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Au Venezuela, apprendre à désapprendre

1er jour : « NOUS SOMMES DES MILITANTS DE LA VIE »

Luisa Araujo et sa fille Lydda

« Pourquoi nous chantons ? Nous chantons parce qu’il pleut sur les sillons, et nous sommes des militants de la vie, nous chantons parce que les champs sentent le printemps, parce que dans la tige de ce fruit, chaque question a sa réponse ». Luisa, directrice vénézuélienne de l’école de Caquetios créée par le Mouvement des Sans Terre (du Brésil) au Venezuela, lit un poème de Benedetti. Étudiants et professeurs forment un cercle autour du mot Révolution qu’ils ont écrit avec des pierres. Autour des pierres, le drapeau du Mouvement des Sans terres (MST). Luisa Araujo a donné naissance à une petite fille, le 17 décembre 2016. Elle s’appelle Lydda, comme cette militante et poète Lydda Franco, féministe née dans les années 1960. La « mistica » comme disent les brésiliens termine avec l’hymne national vénézuélien.

Le premier jour, les militants du MST, nous expliquent l’histoire et le fonctionnement de l’école. Celia Rodrigues, chargée de la formation politique de l’école, revient du Brésil, où elle a suivi un cours de formation de formateurs. « Nous ne croyons pas au hasard mais à la causalité, explique-t-elle. La défense de la révolution bolivarienne, part d’un des principes du MST : la solidarité, ici nous sommes sur une terre libérée par la Révolution. Notre objectif, c’est d’être autonome pour la production de nourriture et la formation » Les terres de Caquetios appartenaient aux propriétaires terriens qui l’utilisaient pour faire des courses de chevaux. Aujourd’hui, ce sont des « unités de production sociale ». En 2010, l’espace a été récupéré par le gouvernement bolivarien, à travers la CVAL (Corporation Vénézuélienne d’Alimentation). En 2014, Nicolas Maduro signe un nouvel accord avec le Mouvement des Sans Terres, et légalise les titres de propriété des terres. « Caquetios n’est pas une île, les pompes à eaux ont crevé, nous avons beaucoup de problèmes pour la production, nous n’avons pas de quoi arroser. Nous avons du mal à récolter, car on nous vole notre production ». La plus grande avancée selon Celia, c’est l’incorporation de vénézuéliens à la brigade du Mouvement des Sans Terre.

Celia Rodrigues, brasileña del movimiento Sin Tierras

Celia Rodrigues, coordinatrice de formation du Mouvement des Sans Terre (Brésil) au Vénézuéla

Simon Uzcategui, responsable de la production, explique qu’aujourd’hui, les producteurs commencent à fabriquer des biofertilisants. « Nous développons le maïs autochtone qui allait disparaître : le maïs guanape, et la courge, et nous utilisons le champignon tricoderme pour tuer le parasite « cogollero », nous produisons 600 d’insecticides naturel ». Les paysans produisent aujourd’hui une tonne mensuelle de fertilisant organique, ils réparent les tracteurs argentins et biélorusses, et les paysans cultivent deux jardins pour leur propre consommation. Les organisations paysannes sont en train de s’articuler pour former un front de Conseils Paysans. Celia essaye d’organiser des rencontres avec les femmes pour parler de leurs droits sexuels et reproductifs. Le Mouvement des Sans Terres a aussi créé un réseau d’amis de l’école, pour réaliser des cours de production et récupération de semences autochtones.

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Cultures agro-écologiques sur les terres de Caquetios

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Début de l’atelier de cinéma

L’atelier de cinéma qui va durer 5 jours permettra aux étudiants d’apprendre les techniques du cinéma populaire d’EPLACITE, l’école populaire et latino-américaine de cinéma et théâtre fondée par Thierry Deronne dans les années 1990. Thierry est arrivé au Venezuela, après une rencontre avec des Vénézuéliens au Nicaragua. L’histoire de l’école est liée au processus de transformation nationale de la Révolution bolivarienne avec la création de Vive tv, mais c’est aussi l’école des mouvements sociaux, avec la participation du Mouvement des Sans Terre. « La production audiovisuelle c’est comme le travail du paysan, c’est exactement la même chose, dans les deux cas, il s’agit d’alimenter une population. Dans le premier cas c’est une alimentation physique et dans l’autre une alimentation intellectuelle, spirituelle, mais ces deux production passent par le temps. On ne fait pas un bon documentaire sans le temps de la participation, de l’enquête, de la réalisation, du montage, du retour vers la communauté avec ses images. Ce processus du temps est commun à une vraie agriculture au service d’un peuple, mais aussi à une vraie information. »

L’atelier de cinéma commencera avec l’analyse de séquences de cinéma, la critique de la monoforme télévisuelle où la figure sacro-sainte du journaliste fait de la radio déguisée en donnant la bonne parole au téléspectateur passif. Le « noticiero » de Santiago Alvarez propose une autre mode de produire l’information : une spirale croissante, participative qui part d’un problème vécu par la population pour remonter humblement vers les clefs et les possibles solutions. Une manière d’éveiller la conscience critique du téléspectateur-citoyen, responsable de la solution, lui-aussi.

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Jesus Reyes (à gauche), enseignant de l’Ecole Populaire et Latinoaméricaine de Cinéma

Parallèlement, des militants-enseignants français du mouvement France Amérique Latine (FAL 33) de Bordeaux, enseignent la technique de la permaculture à des vénézuéliens venus jusqu’à Caquetios depuis les régions du Zulia, de Falcon, de Lara et de Caracas. Le premier jour, les participants reçoivent des cours théoriques, qu’ils mettront en pratique pendant la semaine. Il y aura trois ateliers : la construction de toilettes sèches, l’installation d’un réservoir d’eau pour filtrer les eaux usées, et un système de récupération des eaux de pluie.

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Le groupe franco-vénézuélien

Pendant ces cinq jours d’ateliers parallèles, nous formons différents groupes, chaque groupe porte un nom, et sera chargé des différentes tâches collectives dans l’école de Caquetios: solidarité, patrie, lutte, révolution, socialisme. Chaque matin, un groupe présente une poésie, un chant, une idée pendant 15 minutes : « C’est un moment de rencontre très important, de réaffirmation de pourquoi nous sommes là. Nous voulons voir le peuple, la lutte et ses espoirs, la joie et la célébration. L’exemple du partage, de la solidarité internationale, par exemple, c’est cette grande mare que vous avez traversé depuis la France pour venir ici travailler avec nous latino-américains », conclut Celia.

