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GOUVERNEMENTS POPULAIRES EN AMÉRIQUE LATINE : « FIN DE CYCLE » OU NOUVELLE ÉTAPE POLITIQUE ?

Isabel Rauber

Quelques intellectuels qui se définissent comme étant de gauche ou de centre gauche, ont affirmé récemment que nous vivons une fin de cycle des gouvernements progressistes, caractérisée par l’épuisement de leurs programmes néo-développementistes – qui incluent l’extractivisme – et leur « inefficace » capacité de gestion. Selon eux, nous devons donc nous attendre à une avancée de la droite dans la région, situation qui dessinerait une nouvelle carte politique en Amérique latine. Avec ce discours « visionnaire », basé sur la connaissance des projets géopolitiques de l’empire pour la région, ces intellectuels ont contribué à installer et à « rendre naturel » dans l’opinion publique l’avènement de la fin des gouvernements populaires et leur remplacement « inévitable » par des gouvernements de droite, en les présentant même comme une « salutaire alternance ». Il convient donc de partager quelques réflexions au sujet de ce diagnostic et de ce jugement.

Le retour critique sur les événements politiques de ces dernières années révèle que les propositions politiques qui ont caractérisé l’action des gouvernements populaires dans la phase post-néolibérale, ont été accomplies. Ceci annonce l’ouverture d’une nouvelle époque, supposant des problématiques et des tâches nouvelles ainsi que de nouveaux sujets et défis. Mais au-delà des tâches et de la programmation des agendas, les premières années des gouvernements populaires ont permis aux peuples d’évoluer à travers toutes sortes  d’apprentissages.

Il est devenu clair –dans les faits- que « gouvernement » et « pouvoir » ne sont pas synonymes, qu’il n’est pas possible de les affronter en même temps ni de la même façon. Les révolutions démocratiques ne sont pas synonymes de la « voie pacifique » d’autrefois. Elles supposent l’approfondissement de conflits politiques comme véhicules de la lutte des classes,  ceux-ci étant fortement liés à une profonde bataille d’idées, tant politique que culturelle.

Il est devenu clair qu’il ne suffit plus de placer « de bons gouvernements » à des postes institutionnels qui répondent au système que l’on cherche à changer.

  • La croissance économique est importante, mais insuffisante. L’éducation politique, la bataille idéologique est centrale. Et elle est liée à la participation politique, à la prise de pouvoir. Personne ne peut autonomiser autrui et moins encore par le haut. L’autonomisation germe dans la participation consciente et active des sujets lors des processus qui transforment la société.
  • La conception de la politique par le haut et discrétionnaire du XXème siècle est épuisée; la niaiserie, le romantisme fade au sujet de la démocratie, la sous-estimation de la politique, et les vieilles modalités de la représentation politique qui supplantent la participation populaire et séparent le politique du social.
  • Fin du maximalisme théorique et du minimalisme pratique de l’extrême-gauche.
  • Fin de l’avant-gardisme, de la pensée libérale de gauche et des pratiques qui en sont issues, et qui isolent les militants de gauche des processus concrets que vivent les peuples, leurs acteurs et leurs dynamiques, en les situant hors des espaces concrets où ont lieu les combats politiques.

DÉFIS FONDAMENTAUX DE CETTE NOUVELLE ÉPOQUE POLITIQUE

Les peuples, les mouvements sociaux et politiques, ainsi que les gouvernements populaires, révolutionnaires et progressistes ont besoin de faire une pause, de rendre compte des réussites, des limites et des nouvelles missions. Il s’agit de cela : retourner aux questions initiales, reconsidérer les réponses qui ont guidé les pas de l’action politique, économique, sociale et culturelle durant plus d’une décennie, tout en se préparant à affronter de nouveaux défis. Parmi eux, je soulignerais les suivants :

Conserver les acquis implique renforcer le processus de changement   

Le retour en force d’oppositions politiques de type néolibéral a mis certains gouvernements sur la défensive. Conserver les acquis est devenu une priorité de l’action politique. Mais ce qui n’a pas été – n’est pas – clarifié c’est que, pour conserver ce qui a été conquis et pour maintenir les processus de changements, il est nécessaire de les renforcer, de les approfondir. Ce n’est pas par des accords entre groupes de pouvoir, ni en cherchant des alliances avec des secteurs opposés aux changements qu’on y parvient; l’exemple du Brésil est plus qu’éloquent à cet égard.

La clé réside dans le fait d’ancrer les processus dans la participation active des citoyens. Une nouvelle époque sociale, politique et culturelle s’est bâtie : ce qui suppose de nouvelles missions dont la réalisation doit se marier avec l’action populaire. Cela implique également de renforcer les processus de conscientisation et d’organisation collective pour revigorer la détermination des peuples à maintenir les acquis et à entraîner le processus vers de plus grandes transformations. Cela ne peut pas être spontané ; si l’on livre les événements à la « spontanéité », ne nous étonnons pas face à l’avènement de substitutions politiques de droite.

L’actuelle conjoncture politique du continent place les gouvernements populaires, les forces progressistes et révolutionnaires face au choix de renforcer les transformations ou de succomber face à elles, s’ils choisissent de les défendre exclusivement « par le haut ».

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Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs par le gouvernement Macri

La participation active des citoyens est stratégique pour que les gouvernements populaires deviennent aussi une manière de construire ce pouvoir populaire.

Le renforcement de la démocratie requiert d’assumer l’impératif politique décisif du rôle actif du peuple : les transformations relient simultanément les lignes politiques des gouvernements populaires aux différents processus deconstruction et de consolidation du pouvoir par le bas. C’est ce qui constitue le fondement de l’approfondissement des processus de transformation sociale en cours. Le penser comme un simpleaggiornamento de l’agenda public laisse les gouvernements populaires à la merci de la voracité politique des opposants.

Les réalités objectives et subjectives ont changé ; les subjectivités politiques des acteurs qui prennent part aux processus de changement se sont approfondies, il y a une exigence de rôles nouveaux, plus importants. Cette action a besoin aujourd’hui de se réorganiser et de se réarticuler pour constituer de nouvelles convergences dans les actions militantes sociales et politiques, à l’intérieur et à l’extérieur de ce qui est institutionnel, et en actualisant l’horizon stratégique des changements.

Parier sur la construction du rôle collectif des peuples pour qu’ils se constituent en force politico-sociale de libération est le facteur essentiel qui marquera le cap et les dynamiques politiques du présent et du futur immédiat. C’est lui aussi qui conduira à la construction de l’unité des peuples.

Reconnaître la participation populaire organique comme un facteur clé pour la consolidation et l’approfondissement des processus de changement en cours, ne s’oppose pas à la reconnaissance du rôle des leaderships individuels. Mais cela ne signifie pas accepter que la continuité des leaders à la tête des gouvernements populaires soit le facteur qui donne de la stabilité et de la solidité aux processus. Au contraire, lorsque des leaders se substituent au rôle politique des peuples, en réalité, loin d’en garantir la continuité, ils entraînent le processus dans le court terme.

Des peuples sans autonomie et sans conviction propre agiront peu pour renforcer et/ou approfondir des processus s’ils ne les perçoivent pas réellement come les leurs. La distance s’installera silencieusement dans les rangs populaires et ouvrira la voie à de prévisibles défaites. Ce n’est pas une situation en « noir ou blanc » ; il faut beaucoup nuancer. On a souvent vu des organisations populaires faire preuve de davantage de maturité et de responsabilité que leurs dirigeants et, même quand ils ne parviennent pas à éviter des dénouements négatifs, leur présence active dans la rue, les réduisent de façon non négligeable. Les leaders sont importants et dans certains cas, décisifs. Jamais pour remplacer la participation active des peuples, plutôt pour la déclencher et la faire progresser.

Hugo Chavez, exemple de leader charismatique et grand architecte du processus révolutionnaire bolivarien au Venezuela, n’a pas centré ce processus sur sa personne. Pour lui, il était clair que le peuple auto-constitué en tant que sujet révolutionnaire est le véritable créateur, constructeur et support d’un nouveau type de pouvoir en gestation dans les conseils communaux et les communes. C’est avec ces derniers que  la révolution bolivarienne avance vers une nouvelle civilisation, en s’orientant- avec  des citoyens assumant de plus en plus de pouvoirs – vers la construction d’un État communal. C’était si clair pour Chavez que son slogan a été (et restera) « la commune ou rien ».

