ce cri qui vient de la rue, qui n’est que la synthèse d’une conscience diffuse dans la société que l’heure est venue de changer. Et de changer en faveur du peuple. C’est pourquoi le gouvernement doit affronter la classe dominante dans tous les domaines. Affronter la bourgeoisie rentière, déplacer le paiements des intérêts vers des investissements dans des domaines qui permettent de résoudre les problèmes des gens. Il faut promouvoir immédiatement des réformes politiques et fiscales. Lancer l’approbation du projet de démocratisation des médias. Créer des mécanismes d’investissements lourds dans les transports publics, qui mènent au tarif zéro. Accélérer la réforme agraire et mettre en oeuvre un plan de production d’aliments sains pour le marché interne. Garantir tout de suite 10% du PIB pour le financement public de l’éducation à tous les niveaux, pour l’école maternelle dans les grandes villes, pour un enseignement fondamental de qualité et pour l’universalisation de l’accès des jeunes à l’université publique.

Sans cela viendra la déception, et le gouvernement laissera à la droite l’initiative de ces revendications, ce qui va le miner à l’approche des élections de 2014. C’est l’heure pour le gouvernement de s’allier au peuple ou de payer la facture de l’avenir.

Brasil de Fato – Quelles perspectives ces mobilisations peuvent-elles apporter au pays dans les prochains mois ?

João Pedro Stedile – C’est encore l’inconnue car le débat se poursuit parmi les jeunes et les masses. C’est pour ça que les forces populaires et les partis de gauche doivent jeter toute leur énergie dans la mobilisation de rue. Se manifester, hisser leurs pancartes pour revendiquer des réformes qui intéressent le peuple. La droite va faire la même chose et pousser ses slogans conservateurs, régressifs, de criminalisation et de stigmatisation des idées de changement social. Nous sommes en pleine bataille idéologique et nul ne sait encore quel en sera le résultat. Dans chaque ville, dans chaque manifestation, nous devons nous battre dans les coeurs et dans les esprits. Celui qui veut rester en dehors, sortira de l’Histoire.

Traduction : Thierry Deronne

Le 21 juin, 76 organisations de gauche – mouvements sociaux, syndicats et partis politiques – se sont réunis au syndicat de la chimie à São Paulo pour discuter des actions à mener. Source : Brasil de Fato.

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br

URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/25/joao-pedro-stedile-coordinateur-du-mouvement-des-sans-terre-du-bresil-celui-qui-veut-rester-en-dehors-sortira-de-lhistoire/



Brésil : rapport du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et lettre des mouvements sociaux à Dilma Roussef.

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Cher(e)s ami(e)s et compagnons du Mouvement des sans terre (MST) et des mouvements sociaux de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA),

Un rapport très succinct…

Hier, 20 juin, un million de personnes sont descendues dans la rue dans quinze capitales régionales du pays.
Il y a de tout. Dans chaque ville luttent les coeurs et les esprits. A Sao Paulo et à Rio, des secteurs de droite ont pris l’avantage, agressant des militants de gauche et provoquant des violences pour générer le chaos. Mais, dans d’autres villes, la gauche continue à donner le ton.

Voici ce que l’on peut dire en résumé :

1. La mobilisation est sociale, et part d’un secteur né après l’époque néolibérale. Ce sont des jeunes de la classe moyenne et de la classe moyenne basse qui sont au cœur de cette mobilisation. C’est un secteur qui ne communique que via les réseaux sociaux et qui n’est pas influencé par la télévision et les grands médias. Pour l’heure, les travailleurs gardent le silence.

2. Ce secteur est le fruit de douze ans de conciliation de classe (comme au Chili) qui a exclu la jeunesse de la participation politique. Et la jeunesse veut participer d’une façon ou d’une autre, ne serait-ce qu’en défilant dans la rue, sans répression.