Le premier jour de l’atelier de permaculture, une étudiante de Rossana Melendez répond à la question du professeur de permaculture Franck David. Que signifie la permaculture ? La culture permanente, c’est apprendre à désapprendre. Réapprendre la culture ancestrale paysanne.« La révolution d’aujourd’hui, ce n’est pas la révolution verte, c’est la révolution de la résilience. La résilience c’est être en capacité de résister, ce que vous connaissez bien », répond Franck.

2ème jour : « J’ALLUME CETTE BOUGIE POUR RAVIVER LE FEU DU PATRIOTISME »

Ce matin, une jeune fille lit le poème, « une mer de petits feux », d’Eduardo  Galeano, tiré du « livre des étreintes », « Il y a des gens de grand feu, de petit feu, et des feux de toutes les couleurs. Il y a des feux de gens sereins, qui ne sentent pas le vent, des feux de gens fous, qui remplissent l’air d’étincelles ». Une bougie passe de main en main, et chacun dit une phrase que lui inspire la lumière. « J’allume cette bougie pour raviver le feu du patriotisme, dit une vénézuélienne. C’est mon tour. La première phrase qui me vient à l’esprit. « Que le sol « wicho » des yukpa, illumine le chemin des peuple en lutte ».

Sarah Gourdel participa en el taller de cine

Sarah Gourdel

Sarah Gourdel (photo) vit en France, elle arrive du Brésil pour assister à l’atelier de cinéma. Dans la région bordelaise, elle travaille dans un jardin pédagogique pour accompagner des collectifs d’habitants sur des résidences déjà construites, certaines en construction. L’organisme de formation met en place des pratiques agro-écologiques en jardinage naturel. Gloria Vergès, la présidente de FAL, est venue donner un cours de biofertilisants et lui a parlé de l’atelier de Caquetios au Venezuela. « J’ai décidé de prendre une semaine de vacances pour participer à cet atelier de cinéma, en même temps pour être en lien avec la communauté locale au Venezuela, faire de nouvelles rencontres, prendre ce temps pour moi, pour me former. »

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Thierry Deronne, formateur de l’école populaire et latino-américaine de cinéma

L’atelier de cinéma documentaire se poursuit. Comment fabriquer un film à 10 personnes ? « On commence par l’enquête de terrain, sans caméra, on écoute avec patience, on se laisse surprendre par la réalité et on ne pas se laisse envahir par elle », explique Thierry à la pause-café. « Cet apprentissage devient un plan de bataille pour le documentaire à réaliser. Les trois groupes de 4 personnes vont être mélangé dans un montage parallèle final ».  Aujourd’hui, Sarah a appris la technique du montage parallèle : « deux situations se déroulent en même temps, et on va intercaler des plans, on fait des ellipses, on n’a pas toute la situation au même moment. » L’an dernier, les frères Rodriguez ont enseigné une autre méthodologie du documentaire. Ils ont demandé aux gens de se balader dans l’espace de Caquetios, et de ressentir cet espace directement, intuitivement, sans passer forcement par l’interview. A partir de là, les étudiants ont élaboré leur image personnelle, avec un montage final d’ordre poétique. « On sait qu’il y a différentes façons d’aborder le réel, que la poésie est aussi importante que la sociologie, l’histoire et la philosophie »,précise Thierry.

28815317043_ff9c5c2429_bOdilio Mendez a 20 ans, il vient d’un Conseil Communal près de la Commune El Maizal dans l’Etat de Lara. Angel Prada, représentant de la Commune a été élu à l’Assemblée Constituante comme représentant territorial. « Nous sommes très fiers de son élection, cela fait 9 ans que nous luttons pour la consolidation de la Commune qui va être désormais inscrit dans la Constitution. Nous souhaitons arriver à l’autogouvernement.La commune a demandé une aide pour semer 800 hectares de maïs cette année. En 2016, 1100 hectares ont été semés, et 4 000 tonnes ont été récoltées. « Mais où se trouve la farine ? Le problème du manque de conscience du paysan est un grave problème. Il y a beaucoup de corruption entre nous. Sans faire cet examen, nous ne pouvons pas avancer. Nous devons mettre fin à la rivalité qui existe entre nous ». La Commune El Maizal dans l’Etat Portuguesa, est composée de 22 conseils communaux se trouve en face de la Commune El Piñal dans l’Etat de Lara, et ses 4 Conseils Paysans. « Les paysans refusent de s’entraider. Comment pouvons-nous dialoguer entre les Communes ? Notre commune est mieux consolidée, nous pourrions aider El Piñal avec le problème de l’électrification, de la consommation, de l’eau. »

Odilio Mendez de la Comuna el Maizal, Rosana Melendez y un militante del Frente Francisco de Miranda instalan un sistema para recolectar la lluvia

Odilio Mendez de la commune El Maizal (à droite)

Le problème de la production alimentaire est aussi liée au manque d’inspection, 4 millions d’hectares ont été remis à des producteurs qui ne produisent pas, mais n’ont qu’un objectif : soustraire des ressources à l’État. Le Fond de développement agricole (FONDAS) est tombé en ruine plusieurs fois, parce que beaucoup de crédits ont été déviés. L’État ne peut donc pas leur donner de nouveau crédit, ou financer d’autres producteurs. «Nous sommes habitués à cette culture capitaliste de recevoir des ordres, nous avons toujours besoin de la figure d’un chef », critique Douglas Quintero, du mouvement Fabricio Ojeda, qui appartient au Conseil Communal Indio Chejendé. « Il faut mettre la pression sur le paysan pour qu’il produise sans lui porter préjudice, car en fonction des saisons, la productivité n’est pas la même ». Changer le système bureaucratique inefficace est tout aussi essentiel. Auparavant, l’Institut National des Terres (INTI) mettait 5 ans à remettre le titre de propriété de la terre au paysan. Aujourd’hui, le système est automatisé, et ne dure que 15 jours. Douglas vient d’une famille pauvre, il se définit comme une « âme libre » qui n’aime pas recevoir des ordres. Il a travaillé dans plusieurs institutions agricoles et fondations privées, il est aujourd’hui technicien agricole à Boconó, dans l’État de Trujillo. « J’aime ce métier car j’ai le sentiment d’aider les gens. »

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Douglas Quintero dans l’atelier de phyto-épuration.