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Projets d'agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Construire un nouveau mode de production et de reproduction (société-nature)

L’une des plus grandes limitations de ce que l’on pourrait définir, sans trop de peine, comme « modèle économique néo-développementiste » c’est qu’il s’ajuste aux cadres du modèle de production capitaliste, et entretient ainsi le cycle de la mort. Ceci contribue à fixer pour cette nouvelle époque une tâche importante : créer et articuler des processus productifs alternatifs existants et promouvoir la recherche de nouvelles bases économiques qui rendent possible la cohérence sociale entre ce cycle de production et la reproduction.

Il s’agit d’élaborer un système productif responsable socialement du cycle reproductif qu’il génère. C’est-á-dire contribuer à la création d’un nouveau mode de production-reproduction sociales respectant une logique circulaire. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle économie, qui, en plus de répondre avec succès à la question de la lutte contre la faim, la pauvreté, l’analphabétisme et les maladies, constituerait le socle d’un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de civilisation, celle du bien vivre et du vivre ensemble.

Sortir de l’étau idéologique, politique, culturel et médiatique du pouvoir hégémonique

  • Déployer la bataille politique culturelle sur tous les terrains et dans toutes les dimensions, en particulier les réseaux sociaux.
  • Veiller au développement de la subjectivité et de la spiritualité des peuples en favorisant l’expression de leur identité, de leurs cultures et cosmovisions…
  • Développer durablement des processus interactifs de formation politique.
  • Ouvrir la voie d’une nouvelle pensée critique latino-américaine, décolonisée, interculturelle, embrassant de nombreuses cosmovisions, s’exprimant dans de multiples voix, et ancrée dans les pratiques des peuples.
  • Promouvoir des processus articulés de décolonisation, d’interculturalité et de rupture avec le cadre patriarcal visant la construction du pouvoir populaire par le bas.
  • Développer un nouveau type d’intellectuel organique, qui découvre, met e lumière et renforce la pensée des peuples dans toute sa diversité, son ampleur et sa richesse.

Travailler au renforcement et au développement de l’articulation régionale, continentale des mouvements et organisations sociales populaires, et, en particulier agrandir et renforcer l’espace des mouvements sociaux dans l’ALBA. Mais également, impulser la création d’espaces de rencontre, d’échange et de coordination des organisations sociales et politiques continentales, régionales et existantes au sein de chaque pays.

Parier sur la création et la construction d’une nouvelle gauche politique, sociale et culturelle

Il est vital de comprendre les nouvelles dimensions du politique, de l’action et de l’organisation politique; vital de souligner l’existence de nouvelles réalités et de nouveaux sujets : les déplacé(e)s de diverses origines, les populations précarisées de manière permanente, les mouvements indigènes, les femmes, les jeunes filles et jeunes hommes, les enfants, les adultes plus âgés, les LGTB…, de consacrer un espace aux identités, cosmovisions, savoirs, sagesses et courants de pensée : les connaissances écologiques, la biopolitique, la bioéthique, le féminisme politique et la rupture avec le patriarcat pour réaliser ainsi une critique radicale du pouvoir du capital…

Construire l’offensive stratégique populaire révolutionnaire

L’une des résultantes les plus récurrentes de la division du camp populaire, et particulièrement parmi la gauche latino-américaine, c’est que les manifestations et les luttes sociales finissent par exister en fonction des intérêts des puissants. Le camp populaire étant marqué par des querelles internes de « pouvoir », par des divisions multicolores de tout type entre les forces politiques et leurs corrélats dans les mouvements sociaux populaires, les conflits sociaux finissent par se subordonner aux stricts intérêts du pouvoir, en le renforçant comme « alternative politique » au lieu de parvenir –collectivement- à subordonner les puissants aux intérêts des citoyens et de passer à l’offensive en proposant un agenda politique des objectifs populaires. Le cas de l’Argentine nous en fournit en exemple très clair, visible tant dans les événements les plus récents que dans la trajectoire historique des gauches.

A cette grande faiblesse politique et culturelle, ajoutons la démagogie d’unepensée binaire (« ceci ou cela », « blanc ou noir »…), le développement de la guerre médiatique qui vise à conquérir et à anesthésier les esprits du « grand public » sans que les organisations politiques et sociales – occupées par leurs querelles internes – n’assument le travail de la bataille d’idées comme querelle fondamentale des luttes politiques de notre temps.

Le manque de convergence et d’unité des divers acteurs sociaux et politiques, ajoutée au peu de formation politique, à la sectorisation et au corporatisme… met les organisations sociales et politiques des peuples en situation de subordination aux intérêts des puissants. Ceux-ci peuvent les manipuler pour atteindre leurs objectifs, en affaiblissant et en brisant la base sociale des gouvernements populaires pour se regrouper en tant que bloc de pouvoir d’opposition, capable de récupérer son hégémonie. Cette récupération témoigne d’une adaptation des puissants qui, ayant analysé la nouvelle donne politique liée aux gouvernements populaires, chercheront une fois au gouvernement à détruire les bases démocratiques des sociétés pour empêcher tout retour de gouvernements progressistes, populaires ou révolutionnaires sur le continent. Ils ne sont pas seuls pour ce faire; ils comptent sur l’appui impérial, les institutions du pouvoir globalisé du capital et de ses « canonnières » médiatiques locales et globales.

L’arrivée de gouvernements de droite dans la région n’est pas un simple «retour au passé », pas plus qu’il ne répond à une « alternance enrichissante » de gouvernements et de gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle phase, d’un virage radical pour articuler les processus locaux aux besoins hégémoniques et logiques du pouvoir global du capital : pillage, domination et mort… Il est important de ne pas le sous-estimer, et de préparer de nouvelles résistances ancrées dans la coordination, l’unité, la participation des secteurs populaires dans toute leur diversité. C’est cela que doit viser le renforcement de la formation sociopolitique et des processus organiques de convergence collective. Avec des objectifs communs s’inscrivant dans la création et la construction collectives d’unnouvel horizon de civilisation.

Visite de l'ex-président Lula à l'école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brasil janvier 2015.

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Source : http://www.alainet.org/es/articulo/174409

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2aj



(Photos :) Les Sans Terre en plein Congrès historique
Photo : Leonardo Melgarejo

Photos : Leonardo Melgarejo

agen!_015000 paysan(ne)s ont pris la route, aux quatre coins du Brésil pour rejoindre et organiser un immense campement à Brasilia.  Du 10 au 14 février, le plus grand mouvement social du Brésil fait le bilan de trente années de luttes en présence de deux cents invités internationaux. Ce sixième Congrès national du Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terre (MST) s’est ouvert par une « mistica » (photos) où la poésie, la musique, le théâtre se rejoignent pour  réaffirmer la vision et la sensibilité du mouvement social.

140210_CongMST_88 140210_CongMST_81 140210_CongMST_83Premiers pas

En janvier 1984, ils étaient une centaine de syndicalistes, agriculteurs et religieux à se réunir dans la ville de Cascavel (état du Paraná). Convaincus que seule l’organisation des masses paupérisées mettrait fin à la concentration des terres et des richesses héritée de la colonisation, ils lançaient les bases du MST. Avec une revendication centrale: la redistribution des terres par une réforme agraire. Né au Sud du Brésil, le mouvement allait rapidement s’étendre. «Il en fallait du courage pour porter une casquette du MST», se rappelle Sival Lima de Jesus, membre fondateur du mouvement dans l’état de Sergipe, au Nord-Est du pays. En septembre 1985, Sival y appuyait la lutte de 350 familles de travailleurs ruraux occupant une propriété de 35 000 hectares, à 150 kilomètres de la capitale Aracaju. Poussées par la misère, les familles revendiquaient le droit de cultiver le terrain, laissé en friche par un fazendeiro, grand propriétaire local. La répression sera féroce. «Plusieurs fois, la police a détruit nos baraques, battu les occupants», souligne Sival. Frère laïc d’origine belge, Michel Dessy, dit Guido, amenait de la nourriture aux acampados durant les week ends. Un jour, un délégué de la Police Militaire lui intimait de quitter le campement. Guido refusait. Les policiers le tabassaient. «Si c’est ainsi que vous traitez le peuple, je reste», déclarait Guido à leur chef. Il ne quittera plus l’occupation. Le 28 juillet 1987, les Sans Terre sortaient victorieux du conflit. Ils fondaient l’assentamento dit Barra da Onça, le premier établissement agricole conquis par le MST dans la région. Leur vie en sera transformée: «A l’époque, je travaillais pour les fazendeiros, avec un salaire de misère. Aujourd’hui j’ai une terre à cultiver, de quoi manger, une maison, de l’eau, un frigo» témoigne l’agriculteur Caetano dos Santos.