3. Tout ceci est la conséquence d’une grave crise urbaine structurelle, produite par le capital financier et la spéculation immobilière. D’où la hausse des loyers et les ventes massives de voitures financées par les banques avec comme conséquence le chaos aux heures de pointe, sans transports publics, qui fait perdre aux gens deux à trois heures par jour pour se rendre au travail ou à l’école…

4. Personne ne contrôle ces jeunes. Il n’y a pas de direction politique.

5. Pour l’heure, les plus touchés sont les partis traditionnels, la politique bourgeoise et, bien sûr, la méthode développée par le Parti des travailleurs (PT) pendant ces années de gouvernement, mais aussi les gouvernements de chaque État, tous, qu’ils soient de droite, du centre, de gauche…

6. La droite s’infiltre pour créer un climat de violence, de chaos et rejeter la faute sur le PT et sur Dilma Rousseff.

7. Le gouvernement de Dilma Rousseff est paralysé dans sa politique. Il ne voulait qu’administrer et maintenant il ne sait plus quoi administrer.

8. En tant que mouvements sociaux, nous tentons de proposer une politique pour aller de l’avant (voir ci-dessous la lettre à la présidente Dilma Rousseff) et élargir les revendications pour avancer vers une réforme politique, une réforme des médias, une réforme fiscale et une réforme agraire.

9. Nul ne sait ce qui va se passer : allons-nous vers une situation à l’espagnole, capitalisée par la droite dans les urnes, et qui se reproduirait ici en 2014 ? Ou bien vers une situation à l’argentine (2001) avec des avancées ? ou à la grecque, pour l’heure dans une impasse ? Probablement aucune d’elles. Nous allons trouver une formule brésilienne que personne ne connaît aujourd’hui…

10. Mais il est clair que nous avons besoin de changements et il y aura des changements, dans tous les sens !

21 juin 2013


« Nous espérons que le gouvernement actuel choisira de gouverner avec le peuple et non contre lui »

Lettre ouverte des mouvements sociaux à la présidente Dilma Rousseff

Chère Présidente,

Le Brésil a connu cette semaine des mobilisations dans quinze capitales régionales et dans des centaines de villes. Nous partageons le sens de vos déclarations soulignant l’importance de ces mobilisations pour la démocratie brésilienne, sachant que les changements nécessaires dans le pays passent par la mobilisation populaire.

Plus qu’un phénomène conjoncturel, les manifestations récentes montrent la reprise progressive de la capacité de combat populaire. C’est cette résistance populaire qui a permis les résultats des élections de 2002, 2006 et 2010. Notre peuple, mécontent des mesures néolibérales, a voté pour un autre projet. Pour sa mise en œuvre, cet autre projet s’est heurté à une forte résistance, principalement de la part du capital rentier et des secteurs néolibéraux qui conservent une grande puissance dans la société.

Mais il a également été confronté aux limites imposées par les alliés de dernière minute venus d’une bourgeoisie nationale qui, dans les débats qui déterminent le choix des politiques gouvernementales, entravent la réalisation de réformes structurelles telle celle des transports urbains et publics.

La crise internationale a bloqué la croissance et, avec elle, la continuité du projet porté par ce vaste front qui a jusqu’ici soutenu le gouvernement.

Les récentes manifestations sont menées par un large éventail de jeunes dont c’est la première mobilisation. Ce processus sensibilise les participants en leur permettant de se rendre compte de la nécessité d’affronter ceux qui empêchent les progrès du Brésil dans la démocratisation de la richesse, l’accès à la santé, à l’éducation, à la terre, à la culture, à la participation politique, aux médias.

Les secteurs conservateurs de la société cherchent à contester la signification de ces manifestations. Les médias tentent de caractériser le mouvement comme anti-Dilma, contre la corruption des politiciens, contre les dépenses publiques et d’autres lignes directrices qui appellent au retour au néolibéralisme. Nous croyons que les lignes sont aussi nombreuses que le sont les opinions et visions du monde dans la société. C’est un cri d’indignation d’un peuple historiquement exclu de la vie politique nationale qui est habitué à voir la politique comme quelque chose de nuisible pour la société.

Dans cette optique, nous nous tournons vers vous pour demander la mise en œuvre de politiques de réduction du coût des transports publics et de réduction des profits des grandes entreprises. Nous nous opposons à la politique d’exonération fiscale de ces entreprises.

Le temps est venu pour le gouvernement de faire avancer l’agenda démocratique et populaire, d’encourager la participation et la politisation de la société. Nous nous engageons à promouvoir toutes sortes de débats autour de ces questions et nous sommes également disponibles pour en discuter avec les pouvoirs publics.