3ème jour: « COLIBRI, TU N’ES PAS FOU ? CE N’EST PAS AVEC CES GOUTTES D’EAU QUE TU VAS ÉTEINDRE LE FEU ! – « : JE LE SAIS, MAIS JE FAIS MA PART ».

Sur le sol, entre les pieds des participants, un chapeau Indien Yukpa. Deux compagnons lisent quelques lignes du livre « Notre Amérique, Passé Communautaire,vers un socialisme indigène ».  « Avec Guaicapuro, Paramaconi, les nus et héroïques indigènes Caracas, nous devons être, et non avec les flammes qui les ont brûlé, ni les cordes qui les ont attaché, ni les fers qui les ont décapité, ni les chiens qui les ont mordus ». Pendant la lecture, une des participantes distribue des fleurs et des plantes aux étudiants et professeurs. Je lis un passage du livre de Pierre Rahbi « Vers la sobriété heureuse », l’histoire du colibri, ce petit oiseau qui tente d’éteindre un immense incendie en recueillant des gouttes d’eau sur les fleurs, alors que les animaux fuient la forêt. Le tatou lui demande « Colibri, tu n’es pas fou, ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? « Et le colibri lui répondit : Je le sais, mais je fais ma part. «  Ces fleurs qui ont été données, puis redéposées sur le sol pour la terre, des offrandes, des prières pour la terre, la terre est vraiment en souffrance et on a besoin de s’en occuper, c’est ce qui m’a le plus touché, c’est notre mère terre, la Pachamama, j’adore la nature, et le fait d’avoir aborder plein de lecture dont celle du colibri avec chacun fait sa part. comme ça vient plutôt d’Europe, c’est bien de faire cet échange »

Mistica del tercer dia con un sombrero yukpa en el centro, con flores y plantas recojidas en el jardin de Caquetios 2.jpgColibris, mouvement pour la terre et l’humanisme, lancé par Pierre Rabhi encourage l’émergence et l’incarnation de nouveau modèle de société fondée sur l’autonomie, l’écologie et l’humanisme. Son ambition est de participer à la construction d’une société fondée sur le bonheur d’être plutôt que la volonté d’avoir. En Europe, les mouvements écologistes parlent depuis une dizaine d’année de la « décroissance ». Une expression qui peut paraître aberrante pour les gens du Sud de notre terre. En Europe, on utilise de l’eau potable pour les toilettes, alors que dans l’État de Falcon, terre aride du nord-ouest du Venezuela où vit Rossana Melendez, l’eau potable n’arrive qu’une fois par semaine par camion-citerne. Le système de récupération des eaux de pluie est très utile. Même s’il ne pleut presque jamais dans cette région, lorsque la pluie tombe, cela peut durer plusieurs jours. Son rêve, créer une réserve naturelle pour la faune sylvestre. Elle avait 15 ans lorsqu’elle a commencé à militer au sein d’un mouvement révolutionnaire, en désaccord avec sa famille de droite. Elle a aujourd’hui 26 ans, elle a fait des études de gestion environnementale à l’Université Bolivarienne. Le visage de Chavez tatouée sur sa cuisse n’est pas une veste qu’on retourne toujours du bon côté, comme dit Jacques Dutronc, dans sa chanson sur la critique de la mentalité capitaliste.

Rosaura Mendez es licenciada en gestion ambiental de la Universidad Bolivariana de Falcon 2

Rossana Menendez, licenciée en Gestion Environnementale de la (nouvelle) Université Bolivarienne, état de Falcon

 « Je crois que nous devrions avoir tous les même possibilités de nous développer. La croissance, c’est un appauvrissement moral. Nous devons nous diriger vers l’éco-socialisme. Je crois que le problème de l’arc minier nous montre qu’il faut un équilibre entre les différentes ressources du Venezuela. Mais nous ne devons pas commettre les mêmes erreurs qu’avec le pétrole, nous devons utiliser ces ressources comme l’agriculture ou le tourisme. Souvenons-nous des paysans qui ont quitté leurs terres pour travailler dans les villes au moment du boom pétrolier en 1973. Ils vont à nouveau partir pour travailler dans les mines en pensant à leur supposé « bien-être ». Mais peut-être que lorsqu’ils voudront revenir sur leurs terres, elles n’existeront plus. Pour le moment, nous avons ces ressources minières, mais elles ne sont pas infinies. »

Menehould, jeune française de 22 ans a décidé de participer à l’atelier des toilettes sèches qui permettent d’économiser 50 % de la quantité d’eau nécessaire pour l’être humain. E France, elle travaille dans l’aéronautique et vit dans un petit studio parisien. Elle rêve de construire une maison en bois écologique sur roulette, dans lequel elle installerait des toilettes sèche. Elle partage la vision de Rosaura sur le concept de décroissance. « C’est un terme péjoratif. Dans l’esprit de beaucoup de gens, la décroissance s’accompagne de l’idée de régression mais ce n’est pas du tout le cas. Dans les pays qui sont moins développés – si je puis dire-, c’est plutôt une opportunité de développer dans le bon sens. En Europe, on a un confort de vie bien trop futile, et c’est difficile de dire aux gens de faire autrement. Qu’est-ce que la croissance, elle n’est jouable que si on consomme toujours plus. On est arrivé aux limites de notre planète. Le 2 août, on a dépensé toutes les ressources naturelles existantes sur la planète qu’elle pouvait faire en un an. »

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Menehould (chemise blanche) entourée de Goya (gauche) et de Flor (droite)

Nous avons perdu 2 milliards d’hectares en 6000 ans, mais en 60 ans, nous avons perdu 1 milliards d’hectares. « L’homme peut dégrader le sol, l’eau et l’atmosphère, mais il ne peut pas supprimer le sol. Pour détruire l’eau il faudrait la faire bouillir à 100°, ce qui n’arrivera jamais heureusement, par contre le sol on le dégrade très facilement. La notion de sol est donc très importante en terme de permaculture », précise Franck David (photo), paysagiste de formation, depuis sa longue expérience au sein de la ScoopSaluterre.

