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Miguel Stedile : « au Brésil, notre défaite n’est pas électorale mais idéologique »

 

Miguel Stedile, membre de la coordination nationale du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST).

Entretien. Miguel Stedile est membre de la coordination nationale du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Six mois après l’investiture de Jair Bolsonaro, il relie les politiques du président d’extrême droite au projet du capital financier, et s’explique sur le recul de la gauche dans son pays.

Depuis le 1er janvier, Jair Bolsonaro préside le Brésil. Quel bilan dressez-vous de ces six premiers mois de mandat de l’extrême droite ?

Miguel Stedile La France et l’Europe ne doivent pas regarder Jair Bolsonaro comme s’il n’était qu’un président d’extrême droite. Il représente un projet du capitalisme financier. Ce projet était déjà en cours au Brésil. En ce sens, il n’y a pas de rupture. Le premier noyau dur à parier sur la candidature de Jair Bolsonaro est le capital financiarisé. Celui-là même qui est responsable de la crise globale. Depuis 2008, il a travaillé autour de deux idées centrales. La première est le recul des droits du travail. D’ailleurs, l’une des premières réformes de Jair Bolsonaro concerne les retraites, alors même que son prédécesseur, Michel Temer, n’était pas parvenu à la réaliser. C’est pourquoi je parle de gouvernement de continuité. Le premier noyau dur ultralibéral du gouvernement est incarné par Paulo Guedes, ministre de l’Économie. L’autre noyau important est constitué de juristes. Il a émergé avec l’opération « Lava Jato » (contre la corruption, notamment au sein de la compagnie pétrolière nationale Petrobras – NDLR). Les mesures dont a besoin le capital financier sont très impopulaires. Il est donc nécessaire de changer également l’État pour justifier la répression. C’est là qu’intervient Jair Bolsonaro. Le capital financier n’a que faire qu’il soit raciste, misogyne, homophobe. L’important pour lui est que le président réalise les réformes qu’il souhaite. La présence du juge Sergio Moro dans le gouvernement vise à changer la structure de l’État afin que celui-ci s’adapte à ce virage autoritaire. Les traits de l’extrême droite se retrouvent dans les discours, dans l’incitation à la violence, à l’intolérance. Mais l’action formelle et programmatique du gouvernement est commandée par le système financier.

Vous dites que Jair Bolsonaro doit transformer l’État pour imposer le modèle économique du capital financiarisé. Comment cela se traduit-il dans le domaine des libertés ?

Miguel Stedile Le gouvernement a présenté deux projets. Le premier voulu par le noyau financier est la réforme des retraites. L’autre, avancé par le ministre de la Justice, Sergio Moro, est l’« anti-crime ». Dans les faits, il s’agit de changer une partie des structures politiques de l’État brésilien. Par exemple, si un policier commet un assassinat et s’il le justifie par la légitime défense, il n’y aura pas de procès. Ce projet « anti-crime » confère aux policiers et aux soldats une impunité. Il en va de même pour les grands propriétaires, ainsi que les milices qui sévissent à Rio de Janeiro. Le risque de violence réside dans l’attitude d’inaction des autorités, qui laisse libre cours à la répression para-étatique.

Vous évoquiez la réforme des retraites. Quelles en sont les grandes lignes ?

Miguel Stedile Paulo Guedes a donné toute sa légitimité à la candidature de Jair Bolsonaro, dont les marchés financiers se méfiaient au départ. Il est parvenu à faire voter la réforme des retraites alors qu’elle contient des mesures impopulaires. Même la droite avait des doutes quant à la prise de risques qu’elle représentait. Désormais, les retraites ne reposeront plus sur un système par répartition mais par capitalisation. Seul le travailleur déposera des biens à la banque. Selon les économistes proches des syndicats, avec ce nouveau système, il ne recevra plus que 40 % des pensions actuelles. L’argent déposé dans les banques sera totalement disponible pour le système financier. Ce nouveau système implique que les travailleurs assument tous les risques et les banques disposent de tous les avantages.

La réforme agraire a toujours été une question épineuse au Brésil, y compris lorsque la gauche était au pouvoir. Où en est-on aujourd’hui ?

Miguel Stedile Sous le gouvernement de Dilma Rousseff, il y avait eu une grande réduction du processus de désappropriation et des « assentamentos » (zones créées par le gouvernement pour y installer des familles sans terre – NDLR). En revanche, les politiques d’infrastructures pour les paysans qui avaient conquis leurs terres, ainsi que les programmes de distribution et de commercialisation des aliments, se sont poursuivies. Sous le gouvernement de Michel Temer, il y a eu une réduction du rythme. Aujourd’hui, il n’existe plus que 20 processus de désappropriation. Ces 20 dossiers sont bloqués dans les méandres de la bureaucratie de l’État. Dans le même temps, 100 000 familles campent et luttent pour avoir une terre. Sous le mandat de Fernando Henrique Cardoso, il y avait deux ministères : celui de l’Agriculture pour l’agrobusiness et celui du Développement rural agraire pour l’agriculture paysanne, familiale. Sous le gouvernement de Michel Temer, le ministère du Développement rural a été fermé, et les secrétariats transférés vers le ministère du Développement social. Jair Bolsonaro l’a désormais totalement incorporé au ministère de l’Agrobusiness. L’agriculture paysanne est désormais subordonnée aux intérêts de l’agrobusiness et privée de ses fonctions politiques. De la même manière, les terres quilombos et indigènes se retrouvent fragilisées face à l’avancée de l’agro-négoce, qui veut faire main basse sur ces territoires pour amplifier leurs productions et leurs exportations.

Quelles menaces pèsent sur le territoire de l’Amazonie et quel pourrait être l’impact environnemental de l’implantation de multinationales ?

Miguel Stedile Le gouvernement désire changer la loi brésilienne afin que les terres frontalières où se trouvent les forces armées et qui peuvent être occupées par des Brésiliens puissent être achetées par des étrangers. Aujourd’hui, la plus grande menace pour les Indigènes et l’Amazonie, et je ne parle pas seulement de la forêt et de l’écosystème mais de la région en général, n’est pas tant l’agro-négoce que l’exploitation des minerais. Jair Bolsonaro a parlé clairement de la réserve Raposa Serra do Sol. Aujourd’hui, elle n’autorise que les activités indigènes, mais elle pourrait devenir un espace d’extraction minière.

Durant la campagne électorale, Jair Bolsonaro a menacé tous ses opposants, et singulièrement la gauche et le Mouvement des travailleurs sans terre, allant même jusqu’à vous qualifier de « terroristes ». Ces intimidations ont-elles fait l’objet d’un passage à l’acte ?

Miguel Stedile Jair Bolsonaro ne va pas promouvoir une loi qui officialise la persécution. Mais le grand propriétaire terrien qui entend ses propos comprend qu’il a le feu vert, et peut passer à l’acte. Il y a eu des attaques contre des campements. Fin 2018, avant même l’investiture de Bolsonaro, le pouvoir judiciaire a présenté des requêtes afin de déloger des camps de travailleurs sans terre. Le pouvoir judiciaire se sent porté par la vague conservatrice, la société appuie ce mouvement puisqu’elle a élu Bolsonaro. Finalement, chacun se dit qu’il n’y aura pas de représailles en cas de recours à la violence.

Comment comprendre le poids surdimensionné de l’agro-négoce dans l’économie brésilienne et, dans le même temps, l’absence de souveraineté alimentaire ?

Miguel Stedile Le médecin et géographe brésilien Josué de Castro a été président de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, FAO. Tout au long de sa vie, il a répété que la faim n’était pas liée à un phénomène géographique, mais à un problème social, politique et économique, dont les origines étaient la concentration terrienne. En la matière, le Brésil est le deuxième pays au monde le plus inégalitaire puisque 1 % des propriétaires détiennent 40 % des terres. L’agro-négoce, c’est le système financier des champs. Le MST ne lutte pas seulement en faveur de la réforme agraire, mais également pour la distribution des terres. Le concept de réforme agraire et populaire est de produire des aliments sains pour alimenter la population brésilienne. Ce que l’agro-négoce ne peut faire puisqu’il ne produit pas d’aliments : le soja et le maïs servent aux combustibles, et l’eucalyptus au papier. Ses productions, qui utilisent de grandes quantités de pesticides, vont à l’exportation. C’est là que résident les origines de la faim au Brésil : il y a beaucoup de terres cultivables mais ce ne sont pas des aliments qui y poussent. Produire des aliments sains pour la population relève d’un acte politique car le risque d’une crise de la faim structurelle est réel.

Considérez-vous que les organisations sociales, les partis de gauche sont suffisamment mobilisés face aux politiques du président Bolsonaro ?