Conquêtes… et questions

À travers le pays, les occupations se sont multipliées. En trois décennies, le MST a créé des milliers d’assentamentos, répartis sur 24 états de la Confédération brésilienne. 350 000 familles y ont conquis une vie digne. Une étude de l’Institut National de Colonisation et Réforme Agraire (INCRA) le confirme: pour les paysans, l’accès à la terre s’est accompagné, dans la majorité des cas, d’une élévation du patrimoine, du niveau d’éducation et d’accès aux services de santé [1].

Depuis quelques années, la dynamique semble pourtant s’essoufler. «Le MST est un des plus importants mouvements sociaux d’Amérique latine. Mais il traverse une phase délicate» observe Ricardo Antunes, professeur titulaire de sociologie à l’Université de Campinas (São Paulo). Alors que 186 000 familles Sans Terre attendent sous les bâches noires des acampamentos, la présidente Dilma Rousseff (PT, Parti des Travailleurs) n’a exproprié que 100 grandes propriétés en 2013, bénéficiant à peine 5000 familles. Ses priorités sont ailleurs: de 2002 à 2013, les exportations des multinationales de l’agronégoce sont passées de 25 à plus de 100 milliards de dollars. Alimentées par les crédits publics, les monocultures de canne-à-sucre, soja et eucalyptus s’étendent. La concentration des terres augmente.

Occupations en baisse

Si la réforme agraire est passée aux oubliettes, les programmes d’assistance et la croissance économique ont un peu soulagé le quotidien des plus pauvres. «Une partie de cette population va chercher un emploi en ville plutôt que lutter pour la terre», souligne Bernardo Mançano Fernandes, professeur de géographie à l’Université de São Paulo. Conséquence: depuis 2004, le nombre de nouvelles occupations est en baisse. Dans les assentamentos, la situation est aussi difficile: confrontés au désintérêt du gouvernement, les petits agriculteurs manquent d’infrastructures et de soutiens à la production. Confronté à un nouveau contexte, le MST doit revoir sa stratégie. Selon Ricardo Antunes, l’arrivée du Parti des Travailleurs (PT) au pouvoir, en 2003, l’a mis face à un dilemne: «Le PT a abandonné la réforme agraire. Mais une partie de la direction du MST hésite à se confronter directement à un parti qui était, historiquement, son allié.» Certains critiques vont plus loin: «Le MST a perdu son indépendance. Il n’arrive plus à mobiliser sa base pour affronter le gouvernement», affirme José Maria de Almeida, dirigeant de Conlutas, la combative centrale syndicale liée au Parti socialiste des travailleurs unifiés (PSTU).

Importance vitale

«Le MST est loin d’avoir arrêté la lutte» rétorque Gileno Damascena, membre de sa direction nationale. Le mouvement continue à lutter pied à pied contre les latifundistes, et son drapeau flotte encore sur près de 850 acampamentos. Mais «l’avancée de l’agronégoce le met face à trois défis, résume Bernardo Fernandes: développer ses assentamentos, pour qu’ils représentent une alternative aux périphéries urbaines; continuer les occupations; et maintenir son indépendance face au gouvernement.» À Brasilia, des milliers de Sans Terre mèneront le débat dès lundi. Et ne manqueront pas de faire résonner, jusque sous les fenêtres du Palais présidentiel, le mot d’ordre de leur sixième Congrès national: «Lutter, construire la réforme agraire populaire!»

“La réforme agraire se fera seulement avec de grandes mobilisations”

alexandre_AgenciaBrasil270612DSC_1830-001-e1357492112270Questions à Alexandre Conceição (photo), membre de la Coordination Nationale du MST.

Quels sont les enjeux du sixième Congrès national du MST ?

Nous allons réunir 10 à 15 000 paysans dans la capitale Brasilia, pour débattre notre stratégie dans une conjoncture politique difficile. Depuis la fin de la dictature militaire, Dilma Rousseff est la présidente qui a le moins redistribué de terres. Son gouvernement s’est allié à des représentants  des grands propriétaires terriens. Dans ce contexte, la base du MST commence à se rendre compte que ce n’est pas à une table de négociation que se fera  la réforme agraire, mais seulement par de grandes mobilisations.

Les mobilisations de juin 2013 jouent-elles un rôle dans ce contexte?

Les mobilisations de juin ont une grande importance historique. Elles ont été un cadeau de la jeunesse pour les travailleurs. Nous vivions un moment de descente des luttes sociales et la jeunesse a fait irruption dans les rues, revendiquant de meilleures conditions de vie. Nous allons inviter ces jeunes à notre Congrès et débattre avec eux des alliances à construire entre la ville et la campagne pour construire un nouveau pays.

Le Congrès du MST à Brasilia, février 2014.

Le Congrès du MST à Brasilia, février 2014.

Lors de son Congrès, le MST adoptera un nouveau Programme agraire. Quelles en sont les grandes lignes?

Notre pays est dominé par le capitalisme financier et les entreprises de l’agronégoce, qui produisent des monocultures pour le marché mondial à grand renfort de produits toxiques. Il n’y a pas de place pour la réforme agraire dans ce modèle économique, qui détruit la nature et expulse les paysans des campagnes. Nous devons lui opposer un contre-modèle: une Réforme Agraire Populaire qui redistribue les terres pour y produire des aliments sains destinés aux travailleurs brésiliens. Cette alternative créerait des emplois et des revenus dans les campagnes, impulsant un nouveau développement. Elle ne pourra être atteinte qu’à travers la lutte de la majorité de la population.

Repères…  

À la fin des années 70, des milliers de paysans appauvris occupent des terres au Sud du Brésil. Ces luttes sont appuyées par les militants de la Commission Pastorale des Terres (CPT), proches de la Théologie de la libération. Elles donneront naissance au MST en janvier 1984. Lors de son premier Congrès national (1985), le MST adopte le mot d’ordre «Occuper est la seule solution.» Sa revendication centrale: une réforme agraire mettant un point final à  la concentration des terres – 1% de propriétaires contrôlent près de 50% des terres, alors que près de quatre millions de paysans en sont dépourvus –  et améliorant les conditions de vie de la population. Sa méthode: l’organisation d’occupations (acampamentos) sur de grandes propriétés (latifundia) improductives ou acquises illégalement. S’appuyant sur la Constitution, le MST revendique leur expropriation en faveur de familles désireuses de les cultiver. Il se bat aussi pour une société «plus juste et fraternelle.» Le 17 avril 1996, 19 Sans Terre sont exécutés par la Police Militaire de l’Etat du Pará, près de la ville d’Eldorado de Carajás. La date marque aujourd’hui la Journée Internationale des luttes paysannes. Le mouvement ripostera para l’organisation d’une Marche pour l’emploi, la justice sociale et la réforme agraire. Après un périple de 1000 kilomètres, ses militants seront accueillis, le 17 avril 1997, par 100 000 personnes dans la capitale Brasilia. Une fois la terre conquise, les familles du MST y fondent une exploitation agricole (assentamento). Elles s’y fixent pour objectif de développer, sous la forme de coopératives, la production de cultures vivrières destinées au marché intérieur. La mise en place d’écoles et de postes de santé est une priorité. Le MST organise 1,5 million de personnes à travers le Brésil, dont près de 400 000 vivent dans des occupations.

Alexandre Conceiçao

Congrès à Brasilia, février 2014


[1] Incra, 2010: Pesquisa sobre a qualidade de vida, Produção e Renda nos Assentamentos da Reforma Agrária.
L’extraordinaire histoire du Mouvement des Travailleurs Sans Terre en photos : http://www.flickr.com//photos/106153364@N07/sets/72157636801339345/show/with/10405805044/
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En route vers un Congrès historique !

Sergippe

L e MST a été fondé en 1984. Trente ans plus tard, l’organisation prépare son sixième Congrès national, qui aura lieu du 10 au 14 février 2014 à Brasilia. Questions à José («Zê») Borges Sobrinho, agriculteur et dirigeant du MST à Sergipe.

Comment es-tu entré dans le MST?

J’ai milité dans un syndicat de travailleurs ruraux, puis dans le Mouvement des Chrétiens en milieu rural, avant d’entrer dans le MST. Je me suis identifié avec le MST en raison de mes origines: je suis fil d’une famille de paysans pauvres, sans terre. Mais aussi parce que le MST est un mouvement qui prône la lutte pour les droits des travailleurs plutôt que l’assistencialisme.