Franck David

Le paysagiste et enseignant de permaculture Franck David

Les étudiants apprennent la technique de la phyto-épuration, des filtres naturels pour nettoyer cette eau.

Patricia Leal (photos ci-dessous) et David, le fils de Yamilys, du Réseau National des Communardes et Communards sont à l’œuvre, ils espèrent mettre en pratique cette méthode dans leur région semi-aride. Ils construisent avec leurs compagnons un premier filtre vertical. L’eau tombe dans ce filtre vertical, comme une piscine. Ils la remplissent de grosses pierres au fond. Un drain va permettre l’évacuation des gaz, car une grande activité bactériologique va se faire, sans oxygène. Le drain évite de tuer le système, qui attrape toute la pollution, la transforme en nitrate, azote, potassium. Les particules restent accrochées aux gros cailloux. Un autre tuyau transporte l’eau vers une autre piscine moins profonde, de seulement 30 centimètres, horizontale. Le passage de l’eau va se faire de manière horizontale. « Je vais mettre des graviers surtout, les particules vont rester dans les graviers, explique Gloria Verges, professeure de permaculture. Cette piscine est forcément recouverte d’eau, je vais installer des plantes, qui vont remuer les graviers, et vont permettre d’oxygéner cette eau, au bout, je mets encore un tuyau, et là l’eau va aller dans un petit étang avec des plantes à eaux qui terminent de nettoyer l’eau. Lorsque l’eau est là, elle est parfaite. »

Rossana souhaite organiser un voyage à Falcon avec l’équipe de FAL33 pour étudier les possibilités de permaculture : « Je viens d’une zone très aride, où il y a très peu d’eau, quasiment nulle. Quelle serait la meilleure méthode pour utiliser ces eaux ? Il te faut regarder le sol, lui répond Franck.Il va falloir planter des arbres pour qu’il n’y ait pas de forte évaporation la journée avec des grosses chaleurs, car l’eau va très vite s’évaporer. Il faut planter des arbres parce que ce sont les racines des arbres qui vont permettre de faire percoler l’eau dans les nappes souterraines. Il faudrait se prosterner devant les arbres. C’est dans l’arbre qu’on devrait puiser notre énergie. L’arbre fabrique le sol, il va interférer sur les pollutions atmosphériques, il va filtrer en permanence l’eau. Il va épurer l’air, il va surtout être un réservoir de biodiversité extraordinaire. »

 4ème JOUR: L’ORÉNOQUE ET L’AMAZONE S’EMBRASSERONT.  

La poésie matinale, cette fois, ne se déroule pas dans la salle de classe, mais à l’air libre. Une carte du Venezuela est dessinée sur le sable. Nous sommes invités à en faire le tour, puis on prend un des objets posés au sol : graines, fleurs, fruits, instruments de musiques, caméra, outils de travail. Chacun se positionne sur un endroit de la carte du pays, dit une phrase. L’une,  un sac de graines dans les mains, en pose au sol : « Vive la loi des semences autochtones vénézuéliennes, interdiction de la directive 9.70 en Colombie ! » (La loi interdit aux paysans de garder leur graines qu’ils sont obligés de les acheter à la multinationale Monsanto).

Au Venezuela, l’utilisation des produits chimiques a dévoré les sols pendant des décennies, le développement de l’agro-écologie est comme la goutte d’eau du colibri, elle commence à éteindre le feu doucement. Mais d’abord, et encore, il faut lutter contre les mafias de la distribution. En 2015, dans la région de Trujillo, le fertilisant chimique était accaparé par les grandes boutiques d’agros. Le prix a tellement augmenté que l’idée de créer un conseil paysan est née. « Nous avons réussi à créer un lien direct avec l’institution Agropatría, et acheter directement les engrais à Pequiven, pour arriver à faire baisser les prix de manière conséquente, explique Douglas. Ces produits ne peuvent pas être gardés plus de 3 ou 4 mois, ils sont très corrosifs et se détériorent rapidement ». Douglas reconnaît que la lutte contre l’agriculture conventionnelle n’est pas facile, car elle est très rentable économiquement.

Face au capitalisme qui dévore notre mère terre, la permaculture nous offre la possibilité de prendre le temps d’observer la nature, échanger, mutualiser en permanence. Le temps n’est pas une ligne droite pour les peuples originaires, c’est une spirale, une forme très utilisée dans la nature : « Le vent est une spirale, le son est une spirale, la voix est une spirale, l’univers est une spirale, les escargots, les coroles, c’est une forme très belle la spirale, car on part de pas grand-chose, et on grandit, cela donne l’effet papillon, », raconte Franck.

Jeudi soir, on distribue des petits papiers. La lumière s’éteint, une voix parle de l’obscurité, de la tristesse, de la douleur, du deuil. Chacun brûle les papiers au centre du cercle, et la lumière s’allume. Les tambours sonnent au rythme de la batucada brésilienne. Sarah danse au centre, nous la rejoignons. La fête commence. Une chanson d’Ali Primera. « Viens, ami Colombien, nous allons chanter ensemble pour la deuxième Indépendance, nous allons lutter ensemble, l’Orénoque et le Magdalena s’embrasseront, entre les chansons de la jungle, tes enfants et les miens chanteront et souriront à la paix. »

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Gloria Verges (à droite) avec les participants à l’atelier de construction du bassin de filtrage de phyto-épuration