Miguel Stedile Nous devons faire une autocritique. Notre défaite n’est pas électorale, mais idéologique. Jair Bolsonaro est soutenu par le système financier et l’agro-négoce, mais il a été élu par la population, y compris par les plus pauvres. Si nous parlons exclusivement de défaite électorale, alors il suffirait de gagner d’autres élections, et le problème serait résolu ? Pourquoi les travailleurs ont voté pour un projet qui disait très clairement qu’il allait leur retirer leurs droits au nom de la relance de l’économie ? Si les travailleurs ont donné leur consentement, c’est parce que nous sommes en échec idéologique. Le camp populaire et progressiste a cessé de dialoguer et de travailler avec la population. Beaucoup des droits conquis durant les gouvernements de Lula ont été perçus par la population comme un geste personnel du président à leur endroit. Cela a été perçu comme un mérite et non comme un choix de politiques publiques résultant des pressions des mouvements sociaux. Nous avons failli. Il nous faut reprendre le travail de base, retourner dans les périphéries pour écouter. Il faut également renouer avec l’organisation populaire. La gauche brésilienne mais également mondiale n’a pas encore trouvé les formes d’expression politiques et organisationnelles des nouvelles manifestations du monde du travail. Plus précisément, nous ne savons pas comment organiser les plus précarisés par les transformations du monde du travail. Nous devons expérimenter pour intégrer les plus précarisés dans le mouvement. Enfin, la formation politique est très importante. Il faut débattre de la réalité : la crise du capitalisme n’est pas conjoncturelle mais structurelle, je dirais même existentielle. Le nazisme et le fascisme ont été des réponses du système financier. L’issue pour le capitalisme a été le New Deal, ou encore l’état de bien-être social. Nous, nous avancions des solutions dans le socialisme. Aujourd’hui, le capitalisme n’a aucun intérêt à construire un nouveau New Deal. C’est pourquoi je parle de crise existentielle, car il se renie. Une élection ne résoudra pas la crise. Il faut expliquer et expliquer encore. Le fascisme, ce sont des réponses simples à des questions complexes. C’est pourquoi nombre de personnes y adhèrent. Nous, nous ne voulons manipuler personne. Nous devons travailler à l’élévation du niveau des consciences.

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Présidentielles au Brésil. João Pedro Stedile du Mouvement des Sans Terre : « C’est une lutte de classe; on est avec le peuple ou contre lui »
3 octobre 2018, 11:10
Filed under: Analyse, Organisation, Transformation de l'État
Entretien avec João Pedro STEDILE – Brasil de Fato
Élire un président, des députés et des sénateurs qui s’engagent pour les intérêts des travailleurs est la principale façon pour ces derniers, d’essayer d’annuler les mesures qui affectent leurs droits de base que sont la santé, l’éducation, la sécurité. C’est l’analyse de João Pedro Stedile, de la direction du Mouvement des Travailleurs Ruraux sans terre (MST).
Dans une entrevue avec Brasil de Fato, il considère que d’annuler le vote ou de voter blanc n’est dans l’intérêt que de ceux qui désirent maintenir l’actuelle crise du pays.

João Pedro Stedile Foto: Rovena Rosa/Agência Brasil
Brasil de Fato : quelle est l’importance des prochaines élections ?
João Pedro Stédile : Les élections d’octobre ont une importance historique pour la classe ouvrière et le peuple dans son ensemble. Jamais auparavant, n’était apparue une situation aussi claire de lutte des classes. D’un côté, la bourgeoisie cherche à faire élire son président et ses parlementaires pour légitimer le coup d’État et, en même temps, continue à développer son plan machiavélique de faire porter tout le poids de la crise économique sur les épaules de la classe ouvrière. C’est ainsi qu’ils continuent à supprimer des droits aux travailleurs, suspendent la consolidation des lois du Travail (CLT), mettent les pensions en péril en s’appropriant les finances publiques qu’ils devraient utiliser pour financer les logements, la réforme agraire, la santé et l’éducation. Ils cherchent aussi à continuer à offrir nos richesses naturelles à leurs alliés : le capital étranger et le gouvernement des États-Unis.
De notre côté, c’est exactement le contraire : nous devons élire Fernando Haddad et un grand nombre de parlementaires pour en finir avec les mesures du coup d’ État institutionnel. Donc, le vote du peuple doit être un vote pour sa classe. Le peuple n’est pas arrivé à se mobiliser pour défendre le gouvernement de Dilma, et maintenant, affaibli par le chômage et les inégalités sociales, il n’a pas actuellement, la capacité de produire de grandes mobilisations. En conséquence, aujourd’hui, notre arme, c’est le vote. C’est pour cela que ce vote doit être un vote de classe. C’est seulement avec nos représentants que nous pourrons commencer à bâtir un nouveau projet pour le Brésil, en faveur du peuple, avec les réformes structurelles nécessaires.
Quel type de réformes ?
Nous devons commencer par l’économie, pour réindustrialiser le pays, garantir l’emploi et des revenus pour les salariés. De même, une réforme fiscale est importante en plus du contrôle des banques et des taux d’intérêt. Il est nécessaire aussi de réformer les moyens de communication, l’agriculture et l’éducation. Nous ne devons pas oublier non plus de convoquer à moyen terme, une assemblée constituante pour une profonde réforme du système politique et du pouvoir judiciaire.
Que doivent avoir à l’esprit les électeurs, au moment de choisir les députés et les sénateurs ?
En plus d’élire Haddad et des gouverneurs engagés avec les travailleurs, il est clair que nous devons être attentifs afin de garantir l’élection d’un grand nombre de parlementaires, à la Chambre et au Sénat, complètement engagés avec la classe ouvrière et avec un projet de changement pour le pays.
Je sais que dans tous les états, nous avons de très bon candidats de la classe ouvrière, des camarades expérimentés et des leaders populaires qui ont démontré leurs liens avec les travailleurs. Ce sont eux que nous devons élire. Des gens qui ont l’expérience de la lutte des classes. Des gens engagés avec leur classe, et non avec leurs intérêts personnels ou leurs médiocres vanités.
Le peuple doit savoir qui était avec nous dans les grèves, dans les occupations et dans les mobilisations de rue. Nous devons aussi dénoncer les candidats servant les seuls intérêts de la bourgeoisie et s’attaquant aux services publics.
Quel est le rôle du Congrès National pour un gouvernement fédéral qui a comme objectif central d’offrir la santé- et l’éducation publique de bonne qualité ?
Le prochain congrès devra être formé de parlementaires qui stimulent l’organisation et la mobilisation et utilisent leur mandat pour cela. La bataille entre les deux projets dont j’ai parlé aura lieu dans les rues. Le parlement n’est que le pale reflet de ce qui surviendra dans les rues. C’est pour cela que nous avons besoin de parlements de lutte, de mobilisation, avec courage et détermination pour expliquer au peuple que leur force n’est pas dans leur seule représentation légale mais dans leur force de mobilisation.
Le futur Congrès devra être un espace complémentaire pour un gouvernement populaire. Il devra aider à la convocation d’élections populaires pour révoquer toutes les mesures des putschistes. Il doit aider à supprimer la PEC55 qui limite les dépenses publiques dans les programmes de santé, d’éducation et de réforme agraire. Un parlementaire élu avec 200.000 votes, qui ensuite n’arrive pas à mobiliser 100 personnes pour défendre nos droits, Petrobras, Eletrobras, nos terres et nos ressources, ne sert à rien !
Comment la population peut elle contribuer à un Brésil plus juste à partir de 2019 ?
Nous devons expliquer à la population l’importance de ces élections. Le projet du pays pour les prochaines 4 années, sera décidé le 7 octobre et pour cela nous ne devons pas faiblir. Tout le monde ressent de la rage contre les politiciens de façon générique. Cela est dû au fait que la majorité des politiciens représentent les bourgeois ou eux mêmes ; ce sont les riches et les privilégiés qui s’accaparent le pouvoir du parlement pour faire vivre leurs intérêts de classe.
Même le journal « O Globo »* n’a cessé de critiquer les politiciens, mais seulement de façon générale ; il se garde bien d’en mentionner les coupables, les capitalistes, les bourgeois de manière à semer la confusion dans la tête du peuple.
Nous devons expliquer que les votes nuls ou blancs , lors de ces élections seront en faveur des putschistes, ce seront les votes de ceux qui ne veulent rien changer à la situation actuelle. Des votes aliénés, même s’ils disent qu’ils ne profiteront à personne.
Nous devons voter pour quelqu’un qui apporte le changement, pour renouveler le parlement, les gouvernements des États, et pour le candidat Haddad, nommé par Lula, seul capable d’affronter et vaincre les bourgeois putschistes.
La population a besoin de comprendre qu’elle votera pour le prix du gaz, pour la distribution des profits de Petrobras, de s’assurer qu’ils seront donnés pour l’éducation et non pour les actionnaires étrangers. Elle votera pour des moyens pour l’hôpital, elle votera pour une nouvelle politique de sécurité. La meilleure sécurité c’est l’emploi, les revenus et l’éducation pour tous. La police et l’armée ne résolvent rien. A Rio de Janeiro, les gens vivent au quotidien la répression violente et qui ne résout rien, dans leur chair.
La population votera si elle veut le contrôle social du Pouvoir Judiciaire, ou si elle veut que les magistrats continuent à gagner 30.000 Reals par mois (US$ 7.236), plus les primes pour le logement, l’habillement, les livres, des vacances de deux mois, alors que le peuple est sans le sou.
C’est pourquoi ces élections ne sont pas des batailles de partis ou de sigles. Ces derniers représentent peu de chose à l’heure actuelle. La bataille est de classes : à savoir qui est en faveur du peuple et des travailleurs, et qui est en faveur des putschistes, des bourgeois, des banques et du capital étranger
Quelles sont les tâches des militants dans la prochaine période ?
Bon, nous sommes au milieu de la lutte des classes radicalisée, et au milieu d’une énorme crise économique, sociale, environnementale et politique, cela signifie que la lutte sera longue pour pouvoir sortir de la crise dans les prochaines années avec des mesures de protection du peuple.
Pour cela, les militants doivent se retrousser les manches et s’investir corps et âme pour élire de bons gouverneurs, de parlementaires engagés et Haddad.
Après octobre, nous devons rester mobilisés et utilisant la méthodologie du Congrès du Peuple, continuer à réaliser des assemblées populaires dans tous les quartiers et municipalités convoquant le peuple pour qu’il discute d’un nouveau projet pour le pays. D’octobre à décembre, nous devons débattre de tous les changements à opérer, en économie, dans l’industrie, l’agriculture, dans l’organisation des villes, la santé, l’éducation, la réforme agraire etc. pour que le peuple présente ses propositions et qu’il, soit au clair sur ce qu’il est nécessaire de changer en premier et vite. Durant ces mois, nous devons faire une grande tournée nationale de débats dans toutes les organisations populaires.
Et là, nous devrons présenter les propositions pour les nouveaux élus, tant au niveau des États, qu’au niveau national. Ensuite, à partir de janvier 2019, avec Haddad nous devons débattre de nouvelles formes de participation populaire au gouvernement.
Maintenant, nous n’avons plus besoin de gouvernement pour le peuple et nous ne pourrons réussir à affronter la crise qu’avec un gouvernement qui soit avec le peuple. Et pour cela, nous devons organiser des mécanismes de participation populaire au gouvernement à travers des élections, référendums et consultations populaires, conseils de secteurs et grandes mobilisations de masse en défense des changements nécessaires.
La prochaine période verra beaucoup de luttes beaucoup de débats et de mobilisations. Le pire est passé, avec le coup d’état, maintenant nous devons stimuler le peuple pour qu’il aille voter, participer et construire un nouveau projet populaire pour le pays.
Traduction : Hélène Dubéros pour Amérique Latine Résistances | Révision : Wilma Jung
24 septembre 2018
Photo : Mídia Ninja
Note :
* « O Globo » : consortium brésilien conservateur de TV (TV Globo), radio (Radio Globo), presse (O Globo) et d’édition (Editora Globo). Il appuie le coup d’État militaire contre le gouvernement de João Goulart en 1964. De même, O Globo a soutenu la procédure de destitution de Dilma Rousseff.