Nous proposons l’organisation urgente d’une réunion nationale, impliquant les gouvernements des États, les maires des grandes villes, et des représentants de tous les mouvements sociaux. Pour notre part, nous sommes ouverts au dialogue, et nous pensons que cette réunion est la seule façon de trouver des solutions pour résoudre la crise grave qui affecte nos grands centres urbains.

Le moment est propice. Ce sont les plus grandes manifestations que la génération actuelle a vécues, et d’autres viendront. Nous espérons que le gouvernement actuel choisira de gouverner avec le peuple et non contre lui.

Cette lettre a été signée par les 35 entités du mouvement social et populaire ci-dessous.

  • ADERE – Asociación de los Trabajadores Asalariados Rurales de Minas Gerais
  • Asamblea Popular
  • Periodistas del Centro de Estudiso Mediáticos Barão de Itararé
  • CIMI – Consejo Indigenista Misionario
  • CMP – Central de Movimentos Populares
  • MMC – Movimento de Mujeres Campesinas
  • CMS – Coordinación de Movimientos Sociales
  • Colectivo Intervozes (por la democratización de los medios)
  • CONEN – Coordinación Nacional de las Entidades Negras
  • Consulta Popular
  • CTB – Central de los Trabajadores y Trabajadoras del Brasil
  • CUT- Central Única de los Trabajadores
  • Fetraf – Federación de los Agricultores Familiares
  • FNDC – Foro Nacional por la Democratización de los Medios
  • FUP – Federación Única de los Trabajadores Petroleros
  • Juventude Koinonia (iglesias tradicionales)
  • Levante Popular da Juventude
  • MAB – Movimento dosa tingidos pro barragens
  • MAM – Movimento Nacional pela soberania popular frente a Mineração
  • MCP movimento campones popular, de Goias
  • MMM – Marcha Mundial de Mulheres
  • Movimentos de la Via Campesina
  • MPA – Movimento de los Pequeños Agricultores
  • MST – Movimiento de los Trabajadores Rurales Sin Tierra
  • SENGE/PR- Sindicato de los Ingenieros del Paraná
  • Sindipetro – Sindicato de los Trabajadores Petroleros de São Paulo
  • SINPAF – Sindicato de los Trabajadores e Investigadores de Embrapa y Codevasf
  • UBES – Unión Brasileña de Estudiantes de Secundaria
  • UBM – Unión Brasileña de la Mujer
  • UJS – Unión de la Juventud Socialista
  • UNE – Unión Nacional de los Estudiantes
  • UNEGRO – Unión Nacional del Negro

Traduction : Thierry Deronne

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br

URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/21/bresil-rapport-du-mouvement-des-travailleurs-sans-terre-et-lettre-des-mouvements-sociaux-a-dilma-roussef/

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Brésil : premières réflexions, par Emir Sader.

Au Brésil comme l’écrit Yan Boechat dans Question (1), ce ne sont ni les punks ni le black block qui sont descendus dans les rues mais le peuple des exclus, brisant le vernis d’une d’une capitale “nord-américaine” comme Sao Paulo, jeunes de classe moyenne blanche face aux jeunes noirs, “périphériques”, nordestins, dans un pays pas tout à fait sorti des institutions de la dictature militaire. Selon le journal Brasil de Fato (2), « c’est le moment propice pour réinvestir et repenser la ville du point de vue de “ceux d’en bas”. Parmi les organisations qui participent à ce mouvement on trouve le Mouvement des Travailleurs Sans terres (MST), des secteurs du Parti des Travailleurs (PT), l’Union nationale des étudiants (UNE), la consultation populaire, le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB), l’Union Brésilienne des élèves du secondaire (UBE), Union des Noirs pour l’égalité (UNEGRO), la Marche Mondiale des Femmes (MMF), la Centrale des Travailleurs du Brésil (CTB), la Coordination des Mouvements Sociaux (CMS).

Nous publions les premières réflexions du sociologue Emir Sader.