Quel est le rôle d’un Congrès du MST?

Le Congrès national est la plus importante instance du mouvement: elle réunit l’ensemble des militant-e-s du pays pour définr les lignes stratégiques de notre lutte. Notre dernier Congrès, en 2007, a rassemblé 15 000 Sans Terre.

Il aura lieu dans un contexte difficile…

En 30 ans de lutte, le MST a permis à 400 000 familles de vivre dignement en travaillant la terre. C’est une grande avancée. Le modèle d’agriculture que nous défendons crée 70% des emplois

dans le secteur agricole, et produit la majeure partie de la nourriture consommée dans le pays. La réforme agraire représente une vraie alternative de développement pour des millions de familles à la campagne.

Aujourd’hui, les grands propriétaires et les multinationales de l’agro-business concentrent toujours plus de terres. Cela nous a affaibli. En termes de distribution des terres, 2013 sera une des pires années depuis la fin de la dictature militaire (1984). Les difficultés ne se limitent pas au MST: nous traversons une période de descente des luttes sociales depuis l’entrée au gouvernement du Parti des Travailleurs (PT) en 2003.

Comment expliquer ce paradoxe?

La base du MST a voté pour les candidats du PT à la présidence, Lula puis Dilma Rousseff. Nous estimons qu’il s’agit d’un moindre mal face à la droite, très répressive. Mais, en 10 ans de gouvernement, le PT a oublié la réforme agraire et favorisé l’agro-business. Pour remédier à la situation, nous devons renforcer notre lutte. Aucun politicien ne va résoudre notre problème.

Quelle est la situation à Sergipe?

Ce contexte touche tout le pays. À Sergipe, nous avons eu une avancée importante dans la région semi-aride du Sertão. Un accord avec le gouvernemnent de l’Etat (Marcelo Déda, PT) a permis l’acquisition et la redistribution de grandes propriétés improductives pour 1200 familles Sans Terre. Dans les autres régions de l’Etat, il est toujours plus difficile pour les petits de gagner un bout de terre.

Comment améliorer cette situation?

Nous devons renforcer notre capacité de lutte, qui a perdu du punch ces dernières années face au gouvernement. Ce sont le nombre et l’organisation qui font notre force. Sans la pression populaire, c’est le pouvoir politique et financier des entreprises et des grands propriétaires qui impose ses priorités au gouvernement. Nous devons préparer et former notre direction, nos militant-e-s, notre base à un nouveau cycle de luttes.



Réinventer le Mouvement des Sans Terre pour continuer à être le Mouvement des Sans Terre
20 juillet 2013, 1:58
Filed under: Analyse, Histoire, Lutte, réforme agraire
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Edgar Jorge Kolling

Trente ans après la fondation du MST, notre mouvement fait l’expérience de se trouver face à un des plus importants carrefours de son histoire : la réforme agraire est bloquée !

En pratique la réforme agraire est sortie de l’agenda politique et l’agro-industrie avance à grands pas, aidée par les milliards de subventions gouvernementales et par le soutien massif des grands médias.

La plus grande partie de l’opinion publique, intoxiquée par la propagande de l’agro-industrie, est satisfaite ou s’accommode de ce modèle, assistant à tout cela sans comprendre ou même connaître la rivalité des deux projets dans l’espace rural brésilien : agro-industrie ou agriculture paysanne.

Les familles sans-terre prêtes à se battre pour en obtenir une ne sont plus aussi nombreuses qu’auparavant, particulièrement dans le centre-sud du Brésil. Dans les régions Nord-est et Nord où se concentre la majeure partie de ces familles, la lutte pour la terre est encore dynamique, même si elle a diminué ces dernières années.

Dans ce contexte complexe et défavorable à la mise en œuvre de la réforme agraire, le MST est face à de grandes tâches et à de grands défis. Défis fondamentaux qui ont à voir avec son existence et sa raison d’être. De même qu’il y a trente ans le MST est né de la crise économique, sociale, politique, maintenant c’est au Mouvement de se dépasser pour demeurer un acteur important des luttes de la société brésilienne.

Le grand défi du MST est de se réinventer ! Se réinventer et se recréer pour continuer sur le chemin de la lutte pour la réforme agraire et pour des transformations structurelles de la société brésilienne. Sinon il court le risque d’être un mouvement de plus qui s’est créé, s’est développé et peu à peu s’est sclérosé au point d’être dépassé par d’autres organismes plus efficaces pour répondre aux intérêts des sans terre et des paysans.

En 2011, analysant la lutte des classes en milieu rural, les obstacles à la réforme agraire et les difficultés qu’il affrontait, le MST a décidé de lancer un grand processus collectif de débat pour préparer son sixième Congrès national qui aura lieu en 2014.

Le MST est conscient qu’il se trouve à une croisée des chemins historique et que pour se sortir de la situation où il se trouve il sera nécessaire de bâtir une nouvelle corrélation de forces favorables à la réforme agraire, en opposition à l’agro-industrie. Tout montre qu’il faudra lutter pendant longtemps, construire une unité paysanne, resserrer les alliances avec de vastes secteurs urbains.

Estrategia

“Stratégie”, oeuvre de Ares.

En analysant nos pratiques, nous voyons qu’il y a un grand écart entre la définition politique de la réforme agraire populaire et sa mise en œuvre par les familles assentadas [1], c’est à dire des terres expropriées avec le concours du MST

Celles qui donnent la priorité à la monoculture, utilisent des semences OGM et des produits de traitement toxiques et appliquent le modèle pervers de l’agro-industrie que combat le MST, ne sont pas rares.

Combien de familles assentadas produisent-elles de façon agro écologique ? Et quel a été l’engagement du MST en termes de décision politique, de ressources humaines et matérielles, pour donner du concret dans les assentamentos à cette technologie ?

Il faut faire des assentamentos des lieux où il fait bon vivre, en communauté et en équilibre avec la nature et qu’ils soient des modèles susceptibles d’être généralisés, afin que dans les milliers de communes où nous sommes présents dans ce pays ils constituent le modèle concurrent pouvant prétendre à être généralisé.

La crise idéologique dont la gauche est atteinte et les difficultés pour proposer un chemin vers le socialisme ont également affecté le MST, diminuant notre vigilance dans la mise en pratique de nos principes, ce qui peut se percevoir dans la négligence à appliquer avec efficience la méthode de direction collégiale, la critique, l’autocritique, la discipline et le travail à la base.

Les années passant, nous avons créé différentes formes d’organisations de base, des instances et des secteurs d’activité mais nous constatons aujourd’hui que bien peu fonctionnent.

Nous ne pouvons nous satisfaire de cette situation. Nous devons nous pencher sur ces problèmes et prendre des mesures afin d’adapter ou de réinventer des formes d’organisation collective.

[…]

Une grande partie du peuple brésilien est en accord avec le modèle agricole dominant du pays parce qu’il sait peu de choses sur les méfaits de l’agro-industrie qui bourre les aliments de produits de traitement, détruit la nature et l’environnement, concentre la terre, les revenus et les richesses. Plus grave encore, cette opinion est prédominante parmi les assentados et une bonne partie des militants du MST.

Pour affronter l’agro-industrie il ne suffit pas que les directions du Mouvement soient informées au sujet des enjeux qui s’opposent en milieu rural. Il faut que l’ensemble du MST comprenne pourquoi la réforme agraire est bloquée, comprenne les mécanismes et les contradictions de l’agro-industrie et par ailleurs connaisse l’objectif de l’agriculture paysanne et sa mission de produire des aliments sains.

Pour populariser et faire la promotion des avantages de la réforme agraire populaire nous devons donner plus de poids à la presse alternative : le journal Brasil de Fato (Le Brésil dans les faits), le journal Sem Terra, les radios communautaires, etc. et privilégier les écoles, instituts, universités, qui veulent débattre sur ces thèmes.

Notre tâche principale est de mettre en œuvre des luttes communes pour bâtir une nouvelle corrélation de force dans cette confrontation de projet.

[…]


Article paru dans le journal Sem Terra n° 320 (septembre-novembre 2012), p. 10.

Traduction française de Jean Luc Pelletier.

Notes

[1Assentadas : se dit de familles d’agriculteurs installées dans des assentamentos.