Gloria Verges, présidente de FAL 33, a commencé à militer avec les exilés politiques latino-américains dans les années 1970. Au sein d’une association, La Peña, elle recevait les musiciens en exil, comme Inti Illimani et Quilapayun, Mercedes Sosa, Viglietti. Pour faire connaître les mouvements de libération d’Amérique latine, elle a participé à la création d’un comité France Amérique Latine en Gironde en 1981. Parallèlement, elle créé en 1983, un festival de ciné latino-américain. Elle part vivre 3 ans à Cuba, puis rentre en France en 1987. Elle milite avec les zapatistes à la fin des années 1980, développe un projet avec les mères célibataires boliviennes. La période spéciale commence à Cuba. Gloria continue de s’y rendre régulièrement, elle voyage aussi en Colombie pour travailler sur le problème des exactions des paramilitaires, des déplacés de guerre, des exécutions extrajudiciaires, et commence à s’intéresser à l’agriculture urbaine à Cuba. «J’ai rencontré la fondation Antonio Nuñez Jiménez (http://www.fanj.cult.cu), compagnon de lutte de Fidel Castro, un géographe cubain et spéléologue, qui a cartographié Cuba, et qui a découvert la moitié des grottes cubaines, qui a beaucoup travaillé au Venezuela sur l’Orénoque, et dans l’Amazonie, et qui a fondé une association pour la protection de l’environnement auprès des jeunes, la gestion des milieux humides et particulier à Cuba. »

La fondation commence à développer des formations à la permaculture, à partir de 1994, avec des australiens, qui étaient à Cuba au moment de la période spéciale, pour pouvoir faire en ville des jardins spontanés. « En pratiquant la permaculture, on ne va pas se mettre à vivre comme vivaient les hommes dans les cavernes, non. On sait que l’on peut vivre confortablement, en répondant à toutes les nécessités fondamentales de l’homme, c’est-à-dire bien se nourrir, s’alimenter pour être en bonne santé, avoir un toit, être en bonne relation avec les autres, avoir du temps pour soit, penser, ne rien faire, rêver, écrire de la poésie, chanter, regarder la lune, et non pas travailler 40 heures comme des abrutis, et rentrer chez soit complètement claqué, et se mettre devant la télé ou devant des écrans pour s’abrutir. La permaculture, c’est une façon de concevoir le monde, le rapport de l’homme à la planète, c’est une philosophie de vie sur la planète. »

Gloria découvre le Venezuela après avoir vu un film de Thierry Deronne, « le Passage des Andes » en 2005. Le réalisateur vient présenter son film à Bordeaux, invité par le festival « Rencontres » de FAL 33. Elle effectue un premier voyage au Venezuela en 2011, pour mettre en relation l’école populaire et latino-américaine de cinéma (EPLACITE) et le Festival de Cinéma de Bordeaux. « Cela nous permettait de faire se rejoindre nos deux secteurs principaux qui sont le cinéma et la solidarité. J’avais un projet d’agro-écologie, je savais que le Mouvement des Sans Terre était au Venezuela. On a monté à Camunare Rojo un projet avec des femmes paysannes dans l’Etat agricole de Yaracuy. L’an dernier, on a fait une formation permaculture et cinéma, et après on est venu ici, on a développé le projet de Camunare Rojo, celui de Caquetios, et on continue avec EPLACITE. »

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Le formateur Juan José Moreno (chemise rouge, à droite) pendant l’atelier de cinéma de l’EPLACITE

Juan José Moreno, Jota, a 25 ans, il a étudié à l’EPLACITE, où il est désormais professeur de ciné. Il accompagne les étudiants de Caquetios pour la réalisation de leur court-métrage. L’atelier réalisé l’an dernier à Camunare avec les femmes qui ont créé la télévision communautaire est une expérience inoubliable. Elles souhaitaient faire un film de fiction à partir d’une thèse réalisée par des étudiants de l’université centrale dans les années 1970. « Nous avons extrait de ce livre une lutte qui a beaucoup marqué l’histoire de ce village. Une femme violée, séparée de ses parents, mise en esclavage par le grand propriétaire, est témoin tardivement de la naissance de la révolution bolivarienne. Nous racontons dans le film l’assassinat de sa mère au moment de la naissance, puis son enlèvement par un péon du propriétaire terrien. Cette femme n’est plus en vie, mais celles qui ont travaillé le scénario l’ont connue. Dans ce court-métrage de 12 minutes, on voit un camarade qui lutte pour la titularisation des terres, plusieurs personnages se croisent. Le film ne termine pas avec l’étape de la révolution, mais avec un regard d’espoir. Pour nous, c’était très important de montrer que la révolution bolivarienne est un processus qui ne s’est jamais arrêté. L’histoire de Camunare Rojo, nous a ramené à l’histoire des racines des premières résistances indo-américaines sur ces terres, la lutte d’Ezéquiel Zamora, et de Chávez ».  

 5ÈME JOUR. VIE, TERRE

Nous sommes en cercle, dehors. Chacun écrit sur un petit papier les trois mots qui résume notre séjour à Caquetios, que l’on dépose au centre du cercle. « J’écris: sourire, vie, terre ». Ménéhould entonne “Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?” 

Le dernier jour, nous rencontrons Ubiel Viñales, un agriculteur aveugle qui pratique l’agro-écologie. Ubiel a récupéré la terre de Yaracuy, avec son camarade député Braulio Alvarez. Il a dú se cacher pendant un an, il y a 20 ans, car les propriétaires terriens le cherchaient pour l’assassiner. Il s’est battu contre les policiers sicaires d’Eduardo Lapi, gouverneur de droite de l’état de Yaracuy, qui poursuivaient les paysans en lutte. « La centrale sucrière Matilde usurpait une terre de tradition indigène. Nous avons pu le démontrer avec la Gazette Officielle de 1904, lorsque Cipriano Castro a ordonné le droit de répartir ces terres. Si les droits indigènes sont intransmissibles, inaliénables, et inattaquables, comment est-ce possible que Jesus Asquetas, colonisateur cubain, arrive au Venezuela en 1946, pour acheter les réserves indiennes de Fermin Calderon, un homme riche qui battait sa propre monnaie ? Si tu étais propriétaire d’une réserve indigène, et que tu avais besoin d’argent, il te prêtait de l’argent, mais il mettait en garantie la terre. Comme au bout de deux ans, tu ne pouvais pas payer ta dette, il récupérait la terre. »