João Pedro Stedile : « Nous exigeons des élections directes immédiates et l’application d’un programme populaire d’urgence »
25 mai 2017, 6:15
Filed under: Analyse, Appel à mobilisation, Lutte, répression de l´Etat

« Elections directes tout de suite ! »

João Pedro Stedile, dirigeant du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) et de la coalition « Front Brésil populaire », composée par plus de 80 organisations populaires et de partis de gauche, analyse dans cet entretien réalisé le 18 mai 2017 pour le journal Brasil de Fato la situation politique brésilienne. Il indique également les différentes sorties de crise possibles pour le pays et le rôle que vont avoir les organisations populaires dans les semaines et mois à venir. Pour lui, le moment est « décisif » et « le candidat des travailleurs est Lula, parce qu’il est le représentant de la majorité du peuple brésilien, le seul capable de s’engager dans un processus de changement et d’appuyer notre plan d’urgence ».

Mémoire des luttes publie, dans une version enrichie de quelques précisions factuelles, ce document.

Brasil de Fato (BdF) : Pourquoi le mastodonte médiatique Globo trouve intérêt à diffuser des enregistrements compromettant pour Michel Temer et pourquoi insiste-il pour que soit organisée une élection indirecte pour désigner un nouveau président ?

João Pedro Stedile (JPS) : Le réseau Globo est devenu le principal parti de la bourgeoisie brésilienne. Il préserve les intérêts du capital, se sert de sa capacité de manipulation de l’opinion publique et articule son action aux autres pouvoirs idéologiques de la bourgeoisie : pouvoir judiciaire, certains magistrats et l’ensemble de la presse. Ils savent que le Brésil et le monde sont plongés dans une grande crise économique, sociale et environnementale provoquée par le fonctionnement du capitalisme. Au Brésil, cette crise est devenue une crise politique parce que la bourgeoisie avait besoin d’exercer son hégémonie directement au sein du Congrès et sur le gouvernement fédéral de sorte à faire porter tout le poids de la sortie de crise sur la classe des travailleurs. De ce point de vue, Globo est donc promoteur et gestionnaire du coup d’Etat.

Pour autant, installer Michel Temer au gouvernement après la destitution de Dilma Rousseff fut comme se tirer une balle dans le pied si l’on considère que les soutiens de ce dernier – d’après Eduardo Cunha lui-même [ancien président de la Chambre des députés, allié de Michel Temer et purgeant désormais une lourde peine de prison pour corruption] – constituent un groupe de « délinquants  », opportunistes et corrompus, non préoccupés par la mise en place d’un projet bourgeois pour le pays, mais seulement par leurs intérêts personnels.

L’opération « Carne fraca » [Stedile fait référence au démantèlement, en mars 2017, d’un réseau de vente de viande avariée impliquant inspecteurs sanitaires, fonctionnaires du ministère de l’agriculture et groupes agroalimentaires] fut une seconde balle tirée dans le pied qui est venue ajouter au discrédit du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) – le parti de Temer –. En effet, plusieurs de ses membres y étaient impliqués. Ce faisant, ce beau monde s’est mis à dos un secteur de la bourgeoisie agro-exportatrice. Maintenant, la bourgeoisie a besoin de construire une alternative à Temer. La forme que prendra cette alternative va se décider dans les heures ou les jours à venir. Elle pourrait prendre la forme de la démission de Temer, d’un jugement du Tribunal suprême électoral ou bien d’une accélération des demandes de destitution déjà soumises au Congrès. Dans quelques semaines, on saura qui va le remplacer et plusieurs facteurs détermineront ce choix. Le résultat ne sera pas le fruit d’un plan machiavélique d’un secteur – Globo par exemple – mais la conséquence d’une réelle lutte de classes, et de la manière dont ces dernières agiront dans les heures, jours et semaines à venir.

BdF : Comment est organisé le camp des golpistes ?

Il est divisé depuis 2014. Et ceci est un atout. Lors des coups d’Etat antérieurs, celui de 1964, et pendant le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso en 1994, la bourgeoisie était unie et dirigée par une seule direction. Elle portait un projet pour le pays et disposait d’une arrière garde importante au sein du capitalisme nord-américain.

Aujourd’hui, elle n’a pas de projet pour le pays. Elle a perdu le soutien des américains parce qu’elle s’est alignée derrière Hillary Clinton pendant la dernière campagne présidentielle. Elle cherche uniquement à préserver ses propres intérêts économiques. Comme le dit le sociologue José de Souza Martins (membre du Parti de la social-démocratie du Brésil – PSDB), « les réformes de la protection sociale et du travail sont des mesures capitalistes qui augmentent l’exploitation des travailleurs, mais qui sont aussi contradictoires avec le développement d’un projet capitaliste de pays  ».

Les golpistes n’ont pas non plus une seule direction. Ils sont divisés entre le pouvoir économique (Henrique Meirelles – le ministre de finances –, JBS, etc.), le groupe des « délinquants  » du PMDB (Romero Juca, chef de la coalition gouvernementale au Sénat, Eliseu Padilha, ministre de la Casa civil [équivalent de premier ministre], Temer, Moreira Franco (secrétaire général de la présidence) qui détiennent le pouvoir législatif mais qui commencent à se fissurer aussi (on l’a vu avec le cas de Renan Calheiros). Il existe, en plus, un groupe idéologique composé de Globo et du pouvoir judiciaire, qui doit aussi faire face à des nombreuses contradictions internes. Personne n’a une idée claire à propos du remplaçant de Temer.

La situation idéale pour eux serait de neutraliser Lula, d’instaurer un gouvernement de transition, accepté par la majorité de la population, dont la ministre Carmen Lucia [présidente de la Cour suprême] pourrait être à la tête jusqu’en 2018 – et se mettre en situation de gagner les prochaines élections.

Mais la division se manifeste aussi dans la désignation des candidats, puisqu’ils n’ont pas réussi encore à créer un nouveau Fernando Henrique Cardoso ou un Collor. Ils testent auprès de l’opinion publique des noms comme João Doria, l’actuel maire de Sao Paulo – ou Luciano Hulk. Mais ils savent, à partir des sondages, qu’ils ne sont pas viables et qu’ils ne feraient qu’aggraver la crise politique.