Source : http://www.alterinfos.org/spip.php?article6252

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br



Au coeur des Sans Terre, une certaine école…

Le soleil éclatant sur Guararema (Etat de Sao Paulo), perdu dans la campagne brésilienne. Un grand portail donne accès à ce terrain, des grands arbres luxuriants et tropicaux entourent un chemin de roches et de terre.

Nous voilà dans “l’Escola Nacional Florestan Fernandes”, une école réservée au Mouvement des Sans Terres.

Les bâtiments imposants dominent le terrain où deux types de batiments se différencient entre les maisons traditionnelles latino-américaines et les habitats qui servent de logements pour les résidents. Ces logements qui sont au nombre de 5 peuvent accueillir jusqu’à 200 personnes.

Dans l’espace pédagogique, une bibliothèque où l’on peut trouver une salle d’étude avec un espace détente. Beaucoup de salles de cours avec des noms de célèbres militants, telles que la salle “Rosa Luxembourg” avec des portraits de militants comme Che Guevara, Emilliano Zapato ou encore le philosophe Karl Marx.

Egalement un énorme terrain de “futebol”, entouré d’herbes hautes. Dans les espaces verts, un jardin separé en deux parties, une partie réservée pour les plantations médicinales et l’autre, pour les fruits et légumes qui serviront pour les repas au refectoire, dont la plupart des aliments frais est cultivée par eux-mêmes.

Ecrit par Grazziani et Nassim. Photos : Melis

Portrait de Djacira Maria De Oliveira Araujo

Assise sur un banc, entourée de plantes tropicales et sous un soleil de plomb, Djacira Maria De Oliveira Araujo, directrice de coordination politique et pédagogique de l’école parle de son engagement dans le mouvement des sans terres (MST).  Le CPP (coordination politique et pédagogique) est d’après ses indications, composée de quatre personnes qui se  consacrent à des tâches différentes : trois directeurs, Erivan Hilario, Diego Ferrari, Paulo Almeida et enfin elle-même.  Cette CPP organise, en outre, la vie d’une « brigade » de militants qui vivent à l’école durant toute l’année. Ces derniers sont choisis par le MST et assurent l’entretien du lieu, « chacun a son rôle à assumer », explique la directrice avec conviction.  

Avant de devenir directrice de cette école, Djacira a réalisé différents projets pour le MST dans d’autres états du pays. Elle énumère  les principales actions du mouvement. Tout d’abord, le MST lutte pour l’occupation des terres, puis pour la réforme agraire, enfin pour la transformation sociale.

La directrice met au clair certains termes très importants à la bonne compréhension de l’association. En effet, un acampamento est le fait d’occuper des terres. Lorsque l’enquête de l’état  aboutit  « acampamento devient assentamento ». La régularisation est officialisée par l’INCRA (Institut National de la Colonisation de la Réforme Agraire).

Le conflit de la répartition inégale des terres remonte au temps de la colonisation, raconte-t-elle. En effet, dès l’arrivée des Portugais, les terres des natifs du Brésil leur ont été soustraites par les colons. De ce fait, le Brésil en subit encore maintenant les séquelles. Même si l’on suppose que la situation s’est améliorée, l’abolition tardive de l’esclavage ralentit ce processus de recherche d’égalité.

Après cette longue réflexion sur l’objectif de l’association, Djacira explique les fondements de l’organisation de l’école. Celle-ci est structurée en quatre secteurs : la production (plantes, poules..), les services qui concernent le nettoyage et la cuisine notamment, la pédagogie (enfants, culture, cours, communication, secrétariat de l’école) et l’administration.  Chaque unité de travail a un responsable.

Dans le secteur pédagogique, la directrice ajoute que l’accueil des étudiants révolutionnaires est pris en charge, c’est-à-dire qu’il est gratuit. Cependant, ils donnent du leur en participant aux activités de l’école. Selon les mots de la directrice, il y a un esprit de camaraderie. D’ailleurs ici tout le monde s’appelle  « campanheiro/a »

D’un point de vue financier, l’école a été construite grâce aux donations et aux bénéfices tirés des œuvres que de très grands artistes ont faites spécialement pour cette cause : le chanteur brésilien Chico Buarque, le photographe Sebastião Salgado avec son livre Terra, le Prix Nobel portugais de littérature José Saramago.  Cependant, les organismes internationaux donnent dorénavant beaucoup moins, notamment en Europe, à cause de la crise.

Comme ils cultivent un potager et un verger, ils produisent une partie de leur propre nourriture  mais ne peuvent pas vivre en autosuffisance (tout ce qui est périssable est acheté). Ils sont aidés par le mouvement lui-même, qui produit des aliments biologiques dans d’autres assentamentos, par exemple le riz ou le sucre. 

Enfin, le MST est considéré comme la référence sur tout le territoire latino-américain. D’autant plus que l’école, qui est l’unique école au Brésil du Movimento dos Sem Terras, se situe près de São Paulo, la plus grande ville d’Amérique latine.

Ecrit par Sitara et Sonia. Photos : Melis

 Portrait de Diego Ferrari

Sur une terrasse ensoleillée, Diego Ferrari s’installe. A 33 ans, cet argentin fait partie de l’école du MST depuis un mois et demi. Son père étant chef d’entreprise, il grandit dans le confort et le bien-être. Là-bas, il intègre une organisation « Front Dario Santillan » s’occupant des SDF, des orphelins  et femmes victimes de violence. Cette organisation est en partenariat avec le MST. C’est pourquoi à présent il est l’un de leurs membres actifs.

Il est l’un des coordinateurs de l’école, concernant les cours de formation politique d’Amérique latine. Ce qui lui plait le plus dans le MST, c’est de rendre les gens heureux, égaux et éviter les injustices .Pour lui, le changement  a été radical, il quitte un espace urbain afin de se retirer  en autarcie a la campagne. Il rajoute d’un air nostalgique «  en effet, ça été un sacrifice de vouloir vivre mes rêves ». Diego est un homme ambitieux et rempli de sagesse, il vit pour le bien être des personnes et de la nature. Auparavant, il était enfermé dans une fausse réalité, nous dit-il. Le vrai sens de la vie, il l’a appris ici. Pour lui, l’homme doit aimer la nature et la protéger. Il compte mener sa vie selon ces principes. Malgré le fait qu’il se sente bien au Brésil, il compte retourner prochainement en Argentine car il y a laissé tous ses proches. Il appréhende son retour au pays puisque beaucoup de ses amis sont de  droite. De plus, son père n’a jamais adhéré à ses idées et ne cautionne donc pas ce mode de vie. Pour lui, la jeunesse est synonyme de révolution. En clin d’œil à notre ville, il conclue en ajoutant qu’il aime la culture urbaine des périphéries de Paris et la liberté d’expression des jeunes.

Ecrit par Camelia, Inès, Karina et Cassandra. Photos : Melis

Portrait de Claudio

La fumée du barbecue embaume l’air de la forêt. Quelques habitants, après avoir durement travaillé dans la rénovation d’une maison, commencent leur pause déjeuner. La chaleur est étouffante. Claudio, 37 ans, est un habitant de cette école depuis un an. Enseignant en sciences et propriétaire d’une terre, il a voulu être

solidaire en contribuant au Mouvement des Sans Terres (MST) : « c’est un processus de rotation ». En effet, les gens viennent y vivre pendant deux ou trois ans, puis d’autres viennent à leur place.

Claudio, s’occupe de la production : « j’aide dans la production des salades, des fruits… ». Selon lui, la vie à « l’intérieur » de l’école n’est pas plus difficile. En effet, ceux qui viennent habiter ici « ont déjà l’habitude de vivre en communauté ». Leur vie est organisée par un emploi du temps. La discipline est très rigide, mais Claudio s’y est habitué. Pour lui, le MST contribue à la population discriminée et défavorisée. Le MST existe depuis 30 ans. « Avant, le mouvement était incompris. Mais maintenant, j’y crois », affirme Claudio. Le MST a réussi à convaincre plus de population. De son point de vue: « en étant riche, c’est dur, on n’a pas conscience de devoir partager ou pas ». Mais si l’individu est extrêmement riche : « quand t’as conscience que t’as énormément d’argent, tu peux te permettre de partager, car tu sais que cela ne va pas t’appauvrir ». Il n’y a qu’une condition pour appartenir au MST : « Juste contribuer ». 