Brasil

Premières réflexions

Le mouvement qui a commencé comme résistance à l’augmentation des tarifs du transport, a été inédit et surprenant. Qui croirait en détenir toutes les clefs, dimensions et projections futures, réduirait inmanquablement ce phénomène et forcerait la réalité à entrer dans des schémas pré-établis, pour justifier des arguments pro domo, sans rendre compte du caractère multifacétique et surprenant des mobilisations. Pour l’heure nous nous contenterons de tirer quelques conclusions qui nous semblent claires.

1. L’annulation de l’augmentation (des titres de transport ) démontre la force des mobilisations dès qu’elles s’appuient sur une revendication juste et posible – c’est ce qui a permis leur victoire.

2. En premier lieu cette victoire renforce concrètement l’idée que les mobilisations populaires valent la peine, sensibilisent les gens, permettent de dialoguer avec toute le société, et sont un puissant moyen de pression sur les gouvernements.

3. En outre le mouvement a centré le débat sur une question essentielle dans la lutte contre le néo-libéralisme – la polarisation entre intérêts publics et intérêts privés – et sur qui doit financer les coûts d’un service public trop essentiel pour être soumis aux intérêts d’entreprises privées animées par la volonté de profit.

4. La conquête de l’annulation de l’augmentation apporte un bénéfice pour les couches les plus pauvres de la population, usagères quotidiennes du transport  public, et démontre qu’un mouvement doit refléter non seulement les revendications de chaque secteur en particulier mais doit aussi répondre aux exigences plus larges, en particulier à celles des secteurs les plus touchés de la société et qui ont le plus de difficultés à se mobiliser.

5. Peut-être l’aspect essentiel des mobilisations a-t-il été de rendre possible l’entrée de larges secteurs de la jeunesse dans la vie politique, secteurs non reconnus par les politiques gouvernementales et qui, jusqu’ici n’avaient pas trouvé leurs formes spécifiques d’expression politique. C’est peut être la conséquence la plus permanente des mobilisations.

6. Il est clair aujourd’hui que les gouvernements qui coalisent différents partis – certains plus nombreux (ceux de droite) et d’autres moins nombreux (ceux de gauche) – éprouvent des difficultés pour entrer en relation avec les mobilisations populaires. Ils prennent des décisions importantes sans consultation et lorsqu’ils affrontent des résistances populaires, tendent à réaffirmer technocratiquement leurs décisions – “il n’y a pas de ressources”, “impossible de boucler les comptes”, etc.– sans se rendre compte qu’il y a là une question politique, une revendication juste de la citoyenneté, qui s’appuie sur un immense consensus social, et qui appellent des solutions politiques, ce pourquoi les dirigeants ont été élus.  Ce n’est qu’après de nombreuses mobilisations et l’affaissement de l’autorité des gouvernants que sont prises les décisions correctes.  Une chose est d’affirmer qu’on “dialogue” avec les mouvements, une autre est d’affronter effectivement leurs mobilisations, surtout quand celles-ci résistent aux décisions prises par les gouvernants.

7. Certainement, un problème que le mouvement affronte sont les tentatives de manipulations externes. L’une d’elles, représentée par les secteurs les plus extrémistes, cherche à injecter des revendicatios maximalistes de “soulèvement populaire” contre l’État, pour justifier leurs actions violentes, caractérisées comme  vandalisme.  Ce sont des secteurs très réduit, externes au mouvement, avec ou sans infiltration policière. Ils apportent la manchette immédiate dont les grands médias ont besoin mais ont été rejetés par la quasi totalité des mouvements.

8. L’autre tentative est celle de la droite, clairement exprimée par le comportement des médias hégémoniques. Au début ceux-ci se sont opposés au mouvement comme ils ont l’habitude de le faire avec toute manifestation populaire.  Ensuite, lorsqu’ils se sont rendus compte qu’il pouvait devenir un problème pour le gouvernement, ils l’ont promu et ont tenté artificiellement d’y insérer des objectifs contre le gouvernement fédéral.  Ces tentatives ont été également rejetées par les leaders du mouvement, bien qu’une composante d’extrême-droite se soit manifestée avec la hargne typique de tout mouvement d’extrême-droite, et magnifiée par les médias dominants.