Ubiel a suivi un cours à l’Université Expérimentale de Portuguesa et des Llanos, l’UNELLEZ, puis s’est formé en agro-écologie, grâce à la mission sociale Savoir et Travail, qui devrait « éliminer la division de classe, sans patron ni ouvrier, si nous luttons pour une véritable indépendance. » Il a créé un engrais organique, le « curachire viñalero ». L’origine du nom est un oiseau d’Amazonie. Lorsque cet oiseau vole au-dessus des champs, c’est le signe que vient une grande production agricole. “Nos ancêtres n’utilisaient pas d’engrais chimiques, ils coupaient l’arbre “Rosa”, le brûlait, et utilisait la cendre des arbres comme engrais. Et comme cela, il pouvaient produire toute l’année. »

Marta Lopez, la femme d’Ubiel, est professeure des écoles, retraitée. Elle a mis en place dans son école des projets communautaire pour former les enfants au développement écologique. « C’est une graine qui est restée ici. J’avais 30 petits, il y avait beaucoup de producteurs autour qui utilisaient des produits chimiques. Un jour, je suis tombée malade, j’ai eu une forte bronchite, les enfants aussi. Nous avons commencé à organiser des débats avec les gardes forestiers. L’institutrice actuelle continue mon travail, c’est pour cela que l’éducation est tellement importante. Le monde est à l’envers, comme disait Galeano. Où se trouve l’eau ? Dans les pays du Sud » Et Ubiel, d’ajouter : « Le fleuve Tocuyo débouche sur la mer des Caraïbes dans l’Etat de Falcon. A travers l’érosion du fleuve, à chaque crue, il entraîne du sable. L’accumulation du sable dans le Yaracuy, dans les dunes de Coro se fait à travers la brise. Lorsque Colon, est arrivé et a trouvé au bord du fleuve les Indiens Caraïbes, eux connaissaient bien ce fleuve, parce qu’il était navigable.» Le couple se réjouit de la création de l’université de l’environnement à la Fleur du Venezuela à Barquisimeto, construit par l’architecte alternatif Fruto Vivas, pavillon du Venezuela à l’exposition mondiale de Hanovre en 2000. Le toit est composé de 16 pétales qui s’ouvrent et se ferment. Les vénézuéliens aiment y contempler le coucher de soleil. « Mais la pratique de l’agro-écologie doit se faire sur le terrain, non dans une salle de classe », souligne Ubiel.

L’éducation à l’environnement ouvre la voie patiente vers l’éco-socialisme.« Les jeunes sont comme des éponges, raconte Odilio. Nous devons retenir toutes ces informations, et les faires connaître dans nos communautés, et les mettre en pratique. Aujourd’hui, dans la Commune el Maizal, il n’y a que grands parents. Nous luttons pour la Commune, nous mourrons, et ensuite, que font les jeunes ? 70 % des votes pour l’Assemblée Constituante, ce sont des jeunes.  Nous devons luttons pour ne pas perdre les valeurs. Je suis jeune, rebelle, que vive la Commune ! ». David Torres, ne veut pas quitter la terre de ses ancêtres, comme dit son père Glaudy Alvarez, « s’il devait renaître, ce serait au même endroit, comme disait Chavez »

Dernier jour de formation. Luisa porte sa petite Lydda dans les bras. Sa voix résonne dans la salle de classe. Des bougies sont posées au sol.“Changez le superficiel, changez aussi ce qui est profond, changez la manière de penser, changez tout dans ce monde, changez le climat avec les années, comme le pasteur change avec son troupeau. Et comme tout change, les cheveux du vieil homme changent. Et comme tout change, que je change, ce n’est pas étrange.
Mais cela ne change pas mon amour aussi loin que je sois, ni la mémoire ni la douleur, de mon peuple. Ce qui a changé hier, vous devrez le changer demain. Tout comme je change, dans ce pays lointain. Que je change n’est pas étrange.

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Pré-visionage de leur image par les paysans qui travaillent la terre de Caquetíos

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Dernières heures de montage

L’atelier se termine sur la projection du court-métrage réalisé par la quinzaine de participants :

6ÈME JOUR : « JUSQU’À NOUS ENTERRER DANS LA MER »  

Retour vers la capitale. Avec Yamilys Torres, la mère de David, nous allons voir la projection du court-métrage « Mémoires du ciel » de Jésus Reyes, étudiant et aujoud’hui formateur de l’EPLACITE, réalisé dans le vaste quartier populaire de Catia, à l’Ouest de Caracas. Le son raconte l’histoire et la réalité du quartier. « J’aime beaucoup ce film, raconte une personne âgée. J’ai vu un quartier que je n’ai pas connu enfant. Thierry nous a aidés à construire un discours au-delà des mots. » 

Le film « jusqu’à nous enterrer dans la mer », qui sera présenté le 21 septembre au festival d’Attac en Belgique commence… « J’ai vécu un an dans un quartier populaire, me raconte Thierry Deronne, les 11 premiers mois, je n’ai fait qu’y vivre pour dialoguer avec les gens, partager des éléments d’organisation, y compris sur le plan de l’alimentation, sur la lutte contre cette guerre économique, et les pénuries qui en dérivent, puis j’ai senti le moment, le point de rencontre qui pouvait définir l’ensemble de cette réalité. Ce quartier populaire m’est apparu petit à petit comme un grand bateau avec beaucoup de passagers sur une mer violente, qui est la guerre économique, cet océan chaotique de la globalisation culturelle, de la déstructuration de la conscience, d’un jeune un peu perdu qui erre dans un no-man land culturel, cet mer violente qui explique en partie ce titre. »

La première image du film, un jardin en friche. « Si nous avions appris à semer, nous n’en serions pas là aujourd’hui ». Ce n’est plus le temps lyrique de la révolution bolivarienne, où l’imaginaire se nourrissait de passions créatives, en vivant le temps présent. Aujourd’hui, c’est le temps de la résistance patiente du rêve. Une institutrice donne les cours à l’école, son bébé sous le bras. Il n’y a pas de médicament, mais une jeune femme asthmatique, est reçue gratuitement au dispensaire de Barrio Adentro installé au siège du conseil communal. « J’ai aussi voulu écrire cette chronique le plus fidèlement possible à ce que je vivais, par rapport à un cinéma militant qui projette parfois ses désirs sur la réalité, qui parfois se casse la figure, parce qu’il a confondu son rêve avec le réel, a projeté une iconographie du peuple en marche, de la combattante souriante avec un bébé dans les bras. Il ne s’agit pas d’un hymne lyrique à la révolution, mais de regarder la rose avec ses épines, pour mieux réfléchir collectivement et apporter à d’autres de nouvelles idées, mais aussi des leçons à tirer de l’expérience pour continuer à avancer, sans idéaliser la réalité. »