BdF : Dans ce contexte, que peuvent faire les travailleurs et les organisations populaires ?

JPS : Nous débattons depuis l’année dernière au sein des plus de 80 mouvements populaires et organisations politiques qui font partie du Front Brésil populaire et pensons que l’issue possible pour la classe des travailleurs se trouve dans un ensemble des mesures complémentaires. Premièrement, faire tomber les golpistes et suspendre toutes leurs mesures législatives prises contre le peuple. Ensuite, mettre en place un gouvernement de transition qui convoque l’élection présidentielle pour octobre 2017 et qui étudie une réforme politique immédiate pour garantir l’exercice réel de la volonté du peuple, et enfin qu’un nouveau Congrès soit élu.

Il faut aussi que le nouveau gouvernement s’engage, dès sa prise de fonction, à convoquer une Assemblée constituante exclusive destinée à bâtir un nouveau modèle démocratique qui définisse le régime électoral du pays.

En parallèle, nous proposons un « Plan populaire d’urgence » qui comporte plus de 70 mesures urgentes – qui, d’après nous, devraient sortir le pays de la crise économique, sociale et politique –. Le gouvernement de transition et le nouveau gouvernement devront le mettre en oeuvre.

Pendant la campagne électorale, il faut discuter d’un nouveau projet pour le pays, qui prenne en compte les réformes structurelles indispensables à court et moyen terme, telles que la réforme fiscale, la réforme des médias, la réforme agraire et même la réforme du pouvoir judiciaire. Mais pour que cela soit possible, il faut que les travailleurs, que les masses, occupent les rues de manière urgente. C’est là que le peuple peut exercer sa force, lors des mobilisations, lors des occupations de terrains et avec la pression populaire. Je crois que dans les prochaines heures et les prochains jours, il y aura des réunions d’assemblée pour fixer le calendrier précis des manifestations. Nous pensons de notre côté que la semaine prochaine sera décisive. Nous voulons camper devant le Tribunal électoral suprême pour nous assurer de la démission des golpistes et de la détention des corrompus dénoncés par Joesley Batista.

Nous voulons organiser de grandes mobilisations dans toutes les capitales et les grandes villes du pays le dimanche 21 mai. Nous voulons faire du 24 mai une grande journée de mobilisation nationale à Brasilia, mais également dans tout le pays en occupant les Parlements locaux, les routes. Le peuple veut rentrer dans la lutte et faire pression pour accélérer les changements attendus.

BdF : Les élections directes peuvent-elles apporter des avancées pour le pays ? De quelle manière ? Qui pourraient être les candidats ?

JPS : Bien sûr, les élections directes pour élire un président et un nouveau parlement sont une nécessité démocratique indispensable pour sortir le pays de la crise politique. Seul le résultat des urnes peut amener un gouvernement représentant les intérêts de la majorité et ayant la légitimité nécessaire pour réaliser les changements en faveur du peuple qui permettront la sortie de la crise économique. Parce que c’est la crise économique qui est à la base de toute la crise sociale et politique. Le candidat des travailleurs est Lula, parce qu’il est le représentant de la majorité du peuple brésilien, le seul capable de s’engager dans un processus de changement et d’appuyer notre plan d’urgence.

Il y a aura probablement d’autres candidats, tels que Bolsonaro, le représentant de l’extrême droite, Marina Silva, qui essaiera de capter l’électorat du centre mais dont la base réelle est seulement l’église de « l’Assemblée de Dieu ». Les « tucanos » [nom familier donné aux membres du PSDB] sont en crise à cause de l’implication de Alckin dans plusieurs dénonciations. Doria n’est qu’un playboy de cinquième catégorie. Et le réseau Globo n’a pas eu le temps de construire une alternative comme il l’avait fait avec Collor en 1989.

BdF : Comment empêcher les retours en arrière imposés par l’agenda des golpistes  ?

JPS : Mobiliser, lutter et ne pas abandonner les rues. Dans les prochains jours, nous allons travailler dans la perspective de la grève générale indéfinie. La bataille des prochains jours sera décisive afin de fixer un cap pour le pays dans les années à venir. La force de la classe des travailleurs ne peut s’exprimer que dans les rues.

 

Source : https://www.brasildefato.com.br/2017/05/18/stedile-precisamos-de-elecciones-directas-ya-y-de-un-plan-popular-de-emergencia/



Entretien avec João Pedro Stedile, membre du Mouvement des travailleurs ruraux sans terres (MST) : « Au Brésil, les classes dominantes ont abandonné le pacte d’alliance passé avec Lula et Dilma » (Brasil de Fato)
2 septembre 2015, 3:11
Filed under: Analyse, Transformation de l'État

Brasil de Fato (BdF) : Quel regard portez-vous sur la scène politique brésilienne actuelle ?

João Pedro Stedile (JPS) : Le Brésil se trouve dans une période historique très difficile et complexe. Les débats que nous avons menés au sein de nos assemblées de mouvements populaires nous ont conduit à observer que nous traversions trois crises majeures. La première est une crise économique. L’économie du pays est paralysée, elle connaît un manque de croissance dans le secteur de l’industrie, des signes de chômage et une baisse des revenus des travailleurs.

La seconde est une crise sociale. Nous constatons une aggravation des problèmes, surtout dans les grandes villes : manque de logements, de transports publics, augmentation de la violence contre la jeunesse dans les périphéries, accès fermé à l’université pour des millions de jeunes. Ainsi, les huit millions d’étudiants inscrits à l’ENEM (examen national de l’enseignement secondaire, pré-requis obligatoire pour rentrer dans les universités publiques brésiliennes) se sont retrouvés cette année en compétition pour obtenir l’une des 1,6 millions de places disponibles dans l’enseignement supérieur. Ceux qui ne vont pas à l’université, où vont-ils ?

La troisième est une grave crise politique et institutionnelle. La population ne reconnaît ni la légitimité, ni le leadership des responsables politiques élus. Cela est dû au système électoral qui permet aux entreprises de financer leurs candidats. Pour bien comprendre, il faut savoir que la dizaine d’entreprises les plus importantes du pays ont élu 70% du parlement. En d’autres termes, la démocratie représentative a été séquestrée par le capital. Ceci a entraîné ainsi une hypocrisie des élus et une distorsion politique insurmontable.

Ces phénomènes se révèlent au grand jour dans les décisions adoptées par le parlement et les idées défendues par les élus. Elles n’ont rien en commun avec celles des électeurs. Ces élus soumis aux intérêts des entreprises ont, par exemple, bloqué un projet de loi garantissant 30% de représentation féminine au sein du parlement tandis que la société brésilienne est composée de 51% de femmes. Nous resterons donc avec un taux dans l’assemblée d’à peine 9% !

BdF : Comment évaluez-vous les propositions qui dominent le débat public quant à la résolution de tous ces problèmes ?

JPS : Les classes dominantes, celles qui possèdent le pouvoir économique dans notre société, sont assez intelligentes. Ce n’est pas pour rien qu’elles gouvernent depuis 500 ans. Percevant la gravité de la crise, elles ont abandonné le pacte d’alliances de classe passé avec les travailleurs consacrant le programme « néo-développementaliste », incarné par l’élection de Lula et de Dilma Rousseff.

Le « néo-dévelopementalisme » s’est épuisé comme programme de gouvernement. Les secteurs de la bourgeoisie qui bénéficiaient et faisaient partie de ce programme parient désormais sur un autre projet : l’Etat minimum. Ils démantèlent ainsi progressivement l’Etat en annonçant la diminution du nombre de ministères et de son intervention dans l’économie, ainsi que le « détricotage » du droit du travail. L’objectif est ici de réduire le coût de la main d’œuvre, de retrouver des taux de profit hauts et de devenir plus compétitifs sur le marché mondial.

L’autre élément de ce programme est le réalignement de l’économie et de la politique extérieure du Brésil sur les Etats-Unis. C’est pourquoi nos élites critiquent les politiques des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), du Marché commun du Sud (Mercosur) et qu’elles défendent ouvertement le retour de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA, Alca en espagnol).

Ce programme de la classe dominante pour sortir de la crise n’est autre que le retour au néolibéralisme. Afin d’atteindre ces objectifs, la classe dominante active ses opérateurs politiques qui détiennent une hégémonie complète au Congrès national, au sein du pouvoir judiciaire et dans les médias. Ces trois pouvoirs agissent de manière permanente et articulée pour que ce programme soit appliqué. La Rede Globo (principal groupe médiatique brésilien) est le parti idéologique qui organise l’unité entre ces trois espaces.

BdF : Le gouvernement a pris diverses initiatives économiques, des mesures provisoires et des mesures d’ajustement fiscal ? Comment les mouvements sociaux perçoivent ces mesures ?

JPS : Pour nous, le gouvernement de Dilma n’a pas compris la nature de la crise, ni ce qui se passe dans la société brésilienne. Il n’a pas non plus mesuré le conflit idéologique qui s’est déroulé au second tour des élections, une terrible lutte de classes. Le gouvernement s’est trompé en mettant en place un ministère des finances très dépendant des partis conservateurs, partis qui votent contre lui au parlement. Cela devient schizophrène. C’est peut être le pire ministère que nous ayons connu depuis la nouvelle République. Son locataire voudrait réduire la compréhension de la crise à un seul problème de déficit budgétaire.