9. Il faut souligner la surprise des gouvernements et leur incapacité de comprendre le potentiel explosif des conditions de vie urbaines, et en particulier l’absence de politiques pour la jeunesse de la part du gouvernement fédéral.  Les organisations étudiantes traditionnelles ont été également surprises et ont été absentes des mouvements.

10. On distingue deux attitudes dans le déroulement des mobilisations : la première est la dénonciation de leur manipulation par la droite – phénomème clairement exprimé par le traitement des médias dominants – et les tentations de s’opposer au mouvement. La seconde est d’exalter de manière acritique le mouvement comme s’il incarnait des projets clairs et porteurs d’avenir.  Les deux positions sont erronées. Le mouvement est né de revendications justes, promues par des secteurs de la jeunesse, avec ses états actuels de cosncience, avec toutes les contradictions d’un tel mouvement. L’attitude correcte est d’apprendre du mouvement et d’agir avec lui, pour l’aider à construire une conscience claire des objectifs, des limites, des tentatives d’utilisation par la droite, des problèmes qu’il a suscités, et de la manière de mener à bien la discussion sur son sens et sur les meilleures manières de relever ses défis.

La signification majeure de ce mouvement va s’éclaircir avec le temps.  La droite ne s’intéresse qu’à ses minces préoccupations électorales, dans ses efforts désespérés d’arriver au deuxième tour de la présidentielle. Des secteurs extrémistes jouent à la surenchère en affirmant que les conditions existent pour mettre en place des alternatives violentes, mais cela s’épuisera rapidement.

Le plus important ce sont les leçons que le mouvement lui-même et la gauche – partis, mouvements populaires, gouverements – peuvent tirer de l’expérience. Aucune interprétation à priori ne rend compte de la complexité et du caractère inédit du mouvement. Sans doute sa conséquence majeure sera-t-elle l’introduction du thème de la signification politique de la jeunesse, de ses conditions concrètes de vie et de ses attentes dans le Brésil du XXIème siècle.

Emir Sader est professeur de l’Université de São Paulo (USP) et de l’Université de l’État de Río de Janeiro (Uerj), coordinateur du Laboratoire de Politiques Publiques de l’Uer et secrétaire général du Conseil latino-américain de sciences sociales (CLACSO). Auteur entre autres de « La vengeance de l’Histoire« .

Source : http://www.cartamaior.com.br

Traduction: Thierry Deronne

 Notes :

(1)    http://questiondigital.com/?p=15214

(2)    http://www.brasildefato.com.br/node/13298

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Travailleurs Sans Terre du Brésil, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br

URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/21/bresil-premieres-reflexions-par-emir-sader/



Douglas Estevam : « Défendre l’agriculture d’une manière différente de ce que prône l’État »
  par Marjolaine Tapin, 3 juin 2013

C’est sur une terrasse de l’Avenue Habib Bourguiba (Tunis) que nous avons rencontré Douglas Estevam (photo), Brésilien engagé depuis plusieurs années à Via Campesina. Parcours d’un jeune militant épatant.

Comment es-tu devenu militant ?

À l’âge de 14 ans, j’étais ouvrier dans une grosse entreprise au Brésil et on était 4 500 ouvriers. C’était l’époque où les politiques néolibérales ont commencé avec plus de force au Brésil. À cause de cela, il y avait beaucoup de grèves, beaucoup de manifestations. Puis, il y a eu le premier président élu après la dictature au Brésil. Il a été déchu à cause de la corruption et il y avait beaucoup de manifestations à cause de cela. Moi j’avais 14 ans, je participais aux grèves, j’étais un ouvrier et je faisais l’école la nuit. J’allais à l’école à 19h. C’est comme ça que j’ai commencé la cause politique.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui je suis au Mouvement des Sans Terre, et dans ce mouvement je suis lié aux activités culturelles et politiques du mouvement. On a essayé de créer un lien entre ces deux secteurs qui sont stratégiques et centraux pour le mouvement.

Le mouvement des Sans Terre au Brésil est de quelle envergure ?

L’année prochaine, en 2014, on va fêter les 30 ans du mouvement. Officiellement le mouvement a démarré en 1984. Mais, les premières occupations de terre ont commencé en 1979, et en 1984 on a formalisé le mouvement au niveau national. Durant cette période, ce sont 350 000 familles qui ont eu accès à la terre à travers les occupations de terres soit inexploitées, volées, ou appartenant à l’État.