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Denir Sosa, membre de l’équipe du Mouvement brésilien des Sans Terre au Vénézuela

C’est la fin du film, les lumières s’allument. Denir Sosa, militant brésilien du Mouvement des Sans Terres prend la parole. « On nous montre qu’une autre communication est possible, celle des quartiers, invisibles dans les télévisions commerciales. Je dis cela, car les télénovelas brésiliennes sont supposément les meilleures, mais ce n’est pas vrai, si vous faites attention, vous verrez que les noirs sont toujours des employés, chauffeurs, mères au foyer, et lorsque la vie des quartiers apparaît, c’est manière caricaturale. »

Lorsque nous sortons du cinéma, nous discutons du film avec Yamilys. Je lui demande ce qu’elle pense de la question de la colonialité : « Je vois dans la colonialité, le modernisme et le moi-je-isme. Nous devons arrêter d’être toujours dépendants d’une mode commerciale qui chasse l’autre, et nous identifier à nos racines. Chavez nous a dit qu’il fallait apprendre à produire. Nous devons enseigner aux jeunes à produire de manière écologique, comme par exemple la fabrication d’espadrilles artisanales. »Yamilys, paysanne de l’Etat semi-aride de Lara me parle de l’importance de l’agriculture urbaine. «Ce n’est pas parce que nous sommes en ville que nous ne pouvons pas semer de légumes sur notre balcon. Le film « Jusqu’à nous enterrer dans la mer » conclut avec le mouvement culturel théâtral César Rengifo. C’est l’image finale qui m’a le plus marqué : la culture. Un des professeurs de pièces de théâtre, explique que nous devons enseigner à celui qui ne sait pas, sans esprit de compétition. Nous devons partager ces savoirs, apprendre à travailler en collectivité. Et petit à petit, retrouver l’amour de semer. »

Texte et photos : Angèle Savino

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-3pC

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Communiqué de la Brigade Internationale Apolonio de Carvalho du MST présente au Venezuela


MOUVEMENTS SOCIAUX DE L’ALBA · 25 Juillet 2017

Appel à la solidarité

Nous, membres du Mouvement des travailleurs sans terre du Brésil (MST), qui travaillons et vivons au Venezuela au sein la Brigade Internationale Apolonio de Carvalho, dénonçons la grave situation d’insécurité qui pèse l’espace UPSA Caquetios, où nous avons développé avec la Révolution bolivarienne, une école de formation technique et politique.
La Brigade Internationaliste Apolonio de Carvalho (BIAC), qui a été pionnière de l’internationalisme du Mouvement des Sans Terre et a toujours porté haut le drapeau de l’internationalisme révolutionnaire, est arrivée au Venezuela en 2006 pour rejoindre et apprendre de l’expérience de la révolution bolivarienne. Pendant ces 11 années de militantisme au Venezuela, la BIAC a participé à diverses activités dans des domaines tels que la formation, l’éducation populaire et la production agricole. Parmi les activités effectuées aujourd’hui par la BIAC, on compte l’organisation de l’école de Caquetios, située dans la UPSA Caquetios dans l’État de Lara (« Carretera vieja -Yaritagua Barquisimeto » à 800 mts du Club Kilovatico, Ancienne Ferme Bureche).

L’école de formation intégrale (technique et sociopolitique) du domaine de Caquetios se trouve sur un espace récupéré. Elle est actuellement en cours de construction et est administrée par le gouvernement bolivarien en collaboration avec le MST, l’objectif étant d’en faire un centre de formation consacré à la formation technique agro-écologique et à la production de semences autochtones.

Que s’est-il passé à l’école?

Dans la nuit du 22 Juillet, l’école a été envahie par des individus armés qui ont intimidé physiquement et verbalement les collègues brésilien(e)s et vénézuélien(e)s qui vivent et travaillent sur le lieu. Après les avoir menacés de leurs armes, ils ont volé les fournitures, les équipements électroniques, les outils de travail, la nourriture et même un véhicule. Ils ont pris la fuite après avoir ligoté et enfermé toute l’équipe. Etant donné le déroulement de l’attaque, il est légitime de penser qu’il s’agit non pas d’une agression, mais plutôt d’une tentative d’intimidation pour que l’organisation abandonne le projet.

Notre engagement en tant que MST

En dépit de cette agression, nous allons poursuivre le projet de l’école parce que nous savons que nous vivons un moment politique où ces espaces sont essentiels pour le renforcement et la continuité de la Révolution bolivarienne. Pour consolider les objectifs de cet espace de formation, nous lançons un appel à la solidarité, avec pour objectif principal la création d’une structure qui assure la sécurité et la défense, et ce en collaboration avec l’équipe internationale des Sans Terre.

Edson Marcos Bagnara

Coordinateur de la Brigade Internationaliste Apolonio de Carvalho

Luisa Araujo

Directrice de l’Ecole Caquetíos

Contact : Escuela Caquetíos formacioncaquetios@gmail.com

Traduction : Gloria Verges, FAL 33

Source : http://albamovimientos.org/2017/07/venezuela-comunicado-de-la-brigada-internacionalista-apolonio-de-carvalho-del-mst-presente-en-venezuela

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2Y5



« La terre est à tous », quand des paysans vénézuéliens prennent la caméra

Loin des tumultes qui agitent les grandes villes, le Venezuela poursuit de manière moins visible ses mutations au fil des réformes menées depuis le début des années 2000. L’une d’entre elles, la « loi des terres », votée en 2010, a notamment permis de rendre à la propriété collective des terres inexploitées possédées jusqu’ici par de grands propriétaires.

Ainsi de Caquetios, dans l’État de Lara, à 400 km à l’ouest de Caracas, la capitale du Venezuela. C’est dans cette ancienne hacienda cédée par le gouvernement au Mouvement des sans-terre du Brésil, que des militants de l’association France Amérique latine Bordeaux-Gironde se sont retrouvés avec des travailleurs agricoles locaux pour animer un atelier d’agroécologie. Avec eux, des membres de l’École latino-américaine et populaire de cinéma, théâtre et télévision (Eplacite) et les cinéastes-documentaristes Luis et Andrés Rodriguez [1].