Le déficit budgétaire est une conséquence de la crise et cela ne suffit pas de prendre des mesures palliatives. Comme l’explique l’économiste Luiz Gonzaga Belluzzo « le moteur de l’économie s’essouffle et le gouvernement est préoccupé par la tôle et la peinture ». Pour aussi incroyable que cela puisse paraître, toutes les mesures prises par le gouvernement n’ont non seulement pas résolu la crise mais l’ont aggravée car elles restent à la surface des problèmes sans en attaquer les causes. Pire, beaucoup des mesures, en particulier celles de nature économique, vont dans la direction de la bourgeoisie en retirant des droits aux travailleurs. Augmenter les taux d’intérêts correspond aux attentes du secteur capitaliste hégémonique : gagner de l’argent grâce à l’affairisme et la spéculation.

Si le gouvernement ne change pas de direction, ne modifie pas sa politique économique et ne prend pas d’initiatives pour introduire au sein de la société un débat sur une réforme politique profonde, sa côte de popularité continuera à baisser et il demeurera incapable de sortir de la crise.

BdF : Dans cette conjoncture complexe, y a-t-il une possibilité de renversement du gouvernement ?

JPS : Les classes dominantes, les capitalistes, les chefs d’entreprises et la droite en tant que camp idéologique sont très divers dans une société aussi complexe que la nôtre. Malgré les efforts de Globo pour les unir, ils n’arrivent pas à trouver un consensus complet sur la manière d’envisager les problèmes et les solutions à mettre en place pour sortir, dans leurs intérêts, de la crise. Il est certain qu’une partie très radicale de la droite souhaite ce renversement, un « impeachment » de la présidente organisé par le parlement. Mais je crois que le patronat n’est pas intéressé par une situation de confusion institutionnelle. Il souhaite simplement que le gouvernement applique son programme. Dans le même temps, les motifs pour lesquels certains veulent la destitution de Dilma pourraient être mobilisés pour obtenir également celle des gouverneurs Geraldo Alckmin (Parti de la social-démocratie brésilienne, PSDB), Beto Richa (PSBD), etc. Ce qui créerait une confusion généralisée.

Malheureusement, je crois que le gouvernement est tombé dans un piège. En assumant lui-même le programme de la classe dominante, les trois crises ne se résolvent pas. C’est pourquoi nous sommes dans une période de confusion qui ne se réglera pas à court terme.

BdF : Face à cette situation, quelle est la proposition des mouvements populaires ?

JPS : Du côté des mouvements populaires, la situation est aussi complexe. Les mouvements et les forces populaires qui rassemblent toutes les formes d’organisation comme les partis, les syndicats, les mouvements sociaux, ruraux, etc. n’ont pu organiser une plateforme commune, un programme unitaire de sortie de crise. Nous avons des idées générales, théoriques, comme le fait que nous ne sortirons de la crise que si le gouvernement abandonne le logiciel de l’excédent primaire comme base de sa politique budgétaire et si, au lieu de payer 2,8 milliards de reais [760 millions d’euros] d’intérêts par an, il investit dans l’industrie pour créer des emplois, dans les transports, le logement et l’éducation.

Nous ne surmonterons la crise que si nous mettons en place une réforme politique profonde. Ce sont des idées générales pour des réformes structurelles nécessaires. Cependant, il faut élaborer un programme qui unifie tous les secteurs sociaux et les mobilisations de masse. Actuellement, seuls les secteurs organisés de la classe des travailleurs se mobilisent. Le peuple en général est calme. Il observe avec inquiétude les nouvelles de la crise et le manque d’alternative à la télévision. D’un côté, le peuple voit tous les jours la bourgeoisie prendre des mesures contre lui, un gouvernement inerte et incapable, et de l’autre, nous n’arrivons pas à faire entendre nos propositions, y compris parce que les médias sont détenus par la bourgeoisie.

BdF : Que pouvez-vous nous dire de l’affaire judiciaire « lava-jato » [1] et des dénonciations de corruption qui impliquent plusieurs entreprises dont Petrobas ?

JPS : Ce sujet recouvre plusieurs aspects. Bien sûr qu’il existe des personnes et des entrepreneurs qui s’approprient personnellement des ressources et qui, y compris, les envoient à l’étranger. Ces personnes sont donc corrompues. Pour autant, la corruption dans la société brésilienne est beaucoup plus profonde. Elle est présente dans la gestion des fonds publics, assurée par des responsables politiques issus de tous les partis et de secteurs sociaux.

Quand un professeur de l’université ouvre un bureau de consultant ou occupe un second emploi, il est également corrompu. Tout ceci, nous le réglerons en instituant une participation active de la population dans la gestion des fonds publics et en fixant des normes fiscales. Le plus pathétique dans l’affaire « lava-jato », c’est que soit culpabilisé untel ou untel. Le problème de fond, c’est le système électoral en tant tel. Tant que les campagnes électorales seront financées par les entreprises, il y aura des affaires « lava-jato ». La solution efficace ne réside pas dans l’arrestation du quidam mais dans le changement de système. Nous avons besoin d’une réforme politique profonde. Le Congrès a déjà montré, ces dernières semaines, plusieurs signes qui indiquent qu’il ne veut rien changer. L’unique solution serait de convoquer une assemblée constituante exclusive qui réalise la réforme du système politique brésilien.

Il est clair que l’organisation d’un référendum populaire, qui demanderait la convocation d’une assemblée constituante, n’adviendra que si les masses sortent dans la rue afin de le demander. Cela va donc dépendre de la construction d’un nouveau rapport de forces. Mais c’est bien l’unique solution politique pour combattre la corruption.

BdF : Quelles sont les initiatives des mouvements populaires pour se positionner dans cette conjoncture ?

JPS : Nous faisons tous les efforts possibles pour construire l’unité des mouvements à travers la mise en place de « Plénières unitaires » pour les fronts de masse, principalement au niveau des Etats. Nous soutenons également, pour les stimuler, les secteurs organisés qui luttent. Dans certains Etats, la lutte est plus visible comme c’est le cas avec celle des enseignants dans l’Etat du Paraná et du Minas Gerais.

Au niveau national, les centrales syndicales, en particulier la CUT (Centrale unique des travailleurs), ont fait l’effort de coordonner les mobilisations de la classe des travailleurs pour la défense de leurs droits. Si le projet de « tertiarisation » [renforcement des contrats précaires pour les salariés] se confirme, un projet de grève générale est à l’étude dans tous les secteurs de l’économie pour boycotter cette mesure qui fait partie du projet de la bourgeoisie.

Je crois qu’il y a une unité assez grande et une disposition à se battre pour la défense des droits des travailleurs mais nous n’avons pas avancé dans la construction d’un programme alternatif de classe.

BdF : Vous êtes en train de construire un front politique qui se fait appeler « Groupe Brésil ». Les thèmes de « Fronts élargis » et de « Front de gauche » sont apparus. Comment le MST voit ces propositions ?

JPS : Nous pensons nécessaire la construction de deux espaces complémentaires de « Front », d’unité. Pour commencer, un « Front de lutte de masses ». C’est celui que la CUT et les mouvements populaires construisent. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut un « Front politique » qui puisse réunir les mouvements populaires, les partis, les organisations rurales et les secteurs intellectuels afin de débattre d’un projet pour le Brésil. C’est-à-dire un « Front » qui ne soit ni partisan ni électoral. C’est un « Front politique » pour penser le futur et disposer d’un projet alternatif à celui de la bourgeoisie.

Bien sûr que dans la construction de ce « Front » coexistent différentes opinions et initiatives. Nous terminerons d’ailleurs peut-être avec plusieurs « Fronts politiques ». Il n’est pas toujours possible d’atteindre l’unité tant les idéologies, les intérêts de partis et les vanités personnelles s’imposent parfois à l’exigence d’unité. Cette diversité fait partie de la lutte de la classe.

Au MST, nous parions sur un seul « Front politique », populaire et national, qui réunisse toutes les forces qui ont voté pour Dilma au second tour de l’élection présidentielle. C’est un point de référence idéologique. Il est probable que les secteurs plus à droite et plus à gauche refusent d’y participer. Ce n’est pas que nous les refusons, mais ils ont un projet différent.

Une proposition est en discussion. Il s’agirait d’organiser, en septembre ou aux alentours de la semaine de la patrie, une grande « Plénière nationale », dans l’Etat du Minas Gervais, qui réunirait les représentants et les militants de toutes les forces populaires (partis, syndicats, mouvements populaires, ruraux et intellectuels) afin de débattre d’un programme populaire s’opposant à la droite et à la crise.