Pour Claudio, le MST a subi des améliorations : « nous avons des terres raisonnables pour survivre ». « Dans les années 80, quand les paysans n’avaient pas de terres, ils partaient à la ville. Maintenant, ils viennent ici ». Claudio ne dément pas : le grand problème est judiciaire. « Quand le MST fait un pas en avant, d’autres le font reculer ». 
Quant à la question « Etes-vous heureux ici ? », il hésite : « oui mais cela aurait pu être mieux ». Ce qui lui manque, c’est le choix des matières enseignées : « par exemple, pour étudier les sciences, il faut aller ailleurs ». Et ce n’est pas tout. Ceux qui choisissent d’appartenir au MST ne peuvent plus être eux-mêmes. Chacun est obligé de se soumettre aux autres, afin d’être sur un pied d’égalité. Claudio, auparavant autoritaire, ne peut pas l’être ici. Chaque personne doit remplir une fiche d’auto-évaluation sur ses vices. Dès son arrivée, puis régulièrement jusqu’à la fin, afin de suivre l’évolution de son comportement : « on ne peut pas être soi-même ici ».

Ecrit par Adèle, Bintou, Elizabeth et Lucille. Photos : Dania

Portrait de Marquinho

Un petit air de samba et ça y est, il est lancé. Á vingt ans à peine, Marquinho a quitté sa famille pour rejoindre l’ecole du MST. Cela n’entame pas pour autant sa bonne humeur. Ses parents étant eux-mêmes travailleurs agricoles, il fut dès son plus jeune âge confronté au problème du partage inégal des terres. C’est à 12 ans qu’il s’engage personnellement dans l’organisation. Lorsque ses parents lui parlent de cette école, il prend donc la décision d’y vivre afin de participer au combat mené pour la justice. Cela lui permet de poursuivre ses études tout en agissant pour la cause qu’il défend. Ce combat est en effet une affaire familiale car ses parents sont eux-mêmes engagés dans une assentamento, la “Nova Conquista”. Malgré une prise de contact régulière, ses proches lui manquent. Mais il sait que ce sacrifice n’est pas vain. Un an déjà qu’il a integré l’organisation, et il s’y sent comme chez lui. A sa maniere, il veille au bon déroulement des taches, en s’occupant volontairement tantôt du jardin, de tout ce qui touche à la production agricole, tantôt de la cuisine, via l’éxécution de taches diverses (vaisselle, nettoyage du refectoire…). Ici pas de salaire, ni de chef, chacun contribue à sa maniere au bien-être de la communauté, chacun régit soi-même son propre travail. La vie en communauté ne semble pas être un frein pour lui. Il s’est assez bien adapté à la vie en communauté ce qui est de bon augure pour l’année qui lui reste à passer ici.

Le jeune du Maranhão dit être heureux ici, considérant avoir trouver “une famille” à Guararema, au sein de ses semblables, les insoumis anti fazendeiros.

Ecrit par Djeneba, Grace, Anthony et Clara. Photos : Charity

Mistica e revolução

“On doit résister !”.Les chants des Sans Terre réveillent la “Escola Nacional  Florestan Fernandes”, une école dans laquelle les Sans Terres enseignent leur vision de la pédagogie. “C’est le temps de la rébellion !”, crient-ils en levant le poing. “Internationalisation de la lutte ! Internationalisation de l’espoir !’, insistent-ils en frappant sur des tambours. Un homme et une femme dressent les drapeaux des sans-terres. Ils crient ensuite en espagnol : “Patrie libre, nous vaincrons !”. Le public les accompagne en chœur.

S’en suit une assemblée. L’amphithéâtre est plein. Rempli de gens de multiples origines. Les drapeaux des Sans Terres accroches au mur, au nombre de deux. Au milieu, leurs initiales : MST (Mouvement des Sans Terres). Le MST est un mouvement social d’éducation et de pédagogie qui consiste a se battre pour que tous les petits agriculteurs aient des terres. En effet au Brésil, 1% de la population possède 47% des terres. Aussi, le Brésil est le second pays, après le Paraguay, ayant une répartition inégalitaire des terres. La seule issue de ces paysans pour vivre est la lutte contre les inégalités. Leur objectif est de comprendre les autres cultures, et ils ont une vision futuriste sur une meilleure société plus juste et plus égalitaire.

Le MST a diverses pédagogies. Premièrement, la pédagogie de l’organisation collective. Le MST est en effet le mouvement le plus organisé après l’armée selon les medias. Chaque personne a des fonctions et des taches mais aucun individu n’est plus important qu’un autre. “Le fait de s’organiser est un acte pédagogique”.C’est l’action qui montre l’unité, pas les idées ou les paroles :“L’unité est le plus grand patrimoine de notre mouvement”.D’ailleurs, en 2014, aura lieu le 6eme congrès national du MST, qui est l’instance la plus importante et qui consiste à critiquer les points faibles ou les défauts, à discuter du chemin à prendre, des idées et des partenaires stratégiques à qui s’allier.

Deuxièmement, la pédagogie de la terre et de la culture qui a pour objectif de produire ; d’occuper une terre pour avoir un travail. Le MST “ne veut pas abandonner la culture de la campagne”. Il arbore un aspect mystique de l’agriculture. En effet, la dimension spirituelle combinée aux héritages de l’Eglise du peuple natif sont très importants dans la recherche d’une société parfaitement égalitaire. Tout cela représente une dimension subjective qui aide les Sans Terres à se former, notamment “grâce à la musique, aux poèmes, aux chants…”. L’aspect mystique les “aide à aller plus loin”. Bien évidemment, dans leur culture, les Sans Terres n’utilisent pas de “poison”, c’est à dire de produits chimiques : tout est bio. Ensuite, la pédagogie de l’histoire. Pour les Sans Terres, il faut cultiver la mémoire des anciens. Le MST est la continuité d’un ensemble de mouvements qui existaient avant lui, et qui laissera place à d’autres après lui. C’est un mouvement ponctuel, il y a eu quelque chose avant et il y aura quelque chose après. En outre, la pédagogie du mouvement qui a pour objectif de combattre la routine, la passivité, dans une dynamique permanente : “Le MST est comme un être vivant. Il n’est pas statique. Il vit. Il bouge. Il évolue.”Il y a un mouvement concret, physique, et un mouvement intellectuel, dans les idées. Il ne faut pas être passif dans l’action. Enfin, la pédagogie de l’alternance. “On ne peut pas être Sans Terres sans étudier”; la pratique est liée à la théorie. Les agriculteurs Sans Terres doivent suivre le principe de l’étude: lier les idées et réfléchir.

Le MST est donc un mouvement avec des idées structurées et dogmatiques. Par exemple, les Sans Terres considèrent que fermer une école est un crime contre l’Humanité. Autre exemple de leur conviction : « il faut qu’un sujet s’informe, il faut qu’un sujet s’éduque ». Ainsi, « la pédagogie du Mouvement des Sans Terres nait de la lutte. »

Ecrit par Adèle, Elizabeth, Bintou et Lucille. Photos : Dania

Sources : http://voyagebresil2013.blogspot.com/p/sur-uneterrasse-ensoleillee-diego.html et http://voyagebresil2013.blogspot.com/p/on-doit-resister.html

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URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/05/27/au-coeur-des-sans-terre-une-certaine-ecole/



17 avril : Journée internationale des luttes paysannes – Appel de la CLOC-VIA CAMPESINA

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Le 17 avril est célébrée la Journée internationale des luttes paysannes en hommage à la mémoire des paysannes et paysans qui ont payé de leur vie la lutte en faveur d’un monde meilleur, de la réforme agraire et de la souveraineté alimentaire, ainsi que la protection et la défense de la nature, des semences et de l’eau.

Le 17 avril 1996, à El Dorado dos Carajas, au Brésil, 19 paysans membres du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) ont été assassinés. 17 ans plus tard, ces crimes restent impunis. Notre continent est aujourd’hui victime d’une offensive de la part de sociétés transnationales guidées par l’avidité du capitalisme financier dont les deux mamelles sont la privatisation et la marchandisation de la terre, de l’agriculture et de la nature. Aussi, les luttes et les résistances paysannes se multiplient dans toutes les régions.

L’agrobusiness, dans sa démesure habituelle, riposte par la violence, l’illégalité et la corruption: au Mexique, au Guatémala, au Honduras, en Colombie, au Paraguay, des centaines de paysannes et paysans sont assassinés par une police et une armée qui foulent leurs droits aux pieds. Au Vénézuéla, en Argentine et au Brésil, des hommes armés et des paramilitaires assassinent les paysans qui, aux côtés de leurs organisations, luttent contre le pillage auquel s’adonnent les transnationales agro-minières et les oligarchies locales. A cette violence physique s’ajoutent la criminalisation des luttes paysannes ainsi qu’une offensive massive sur les semences paysannes: aux quatre coins du continent, de nouveaux projets de loi se multiplient afin de légaliser et généraliser l’utilisation de semences transgéniques tout en freinant l’utilisation et les échanges de nos semences traditionnelles.