L’action principale, c’est l’occupation. Une fois les terrains occupés, on réalise des campements, des écoles, etc. Quand on a la régularisation de la terre, on organise des coopératives basées sur des modèles de production différents de la monoculture avec les produits chimiques et tout ça. Nous, on défend une agriculture biologique et environnementale pour assurer la production alimentaire mais on défend aussi l’éducation primaire et secondaire pour les enfants et universitaire pour les paysans.

Des modèles de production différents ?

On a créé plus de 60 coopératives. On a la plus grande production de semences biologiques en Amérique latine. Ces semences ne sont pas passées par des processus de transformations transgéniques. On travaille avec toute l’Amérique latine parce que les paysans n’ont pas accès à ces semences.

Quel genre d’actions faites-vous pour vous réapproprier la terre ?

Dans les années 1970 et même avant, il y avait déjà beaucoup de paysans qui faisaient des occupations de terres. Des terres inexploitées. Au Brésil il y a beaucoup de terres qui n’étaient pas utilisées. Ça date de l’époque coloniale. Les paysans, les indigènes faisaient cela aussi.

Après, avec l’augmentation de la production agricole, les paysans ont été expulsés. Ils ont commencé à faire des occupations sur d’autres terres. Les grandes entreprises ont commencé à chasser les paysans qui s’appropriaient les terres et ça se faisait d’une façon très violente. Il y avait la police d’État, l’armée, il y avait beaucoup de paysans qui ont été tués. À la fin des années 70, on a commencé à s’organiser comme un mouvement social et à faire des occupations de terres beaucoup plus facilement : avec 4 000 personnes par exemple.

Comme c’était la fin de la dictature, on était en train de faire une nouvelle constitution au Brésil : dans cette nouvelle constitution il y a un article qui dit que les terres qui ne sont pas en usage peuvent être utilisées pour installer les paysans. Mais les gros propriétaires fonciers s’appropriaient ces terres avec des faux papiers ou de façon illégale. Quand on sait qu’il y a un problème de ce genre, on fait une occupation de terre très massive pour éviter la violence de l’État ou des milices privées. Une fois qu’on a fait l’occupation, comme il y a cette loi dans la constitution au Brésil, alors commence un procès judiciaire parce que selon la loi, l’État doit utiliser la terre pour installer les paysans.

On va dénoncer cette situation irrégulière et à partir de cette dénonciation, l’État sera obligé d’appliquer la loi. C’est ça la logique du processus. Quand on est dans un campement on y reste jusqu’à ce que l’État fasse la régularisation. Une fois la régularisation les paysans ont le droit légal de rester. C’est dans la nouvelle constitution de 1998.

Comment est la relation entre ce mouvement et les structures formelles gouvernementales au Brésil ?

Nous on est autonome par rapport à l’État. On ne veut pas devenir un parti politique. Le principe du mouvement, c’est l’organisation sociale qui fait de la pression sur le politique en accord avec les lois.

On est dans un modèle pour défendre l’agriculture d’une manière différente de ce que prône l’État. Les partis politiques sont principalement orientés vers la grande industrie : exploitation de monoculture pour l’exportation, pour le marché international. Nous on défend notre modèle de production, la diversité, la production biologique. Le Brésil a autorisé les produits transgéniques mais nous on veut changer ce modèle puisqu’on pense que ça a un lien avec tous les problèmes de contamination des sols et des nappes phréatiques.

Presque une société parallèle ?

Un mouvement qui a une autonomie par rapport à l’organisation. Nous, on a un projet politique pour l’ensemble du pays. Un projet d’ensemble, pas isolé. Quand on est isolé, on n’a pas de pouvoir. Le centre, c’est la structure économique. On ne peut pas le changer seul, on doit avoir des rapports plus larges avec un ensemble de mouvements dans un projet global.


Entrevue réalisée par Michael Simkim et Marjolaine Tapin

Crédit photo : Michael Simkim

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Sans Terre, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br

URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/09/douglas-estevam-defendre-lagriculture-dune-maniere-differente-de-ce-que-prone-letat/




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