Traduction de l’espagnol vers le français : Fanny Soares

Edition : Mémoire des luttes

Cet entretien a été publié dans son intégralité sur le site de Brasil de Fato le 6 juillet 2015 :http://www.brasildefato.com.br/node/32389

»» http://www.medelu.org/Au-Bresil-les-classes-dominantes
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http://www.legrandsoir.info/au-bresil-les-classes-dominantes-ont-abandonne-le-pacte-d-alliance-passe-avec-lula-et-dilma-brasil-de-fato.html
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Défis pour l’organisation populaire dans le monde entier, par Joao Pedro Estedile
imagesLors de divers échanges et réflexions entre nos mouvements, en analysant l’époque actuelle, nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous assistons au déclin du capitalisme industriel –et des structures sociales qui en ont découlé –, devant l’hégémonie du capital financier et spéculatif, sur fond de crise structurelle financière, mais aux répercussions plus vastes puisqu’il s’agit d’un phénomène systémique.
Parallèlement à cette transformation, le capital, national et international, passe à l’offensive, cherchant par tous les moyens à s’approprier toutes les richesses de la nature (biodiversité, terres, eau, oxygène, etc.), principalement par le biais de l’industrie minière, des centrales hydroélectriques et nucléaires, qui provoquent de graves dégâts tels que la destruction des écorégions, le changement climatique, les expulsions, etc. ; et qui affectent également de façon directe la souveraineté des pays et des peuples.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit la crise climatique caractérisée par les sécheresses, inondations, ouragans, incendies, pénurie d’eau et une myriade de problèmes qui détériorent les conditions de vie sur la planète, dont les premières victimes sont les populations les plus pauvres soit près de 3 mille millions de personnes dans le monde. Et simultanément se greffe la crise de l’énergie sur laquelle le modèle énergétique basé sur les combustibles fossiles s’est pratiquement effondré.
De plus, nous assistons à une crise alimentaire, car les sources de nourriture, bases de la vie et de la reproduction humaines, ont été commercialisées, standardisées et monopolisées par seulement 50 firmes transnationales dans le monde. Il en résulte que quelques 900 mille millions de personnes souffrent de la faim et que la sécurité alimentaire de tous les peuples se trouve menacée.
Dans le même ordre d’idées, nous sommes confrontés à la fois à l’augmentation de l’insécurité de l’emploi et au recul des droits des travailleurs. Tant et si bien que presque partout, le chômage augmente chaque année, surtout parmi les jeunes où il atteint les 50% dans certains pays.
Globalement, il s’agit d’une dynamique marquée par une concentration croissante de la propriété, des terres, richesses, villes, moyens de communication et instruments politiques, aux mains d’une minorité de capitalistes, qui ne dépasse pas 1% de la population mondiale : 737 compagnies, 80% du secteur financier et 147 firmes transnationales. Alors que 70% de la population mondiale détient seulement 2,9% des richesses.
De plus, n’oublions pas que les Etats-Unis d’Amérique et leurs alliés du G8, par le biais de l’Organisation Mondiale du Commerce contrôlent l’économie mondiale grâce au pouvoir du dollar, des accords de libre-échange (TLC’s). Ne perdons pas non plus de vue, qu’entre la machine de guerre et la maîtrise des médias, ils imposent leurs intérêts à l’humanité.
Et dans la mesure où, au niveau mondial, la puissance du monde de l’entreprise impose sa domination sur l’économie et les gouvernements, ceux-ci peuvent même se réunir, simplement pour ne rien décider, on note une dégradation flagrante de la démocratie et des formes de représentation, étant donné qu’elles ont cessé de répondre aux intérêts des citoyens. Ce processus est tout à fait évident dans les organismes internationaux, comme dans la plupart des pays où, bien que le système d’élections reste en place, le peuple n’a aucun droit de participation directe au pouvoir politique. En règle générale, les pouvoirs publiques n’accordent pas la priorité aux besoins des plus pauvres, ou alors appliquent des politiques compensatoires qui ne résolvent pas le problème de fond.
Par ailleurs, les guerres en cours sont stupides et inacceptables, en ce sens qu’elles se traduisent par la perte de millions de vies innocentes, dans le seul but de protéger les intérêts économiques, énergétiques, géopolitiques des pays impérialistes, qui, très souvent utilisent de faux prétextes ethniques, religieux ou de « lutte anti-terroriste ».
Dans ce scénario gravite le contrôle monopolistique des médias, non seulement par appât du gain mais pour exercer une domination idéologique sur les masses populaires. C’est par ce moyen que l’on prône et amplifie une culture mercantilisée, qui défend les fausses valeurs de la surconsommation, de l’égoïsme et de l’individualisme.
Et il est intéressant de remarquer que les secteurs universitaires et scientifiques ont été manipulés et utilisés à seules fins d’augmenter la productivité et les bénéfices du capital, sans tenir compte des besoins des peuples.

La nécessité de nous structurer

Pour faire face à cette réalité, nous devons reconnaître en premier lieu que nous nous trouvons devant une crise de projet alternatif, ce qui rend difficile la mise en oeuvre de processus d’unité et de programmes propres à modifier l’équilibre des forces. C’est un fait, malheureusement, les organisations populaires manquent encore de poids, et rencontrent de nombreuses difficultés pour mener leurs actions, car nous vivons une période historique de reflux des mouvements de masse.
De façon générale, les luttes sociales en sont encore à la phase de « protestations » et non à la structuration d’un projet de société englobant les travailleurs et les mouvements sociaux en s’appuyant sur la solidarité, l’égalité et tout particulièrement la justice, point essentiel s’il en est, car sans elle point de futur.A cet égard, nous tenons à évoquer le Rassemblement Mondial des Mouvements Populaires (EMMP), qui s’est tenu à Rome et au Vatican (27-29 octubre 2014), sous l’égide du Pape François [« Este encuentro de Movimientos Populares es un gran signo » – Papa Francisco [2014-10-28] en esp], en termes d’expérience positive qui a mis en évidence, une fois de plus, les impératifs d’organisation et de cohésion pour travailler à l’unité des travailleurs du monde entier, en toute autonomie vis à vis des Etats-gouvernements, partis politiques, religion et institutions analogues, sans pour autant rompre les relations ou interrompre le dialogue.

Pour les mêmes raisons, nous avons convenu de continuer à rassembler les secteurs les plus importants et diversifiés qui revendiquent les droits à la terre et à la souveraineté alimentaire, les droits au logement et les droits civiques en contexte urbain, les droits du travail, la fin des guerres génocides et le droit à la souveraineté des peuples, les droits de la nature et de l’environnement.
Cela devrait nous amener, par voie de conséquence, à affiner un programme qui tienne compte de la conclusion de l’EMMP : « la cause de tous les maux sociaux et environnementaux doit être recherchée dans la nature injuste et dégradante du système capitaliste qui place le profit au-dessus de l’être humain. L’énorme pouvoir des firmes transnationales qui prétendent tout absorber et privatiser -marchandises, services, pensée – est le premier instrumentiste de cette destruction» [« Declaración final Encuentro Mundial Movimientos Populares » – [2014-10-29] en esp].
En ce sens, le défi passe par l’élaboration d’un projet alternatif au capitalisme qui regroupe les forces des différents secteurs sociaux à l’échelle mondiale. Cela implique, bien sûr, une théorisation capable d’appréhender la réalité existante en lien avec les luttes sociales, car ce sont elles qui bâtissent et modifient l’équilibre du pouvoir dans la société ; et l’organicité entre les défenseurs du peuple.
Selon nous, cela renvoie à l’importance du travail de base et de la formation comme processus permanents, où se conjugue la relation pratique-théorique-pratique, qui se nourrissent mutuellement. Par conséquent, il ne peut y avoir de place pour l’activisme s’il ne reflète pas nos actes ni de théorie éloignée des luttes et pratiques quotidiennes. Après tout, les changements que nous désirons ne dépendent pas de nous autres, individus, mais de notre capacité en tant que classe ouvrière à nous organiser, nous battre et nous faire entendre. C’est pourquoi nous prenons l’engagement de créer des écoles de formation politique afin d’élever le niveau de sensibilisation de nos bases.
Un autre axe fondamental pour nos organisations et la coordination internationale vient du défi que nous devons relever face au pouvoir médiatique devenu médiateur des pouvoirs en place, devant l’érosion des partis politiques, et donc en soutien à l’ idéologie de nos sociétés gouvernées par les idées des pouvoirs hégémoniques.
C’est à dire que nous nous heurtons à un pouvoir médiatique très centralisé, tant au niveau mondial qu’à l’échelle nationale, qui tente de contrôler les idées, les désirs et l’opinion publique, ce qui en fait un instrument virtuel de répression idéologique contre toute lutte sociale. C’est pourquoi dans notre combat pour une vraie démocratie, où le peuple puisse réellement présider à sa propre destinée, nous exigeons, en premier lieu, la démocratisation des médias.
Dans cette optique il nous incombe donc de favoriser et soutenir nos propres médias et de les connecter en réseau, tout en rejoignant les médias alternatifs et populaires et la lutte pour la démocratisation de la communication afin de contrer l’hégémonie médiatique et culturelle.
– João Pedro Stedile est membre de la Coordination Nationale du MST et de la Vía Campesina Brésil. Membre du Conseil de l’ALAI.
Ce texte fait partie de la Revue Amérique Latine en Mouvement (Revista América Latina en Movimiento), No.500 de décembre 2014, sur le thème de « América Latina: Cuestiones de fondo» – [http://alainet.org/publica/500.phtml]
Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Florence Olier-Robine
 Source:  http://alainet.org/active/79664


Interview de Gilmar Mauro : la lutte au Brésil et à l’échelle internationale

Gilmar Mauro, membre de la direction nationale du MST Entretien avec Gilmar Mauro, membre de la direction nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre (MST), réalisé par Victoria Darling, du Monde Diplomatique, publié sur le site du MST (www.mst.org.br, le 19 mars 2014).