A l’occasion de cette journée internationale des luttes paysannes, aux côtés de ses organisations, amis et alliés, la CLOC-Via Campesina lancera des actions dans les villes et villages de plus de 23 pays. Par ailleurs, dans le cadre de l’appel de la Via Campesina à tous les continents, ces mobilisations auront une visibilité continentale et internationale.

En hommage à nos martyrs, et parce que la lutte continue, mobilisons-nous contre l’accaparement des terres, de l’eau, de nos semences traditionnelles et contre la criminalisation de nos luttes.

Chacun à notre niveau, levons-nous pour rappeler que nous sommes déterminés à défendre nos territoires, à dénoncer, à militer en faveur d’une transformation sociale, où souveraineté alimentaire, agroécologie et réforme agraire véritable constitueront la pierre angulaire du camp populaire.

Montrons notre solidarité envers le peuple du Paraguay, en organisant des mobilisations devant les ambassades du Paraguay, en dénonçant un gouvernement qui s’est saisi du pouvoir par un coup d’état et qui persécute les paysannes et paysans, en exigeant par lettre que les prisonniers politiques soient remis en liberté et que justice soit faite pour les victimes du massacre de Curuguaty.

Unissons-nous, rejoignons les actions menées au niveau local et national afin qu’elles acquièrent une visibilité au niveau continental et international au sein de la Via Campesina pour cette journée internationale des luttes paysannes.

Source : http://viacampesina.org/fr/index.php/actions-et-nements-mainmenu-26/17-avril-journde-la-lutte-paysanne-mainmenu-33/776-17-avril-journee-internationale-des-luttes-paysannes-appel-de-la-cloc-via-campesina

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« Les Unis de la Bâche Noire ne font pas de la samba-fête mais de la samba-lutte »

Par José Coutinho Júnior

De la Page du MST

« Les Unis de la Bâche Noire » (1), école de samba qui a surgi en 2005 au sein du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST), a pour objectifs principaux de contribuer à la formation politique de ses membres, de montrer qu’un modèle collectif de samba est possible, comme d’apporter beaucoup de plaisir à travers la samba. Nous avons conversé avec le sociologue et musicien Tiarajú Pablo D´Andrea, du secteur de la culture du MST et membre des « Unis de la Bâche Noire » à propos de la création de cette école, de son fonctionnement et du contrepoids qu’elle constitue face au carnaval commercialisé.

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– José Coutinho Júnior – Comment s’est créé l’école des « Unis de la Bâche Noire » ?