Traduction : blog Amis des Sans Terre (www.amisdessansterre.wordpress.com)

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En trente années de lutte, quelles ont été les conquêtes du MST?

Le MST est l’organisation paysanne qui compte la durée d’existence la plus longue. Les organisations qui ont existé par le passé ont été détruites, en grande partie par la répression. Le coup d’Etat militaire de 1964 a mis fin aux Ligues Paysannes [Organisation paysanne qui a essaimé, principalement au Nord-Est du Brésil, à partir de la moitié des années 1950, occupant de grandes propriétés agricoles et revendiquant une réforme agraire, Note de la Traduction], mais aussi aux autres mouvements qui luttaient pour la terre. Le fait de célébrer nos trente années d’existence nous permet de récupérer l’histoire de la lutte pour la terre et la réforme agraire au Brésil. Nous sommes les continuateurs d’un processus. Deuxièmement, nous avons réussi, dès le début, à distinguer clairement la direction à suivre. Quelle est cette direction? Continuer à lutter pour la terre, lutter pour la réforme agraire et la transformation sociale. Bien que nous ayions pu penser, à un certain moment, que nous arriverions peut-être à atteindre une reforme agraire de type classique, redistributive et marquée par le productivisme de l’époque, nous n’avons jamais douté que, pour que la reforme agraire soit réalisée, des altérations seraient nécessaires dans la structure du pouvoir. Changer la structure du pouvoir en place n’est pas une tâche qui incombe seulement au MST: elle repose sur les épaules de l’ensemble de la classe travailleuse. Nous avons toujours eu l’intime conviction que c’était par la lutte que nous allions y arriver. Pas parce que nous trouvons joli de vivre sous des baraquements couverts de bâches… C’est une expérience difficile, lourde, mais c’est une condition qui est imposée à la classe travailleuse. Et la lutte y acquiert une double signification: bien que la mobilisation se fasse, dans un premier temps, pour un objectif économique, le sujet se transforme, durant ce processus, en sujet politique. La lutte est un espace de formation très important. Les personnes apprennent, en une journée de lutte, ce qu’elles n’ont pas appris durant toute leur vie. La lutte est élémentaire, mais fondamentale pour réveiller la conscience politique. Nous avons réussi à construire une organisation qui va au-delà de la lutte pour la terre, qui puise des ingrédients dans l’éducation, la communication, la production, comprenant que la lutte pour la terre et la réforme agraire va bien au-delà de la conquête d’un bout de terre. Nous serons de sans-terre tant qu’il y aura une seule famille sans terre dans ce pays.

Cette année, em raison de la tenue de la Coupe du Monde puis des élections, nous aurons une conjoncture atypique au Brésil. Quelles sont les potentialités et les difficultés pour le MST dans ce contexte ?

D’habitude, les années électorales sont difficiles pour nous. D’abord parce qu’il est évident que, comme toute la société brésilienne, nous participons aussi au processus électoral. Mais nous ne lui donnons pas priorité. Notre priorité est l’organisation interne, la lutte. Normalement, au cours des années électorales, il est difficile de réaliser de grandes mobilisations. Cela peut changer cette année, car le Congrès national du MST a commencé par une mobilisation [le 17 février, le MST a organisé, dans le cadre de son sixième Congrés national, une grande Marche à travers Brasilia, terminant par des actions devant le Palais présidentiel et le Suprême Tribunal Fédéral, NdT]. C’est une symbolique intéressante pour toute la classe travailleuse. Deuxièmement, je crois qu’il y aura de grandes mobilisations jusqu’au mois de juin. Nous préparons, pour les mois d’avril et mai, de grandes journées de mobilisation. Ensuite, il est possible qu’apparaissent de nouvelles grandes mobilisations en raison des grands et nouveaux investissements réalisés pour la Coupe du Monde, en plus des autres problèmes qu’affronte la société: nous n’avons pas de sécurité, pas de santé, pas d’éducation; ce n’est pas qu’elles n’existent à proprement parler, mais c’est une santé précaire, une éducation précaire. Il y aura de grandes mobilisations de masse dans la jeunesse. Il est évident que notre mouvement s’y joindra. Je pense que ces mobilisations ne sont pas encore en condition de mettre à l’ordre du jour de nouvelles formes organisationnelles, mais qu’elles sont très importantes. Les marches de la jeunesse ont montré à la société brésilienne que des conquêtes sociales sont possibles, par la mobilisation. Maintenant, peut-être que le grand défi est de transformer ce processus de mobilisation en processus organisationnels consistants, qui avancent dans la perspective, non seulement de mettre en question des problèmes sociaux, économiques et médiatiques, mais de transformer ceux-ci en une interprétation profonde de la réalité sociale, pour élever la conscience politique et avancer vers un processus plus organisé.

Jusqu’aux élections, le MST peut-il avoir des attentes face au gouvernement actuel? Comment est cette relation [avec le gouvernement ] aujourd’hui ?

Non. Il est évident que, comme dirigeants d’un mouvement social, nous nous rendons toujours aux réunions pour y négocier quelque chose. Une organisation qui ne répond pas aux nécessités de sa base sociale n’a pas de raison d’être. Nous devons donc donner des réponses sur la bâche [les baraques des campements du MST sont recouvertes d’une bâche noire, NdT] qui s’est déchirée, le manque de nourriture, tout cela. C’est pour cela qu’il est difficile d’être un mouvement social. Peut-être est-il plus facile d’être un parti; vous n’aimez pas l’opposition, vous entrez en conflit. Ici non, vous devez répondre à des besoins quotidiens, mais faire le lien entre ce quotidien et la réflexion politique. C’est une construction d’un pouvoir populaire. Que serait le pouvoir populaire sans une mise en discussion des questions locales? On ne peut pas penser la transformation sociale de façon générique. Evidemment, je ne crois pas qu’il y aura de grands changements en termes de réforme agraire. Maintenant, nous allons lutter, pousser, faire en sorte qu’il y ait de grandes désappropriations de terres, des conquêtes, parce qu’elles sont importantes et nécessaires pour notre base. Mais sans créer l’illusion que la réforme agraire va arriver. Ce que nous avons jusqu’à aujourd’hui sont des politiques de création d’assentamentos [grandes propriétés désappropriées et redistribuées à des familles sans-terre, qui reçoivent le droit de les cultiver, NdT], et une terre concentrée. Le capital concentre une grande proportion des terres dans l’agriculture. Une réforme agraire au Brésil va dépendre d’un large débat avec la société. Dans ce sens, notre défi est de réaliser ce débat à partir de trois questions. La première: comment voulons-nous utiliser le sol, l’eau, la biodiversité et toutes les ressources naturelles, y compris minérales. [Avec le système actuel,] nous empoisonnons le sol, l’eau, nous expulsons les gens des campagnes, concentrant les richesses et détruisant la biodiversité. La deuxième question est: quel type de nourriture voulons-nous manger? Quel type de nourriture l’humanité veut-elle manger ? Si c’est celle que nous mangeons maintenant, nous n’avons plus besoin de reforme agraire. Troisième question: quel type de paradigmes technologiques voudrons-nous utiliser ? Nous défendons l’agroécologie, qui n’est pas un retour au passé. Nous voulons la technologie! Une technologie qui augmente notre productivité, pour diminuer la souffrance au travail, pour avoir du temps libre, pour que nous puissions étudier, etc. Ces trois questions – et il y en a d’autres –, nous devons les discuter avec toute la société. Si nous voulons autre chose que la réalité actuelle, alors nous devons savoir que la réforme agraire est quelque chose de très moderne, un changement du modèle agricole qui ne dépend pas seulement de nous, mais d’un large débat, mené principalement avec l’ensemble de la classe travailleuse. Voilà le grand défi pour la période à venir.

APERTURA 5Vous avez parlé de pouvoir populaire, ce qui est directement lié au thème du Congrès du MST: “Lutter, Construire la Réforme Agraire Populaire”. Quelle est cette spécificité de la nature populaire de la réforme agraire proposée par le MST?

Tout d’abord, une reforme agraire classique, dans le sens de celles développées pour dépasser l’ordre féodal, n’a plus sa place au Brésil. Pour dépasser le féodalisme, le capitalisme a réalisé des réformes agraires, comme moyen de stimuler le marché. Cela ne s’applique pas au Brésil, le Brésil est né capitaliste. Deuxièmement: il est nécessaire de penser à un nouveau modèle agricole: pas une réforme agraire de type redistrivutive-productiviste. Nous ne devons pas concourrir avec l’agronégoce sur son terrain – «nous sommes plus productifs que vous» -, ce n’est pas la logique à suivre. La logique à suivre est celle de la qualité de la production. Troisièmement: une réforme agraire dépend de l’appui et de la participation populaire. Quatrièmement: la réforme agraire telle que nous la comprenons dépend d’une pression populaire très large, de l’organisation de la classe travailleuse. Elle va se faire du bas vers le haut, pas du haut vers le bas. La réforme agraire est populaire, parce qu’elle va être construite par le peuple. Bien sûr, notre volonté est de réaliser nous-mêmes la réforme agraire, sans aucun Etat! Mais elle bute sur nos forces insuffisantes. Donc notre idée est de nous renforcer et, pendant cette période de renforcement, de réaliser des luttes. Il existe un processus d’institutionnalisation: lutter, faire des conquêtes et institutionnaliser ces conquêtes. Il y a là une contradiction: on lutte contre la grande propriété et on distribue de petits lots de terres; ce qui crée une contradiction, en générant la petite propriété. Mais il vaut mieux cette contradiction que celle du latifundium [grande propriété] dans les mains d’une seule personne. Stimuler cette construction fait partie d’un processus qui consolide de fait le pouvoir populaire. Et là, nous devons discuter les questions locales, l’assentamento dans son espace concret. Aujourd’hui, le MST est présent dans mille municipalités. Imaginons que, les cinq prochaines années, nous arrivions à être présents dans deux, trois mille municipalités brésiliennes, en lien avec d’autres secteurs de la classe travailleuse. Imaginons qu’un jour nous arrivions à soulever ces deux, trois mille municipalités. Cela changerait les rapports de force de manière significative. Il ne suffit pas d’avoir un bon discours, de bonnes idées, détachées des actions concrètes. Il faut de bonnes idées et de bonnes actions. Aujourd’hui encore, quand nous parlons du MST, nous nous concentrons uniquement sur la réalité du Brésil, comme si la lutte était exclusivement brésilienne. Le MST est le plus grand mouvement paysan d’Amérique latine et a une vertu merveilleuse, partagée par peu d’autres mouvements: l’unité. Vous arrivez à résoudre à l’interne les différences, en avançant de manière unifiée. Quels sont les enseignements que le MST peut partager avec les autres mouvements sociaux d’Amérique latine? La première grande leçon est la suivante: il est nécessaire de mettre dans la tête de tout le monde que ce n’est pas une demi-douzaine de dirigeants qui vont réaliser des changements sociaux ou la réforme agraire. Le gars qui a lu trois livres et se prend pour un grand penseur… C’est la classe travailleuse qui va réaliser ces changements ! Et plus on inclut de gens, plus les personnes participent, plus il y a de militantes, plus grand sera le travail réalisé. Deuxièmement: on ne peut pas imposer les choses. Chacun a sa vision. Il n’y a pas de vérité absolue, mais de nombreuses vérités, construites historiquement, qui doivent être dites. Troisièmement, et là, je suis gramscien, je crois que l’intellectuel est collectif, donc que le processus va opérer du bas vers le haut – c’est la classe travailleuse qui doit être la protagoniste. La grande tâche est celle de l’organisation. Nous n’allons pas faire la réforme agraire à la place des sans-terre. Ce sont les sans-terre organisés qui vont la faire. Mon opinion est qu’une erreur commise collectivement vaut mieux que la meilleure réussite du meilleur des comités centraux – comme l’a déjà dit Rosa Luxemburg.

On peut considérer que la classe travailleuse d’Amérique latine a des particularités communes, liées à sa trajectoire historique. Le MST voit-il l’Amérique latine comme un niveau spécifique de lutte?

Pas forcément, mais c’est notre priorité d’action, bien sûr. Parce que c’est notre continent, qui a été exploité et colonisé au même moment. Il est évident qu’il existe des particularités au niveau des langues mais, en général, nous souffrons les mêmes problèmes, historiques et actuels. Principalement, nous savons que c’est un continent sur lequel vit encore une grande quantité de paysans, de populations indigènes. Cette catégorie sociale a donc une force très grande. Il est évident que notre priorité est l’Amérique latine, mais notre rêve est d’essayer de construire – ici, nous allons rêver à haute voix! – une Internationale au-delà de la Via Campesina. La Via Campesina est un espace important, mais comment pouvons-nous avancer vers un espace qui puisse regrouper d’autres secteurs de la classe travailleuse dans la lutte internationale ?

Quel message pouvez-vous transmettre à la société, nationale et internationale, comme résultat du sixième Congrès National du MST?

Nous avons montré, lors de notre Marche, un élément symbolique: lutter. Il faut lutter. Il faut aussi débattre avec la société car, sans sa participation, le MST n’a pas de sens et nous n’avancerons pas vers la réforme agraire. Nous avons survécu, durant ces trente années, grâce à la solidarité de notre pays et de la communauté internationale. Nous avons passé des moments difficiles, comme lors du gouverment Collor [Fernando Collor, président de 1990 à 1992], puis celui de Fernando Henrique [Cardoso, président de 1995 à 2002]. Je voudrais, au nom du MST, remercier pour toute cette solidarité. Nous n’avons pas besoin de beaucoup de choses, seulement les uns des autres. On ne peut donc pas avancer vers une autre perspective de société si nous ne marchons pas ensemble, avec nos différences. Il n’y a pas de vérité absolue, de théorie unique; il y en a beaucoup, mais nous devons construire des ingrédients communs, des actions communes, et aller de l’avant. Je veux, pour cela, remercier tout le monde qui nous a aidé, au nom du MST, et qui continue à nous aider. Nous allons avoir besoin de beaucoup d’aide dans la prochaine période, et vous pouvez aussi compter sur notre solidarité.

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En route vers un Congrès historique !

Sergippe

L e MST a été fondé en 1984. Trente ans plus tard, l’organisation prépare son sixième Congrès national, qui aura lieu du 10 au 14 février 2014 à Brasilia. Questions à José («Zê») Borges Sobrinho, agriculteur et dirigeant du MST à Sergipe.

Comment es-tu entré dans le MST?

J’ai milité dans un syndicat de travailleurs ruraux, puis dans le Mouvement des Chrétiens en milieu rural, avant d’entrer dans le MST. Je me suis identifié avec le MST en raison de mes origines: je suis fil d’une famille de paysans pauvres, sans terre. Mais aussi parce que le MST est un mouvement qui prône la lutte pour les droits des travailleurs plutôt que l’assistencialisme.

Quel est le rôle d’un Congrès du MST?

Le Congrès national est la plus importante instance du mouvement: elle réunit l’ensemble des militant-e-s du pays pour définr les lignes stratégiques de notre lutte. Notre dernier Congrès, en 2007, a rassemblé 15 000 Sans Terre.

Il aura lieu dans un contexte difficile…

En 30 ans de lutte, le MST a permis à 400 000 familles de vivre dignement en travaillant la terre. C’est une grande avancée. Le modèle d’agriculture que nous défendons crée 70% des emplois

dans le secteur agricole, et produit la majeure partie de la nourriture consommée dans le pays. La réforme agraire représente une vraie alternative de développement pour des millions de familles à la campagne.

Aujourd’hui, les grands propriétaires et les multinationales de l’agro-business concentrent toujours plus de terres. Cela nous a affaibli. En termes de distribution des terres, 2013 sera une des pires années depuis la fin de la dictature militaire (1984). Les difficultés ne se limitent pas au MST: nous traversons une période de descente des luttes sociales depuis l’entrée au gouvernement du Parti des Travailleurs (PT) en 2003.

Comment expliquer ce paradoxe?

La base du MST a voté pour les candidats du PT à la présidence, Lula puis Dilma Rousseff. Nous estimons qu’il s’agit d’un moindre mal face à la droite, très répressive. Mais, en 10 ans de gouvernement, le PT a oublié la réforme agraire et favorisé l’agro-business. Pour remédier à la situation, nous devons renforcer notre lutte. Aucun politicien ne va résoudre notre problème.

Quelle est la situation à Sergipe?

Ce contexte touche tout le pays. À Sergipe, nous avons eu une avancée importante dans la région semi-aride du Sertão. Un accord avec le gouvernemnent de l’Etat (Marcelo Déda, PT) a permis l’acquisition et la redistribution de grandes propriétés improductives pour 1200 familles Sans Terre. Dans les autres régions de l’Etat, il est toujours plus difficile pour les petits de gagner un bout de terre.

Comment améliorer cette situation?

Nous devons renforcer notre capacité de lutte, qui a perdu du punch ces dernières années face au gouvernement. Ce sont le nombre et l’organisation qui font notre force. Sans la pression populaire, c’est le pouvoir politique et financier des entreprises et des grands propriétaires qui impose ses priorités au gouvernement. Nous devons préparer et former notre direction, nos militant-e-s, notre base à un nouveau cycle de luttes.




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