Tairaju Pablo D’andrea – Elle a été fondée en 2005 par des militants d’unités productives nées de la lutte pour la terre dans l’État de São Paulo. L’idée principale était la formation et l’insertion de la jeunesse dans les activités du mouvement, tant par le biais de la musique que par la politisation qui peut en naître. São Paulo possède des unités productives dans des zones de transition entre l’urbain et le rural. Beaucoup des producteurs ruraux de ces unités avaient des expériences de vie en périphérie urbaine, où la samba traditionnelle de Bahía, la samba frappée à la paume et les groupes de percussion inspirés de la samba (« batucadas ») ont une forte présence.
Par ailleurs une caractéristique de la samba de Sao Paulo est d’avoir été historiquement pratiquée dans l’intérieur de l’état et souvent en milieu rural. Que ce soit dans la campagne ou dans la ville, cette expression culturelle a toujours représenté les classes subalternes, les travailleurs, les pauvres. De sorte que chanter la samba c’est affirmer l’identité de classe, en même temps qu’elle évoque une racine culturelle dans l’histoire sociale et dans l’histoire individuelle. La création d' »Unis de la Bâche noire » a pris en compte tous ces éléments.
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– Qui fait partie de l’école ? 
– La majeure partie de l’école est formée par des membres des unités productives agricoles du grand Sao Paulo. En font également partie des représentants du  Movimento Passe Livre ou du groupe artistique Dolores Boca Aberta, des compagnons de l’usine Flaskô et des travailleurs d’un peu partout, non organisés mais qui ont vu dans les « Unis » un espace de formation, d’amusement et qui se politisent à travers le processus. Les « Unis » font partie du MST, mais rassemble des collectifs et des travailleurs non organisés. Je crois que cette diversité est sa majeure richesse et une des raisons qui insufflent sa vie à ce processus.
– Combien de personnes participent-elles aujourd’hui à l’école ?
– Au total nous avons trente-cinq rythmistes qui jouent des percussions dans la « batucada », et qui sont le noyau du processus. Il y  a aussi des collaborateurs, ceux qui garantissent l’infrastructure, ceux qui travaillent avec les enfants, entre autres fonctions. Nous pouvons dire que le processus engage environ soixante personnes.
– Pourquoi les « unis » se considèrent-ils comme une école de samba et non comme un groupe de carnaval, par exemple ? 
– À l’origine, une école de samba est un local où on enseigne la samba. Telle est l’acception la plus originale du terme. Avec le temps, cette définition a changé et signifie un local de luxe, avec beaucoup d’argent et de professionalisation. Peut-être cette acception est-elle hégémonique aujourd’hui. Pour s’identifier comme quelque chose de plus spontané, de pauvre et dont l’objectif est le pur et simple amusement, plusieurs groupes du carnaval se dénomment « blocs », souvent par opposition à cette idée d’école de samba.
Les « Unis de la Bâche noire » veulent contester ce concept. C’est pourquoi elle s’appelle école de samba : parce qu’elle fait une formation sur la samba, tant musicalement que théoriquement. D’autre part, c’est une école parce qu’elle pense et réalise une formation politique, une formation artistique et une formation humaine. Tels sont ses présupposés.
– Comment les Unis font-ils la critique sociale à travers le carnaval ?
– Historiquement, le carnaval est un moment de renversement de l’ordre. Penser la possibilité de la différence est déjà quelque chose de provocateur pour tout ordre établi. Au carnaval les gens occupent la rue en chantant, joyeusement.
Dans un pays comme le Brésil avec une histoire esclavocrate, dictatoriale et ségrégationniste, occuper les rues est une transgression et l’être joyeux est une transgression. Donc nous avons déjà les éléments d’inversion de l’ordre et de provocation. Cependant le caractère spontanéiste qui consiste à descendre dans la rue sans organicité, ne configure pas à lui seul une possibilité de transformer les structures. Comment élaborer une critique au moyen de la structure carnavalesque sans tuer le caractère ludique propre au carnaval ?
Les « Unis » s’attaquent à la question et tentent d’allier deux choses. Si nous retournons au chansonnier de la « samba-enredo », il est clair que toutes les thématiques ont déjà été abordées par les écoles de  samba. Il y a des chansons conservatrices, de droite, commercialisées, etc. C’est clair. Mais quand on examine l’histoire de ce genre on voit qu’elle a été forgée par les sambas critiques, les sambas de célébration et parfois même romantiques. Telle est la matrice des « Unis de la bâche noire » et nos sambas le reflètent aussi.
D’autres matrices musicales évidentes des « Unis de la bâche noire » sont la samba rurale de Sao Paulo, d’une plus grande force rythmique et de manière surprenante, le rap, dont l’influence provient du succès qu’il a dans la jeunesse des unités productives et par la forme directe d’énoncer une critique qui a trouvé dans l’école une terrain fertile d’expression. C’est pour ces raisons entre autres que les « Unis » ont un jour déclaré qu’ils ne font pas de la samba-fête mais de la samba-lutte. En d’autres termes la samba n’est pas un simple passe-temps ou un objet de contemplation destiné à la consommation artistique de la bourgeoisie, mais, pour les « unis », un engagement. C’est un amusement qui vise l’émancipation humaine, la politisation et le renforcement des relations inter-personnelles.
Ce qui ne veut pas dire que les « Unis » soient contre les groupes de carnaval, les satires, les marches musicales etc… Bien au contraire les « Unis » appuient toutes ces expressions. Cependant, par le fait de s’organiser au sein d’un mouvement social, par les caractéristiques militantes de ses participants, par les conditionnements historiques et à travers certaines écoles conscientes, nous avons préféré développer une position de lutte et tel est notre présupposé. Ce qui n’empêche pas la joie et le bonheur.
– Comment l’école se prépare-t-elle pour le carnaval ?
– Dans les écoles de samba traditionnelles, le thème est choisi par une direction du carnaval et souvent sous l’influence des exigences des sponsors. La coordination du carnaval élabore un synopsis distribué aux compositeurs qui créent leurs chansons (« sambas-enredos ») à partir des informations fournies. La « samba-enredo » du défilé est choisie au sein de l’école de samba à travers des èpreuves éliminatoires, où plusieurs sambas concourent de manière interne jusqu’à ce qu’émerge un vainqueur à travers le vote des jurés choisis par l’école.
C’est avec le thème choisi qu’ont lieu des répétitions jusqu’au carnaval. Beaucoup de ceux qui participent au jour le jour dans ces écoles n’apprennent pas la totalité du processus du défilé, ni la création artistique qui s’y reflète. Ce processus d’aliénation est plus aigu dans les cas de ceux qui veulent seulement s’amuser le jour du carnaval et vont à l’école pour acheter leur déguisement. Il n’existe aucune connaissance du processus, qui est totalement aliéné par les grands compagnies qui défilent au sein d’une école de samba.
Les « Unis » ont observé ce processus et ont décidé de faire autrement. Les trois présupposés formatifs sont : la formation politique, la formation musicale et la formation poétique. Les trois formations s’imbriquent durant tout le processus qui commence entre les mois de septembre et de novembre et va jusqu’au carnaval.
Le thème est choisi à travers des débats au sein du collectif, qui sélectionne un élément parmi les lignes politiques du Mouvement des Sans Terre. Le thème choisi, on pense à de possibles conseillers qui pourront mener des discussions avec le collectif et avec toute personne qui souhaite participer, sur le thème choisi. Ce sont les formations politiques.
Il se peut que les  participants du collectif prennent note des parties les plus importantes des paroles du conseiller. Ces notes peuvent être reprises sous une forme versifiée ou en prose. Pour que ces notes acquièrent une richesse poétique, on organise – de manière concomitante avec ces formations  politiques – des débats avec des paroliers de « samba-enredo », où sont discutés les thèmes, la métrique, les rimes, les contenus et d’autres éléments de poésie. C’est la formation poétique.
Au terme des formations, on discute collectivement de quels vers seront utilisés. Finalement un collectif plus réduit, composé de musiciens mais pas seulement, apporte la dernière touche musicale, mélodique, poétique et harmonique à l’oeuvre. Et voilà notre « samba-enredo » prête : sans auteur, car tous ont participé à sa fabrication.
Après cette préparation de la chanson de la « samba-enredo », on passe aux répétitions avec les percusssions (batucada). Divers arrangements de percussion sont pensés selon le matériel mélodique et poétique qu’offre la « samba-enredo ». On invente des temps d’arrêts, des déclamations, des pas, tout cet univers délicieux que peuvent offrir les percussions d’une « batucada » dans une école de samba. C’est la formation musicale.  Tout ce processus vise à garantir que celui qui participe au défilé intègre le concept de ce qui est chanté, montré et joué. On cherche, en d’autres mots, à en finir avec l’aliénation du membre de l’école de samba.
– Pourquoi les « Unis » ne participent pas aux concours ou aux tournois des écoles de samba ?
– Quel serait le sens d’entrer dans un tournoi d’école de samba ? Recevoir de l’argent public ? S’inscrire dans une compétition ? Injecter au sein de l’école de samba les valeurs productivistes basés sur l’efficacité et le productivité, avec l’objectif de dépasser l’école concurrente, qui fait la même samba que ton école ? Ce n’est pas l’objectif des « Unis ». Notre principe n’est pas la compétition, mais la coopération.
Les « Unis » sont une des principales articulations d’un mouvement naissant et prometteur d’organisations qui parient sur un carnaval populaire, de lutte et contre-hégémonique.
De ce processus font partie le « Cordão Carnavalesco Boca de Serebesqué », le « Bloco Unidos da Madrugada », le « Bloco Saci do Bixiga » et le « Bloco da Abolição ». Tous ensemble ils se sont dénominés “batucada du peuple brésilien”.
Chacun possède une spécificité, une manière de faire et de penser le carnaval. Les uns plus satiriques, les autres plus bohèmes, d’autres radicalement critiques, mais tous ont dans la tête un carnaval qui accompagne les luttes populaires. Ceci dit, plus il y aura de batucadas au Brésil, mieux ce sera. Ce seront plus de personnes voulant découvrir le monde la samba, creusant dans l’histoire et dans la tradition de lutte de notre peuple, menant le combat idéologique contre les formes pasteurisées de production artistique et largement disséminées par l’industrie culturelle. Donc pourquoi devrions-nous mettre en compétition toutes ces « batucadas » ?
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– Est-il possible de penser l’art, dans le cas de la samba, comme une forme de lutte politique ?
– Dans toute son histoire, l’école des « Unis de la bâche noire » s’est composée de sambistes-militants ou de militants-sambistes, comme on voudra les appeler. Ce sont des personnes disposées à faire un saut de politisation par-delà l’expression de résistance que la samba représente déjà en soi. En découle une autre maxime des « Unis de la Bâche Noire » : « la lutte fait la samba, la samba fait la lutte ».
Une « batucada » est un excellent instrument pour les actions politiques telles que les manifestations ou les occupations. Depuis toujours, chanter et faire collectivement de la musique font partie des rituels guerriers et préparent l’âme et le coeur aux actions. C’est une mystique qui élève le moral des troupes, en plus de mener la lutte idéologique et de proposer de nouvelles formes esthétiques.
Organiser une « batucada », en soi, c’est organiser le peuple. La « batucada » possède des éléments internes et organisationnels qui s’entrelacent avec une dynamique propre d’organisation du mouvement social.
Pour que trente-cinq personnes jouent ensemble des instruments de percussion, il est nécessaire d’établir une relation entre individu et totalité. L’individu est responsable de son instrument. Lui seul joue, lui seul exécute et cela implique une particularité. Mais cette subjectivité doit prendre en compte le collectif, et jouer en prenant en compte ce que font les autres instrumentistes, pour que la masse sonore adopte un sens en commun.
Si chacun joue son instrument sans se préoccuper des autres, nous pouvons produire quelque chose de très bruyant mais nous n’aurons pas de batucada. Cette organisation à l’origine musicale possède d’évidents présupposés politiques.
– Quelle discussion a-t-elle lieu au sein des « Unis » à propos du carnaval commercialisé ?
– Les « Unis » ne veulent pas renforcer l’esthétique bourgeoise dominante. Penser un carnaval en termes de luxe et de richesse serait travailler gratuitement pour l’ennemi. Dans une bonne mesure les écoles de samba actuelles reproduisent ces modèles, et les « Unis » s’opposent à la commercialisation, à la privatisation, à la financiarisation et à l’industrialisation du carnaval.
Cela dit, une école de samba est quelque chose de bien plus complexe que ce qu’on pourrait supposer.
De nombreux secteurs progressistes de la société font une critique bête et pleine de préjugés des écoles de samba, avec des phrases telles que : « La commercialisation, ça ne marche pas ! » Et certes, les grandes écoles de samba se sont commercialisées. Mais à l’intérieur des écoles de samba, se nouent des processus très intéressants et variés que cette critique préconçue ne veut pas voir.
Il existe des communautés actives, des personnes qui se forment avec des valeurs déterminées, la défense d’une ancestralité africaine, l’affirmation de la samba, tout cela offre un spectacle artistique d’un très haut degré de création, et chaque année surgissent des sambas porteuses d’une critique sociale intelligente qui peut servir de matériel d’agitation et de propagande pour n’importe quelle organisation politique. Ce sont ces enseignements qui s’acquièrent dans les écoles de samba.
Aux « Unis » nous entretenons une relation de profond respect et d’admiration pour toutes les écoles de samba, ces véritables patrimoines de la culture brésilienne, mais nous ne sommes pas d’accord avec la direction que prennent les défilés aujourd’hui.
Note : La « bâche noire » évoque les toits de plastique sous lesquels des dizaines de milliers de travailleurs ruraux ont vécu ou vivent encore au fil des occupations de terre dans un Brésil où la réforme agraire est pratiquement arrêtée malgré l’arrivée au pouvoir de Dilma Roussef.
Traduction du portugais : Thierry Deronne
Photos : Mouvement des Travailleurs Sans Terre et Thierry Deronne.
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