Après une semaine de travail d’éducation populaire, ils nous livrent ce court documentaire, La terre est à tous, filmé par les paysans eux-mêmes, qui décrit le quotidien du travail de terre dans ces zones rurales.

(cliquez en bas à droite de l’image pour activer les sous-titres français)

Un documentaire qui prend tout son sens quand on sait que ces terres n’appartenaient pas jusqu’ici aux paysans qui la travaillent, et qui est diffusé depuis le début du mois sur la plateforme télé participative AlbaTV.

Mais qui dit documentaire, dit matériel vidéo et formation. C’est le rôle de l’Eplacite, qui mène depuis plusieurs années des ateliers audiovisuels participatifs à travers tout le pays et même dans d’autres pays d’Amérique latine, par exemple au Nicaragua. Aujourd’hui, cette école pas comme les autres appellent à souscription pour financer ses activités et parrainer des cinéastes en herbe. Si vous êtes intéressés, rendez-vous jusqu’à mi-octobre sur la plateforme KisskissBankBank


- La Tierra Es De Todos, 12’08’’.

Source : Grégoire Souchay/Reporterre



Un court-métrage produit au Venezuela parle de la relation du paysan à la terre

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Source : page officielle du Mouvement Sans Terre (Brésil), 4 septembre 2016.

Par : Luara Dal Chiavon

Photos : Thierry Deronne et Pablo Kunich

Ce film est un des résultats d’un atelier de cinéma et d’agroécologie réalisé à Caquetios du 19 au 23 août 2016 dans l’école de formation que construit le Mouvement des Sans Terre au Venezuela, dans l’État de Lara, à plus de 400 kilomètres de Caracas. Le court-métrage “La terre est à tous” décrit de manière poétique la relation des paysan(ne)s à la terre, et sera présenté par Alba TVwww.albatv.org ce mercredi 7 septembre 2016.

Les ateliers ont été menés en partenariat avec l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, TV et Théâtre (qu’on peut découvrir et soutenir ici :https://www.kisskissbankbank.com/soutien-a-l-ecole-populaire-et-latino-americaine-de-cinema-theatre-et-television-eplacite) et avec le Collectif France-Amérique Latine Bordeaux (FAL 33), pour près de 50 membres de mouvements sociaux et collectifs du Venezuela.

Autre collectif participant : ALBA TV, télévision participative créée il y a 10 ans et qui, en plus de son site Web www.albatv.org, diffuse en numérique sur près de la moitié des états vénézuéliens. L’objectif de cette chaîne est de construire et de diffuser l’agenda des mouvements sociaux du Venezuela et d’Amérique Latine.

Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil a également participé à l’atelier de l’EPLACITE mené sous la férule des frères Luis et Andrés Rodriguez.articulo-2

Le cinéma comme outil de lutte

L’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE), fondée au Nicaragua par le belgo-vénézuélien Thierry Deronne il y a trente ans et ancrée depuis 20 ans au Venezuela, a pour objectif de former les adhérents des mouvements sociaux et populaires au cinéma entendu comme outil de lutte.

Pour Thierry, le court-métrage produit durant l’atelier “est un travail participatif, de nombreuses mains ont porté et orienté la caméra, beaucoup de regards ont cherché à percer les apparences du réel, beaucoup d’idées se sont rassemblées – personne ne sait tout mais chacun sait quelque chose – et cet effort de créer un cerveau collectif s’accompagne d’une grande sensibilité. C’est dans le temps – temps de la rencontre, de la réalisation, du montage – que réside la possibilité d’accéder au monde de l’Autre, et à l’autre monde possible”.

Professeurs invités de l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, les cinéastes Luis et Andrés Rodriguez, primés internationalement pour certains de leurs films comme “Brèche dans le silence” (Venezuela, 2012) ont dirigé les quatre jours d’atelier pour près de 20 militants des mouvements sociaux du Venezuela et du Mouvement des Sans Terre du Brésil – membres de la Brigade Internationaliste Apolônio de Carvalho présent depuis 10 ans au Venezuela à l’invitation de Hugo Chavez pour développer des projets de semences autochtones et de communication populaire.

La méthodologie suivie par ces cinéastes s’apparente à celle des mouvements sociaux : dialogue, participation intense et création collective. Après avoir revisité quelques concepts du langage cinématographique, on passe à l’observation de la réalité pour que deux sous-groupes tournent les images-visions librement rêvées et élaborées par chacun(e). Ces tournages intensifs durent deux jours et chacun(e) peut manier la caméra et composer les plans. Le résultat est ce court-métrage de 11 minutes, monté sur place et projeté au collectif de participants ainsi qu’à la communauté populaire voisine qui a participé au tournage.

Pour le cinéaste Luis Rodriguez, “les jeunes ont abordé de manière assez intuitive le travail de l’image autour du thème de la relation à la terre, de la relation de l’être humain a la terre. C’est un peu le thème central abordé dans l’atelier, en symbiose avec l’espace de Caquetíos où nous avons vécu ces quatre  jours”.

Son frère le cinéaste Andrés Rodriguez travaille dans la même perspective d’accès à l’universel à partir du local : “Nous avons beaucoup souffert du regard de l’extérieur sur nous, qui est toujours en train de nous superviser, ou d’élaborer nos discours et de dire qui nous sommes. Notre identité doit être construite plan par plan, avec la sueur, la passion, le sang, avec beaucoup de force pour faire face aux voix de ceux qui veulent nous conquérir, nous coloniser à travers des discours. Il s’agit de construire une identité propre, libre, à partir de notre manière de voir les choses, de nos idiosyncrasies, c’est une lutte que nous devons mener avec beaucoup de force” souligne-t-il.

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Agroécologie : échange d’expérience entre peuples

Parallèlement et durant ces quatre jours, 30 militants ont participé à l’atelier d’agroécologie et de permaculture offert par l’association française FAL-33 (France –Amérique Latine Bordeaux).

Gloria Verges, membre de ce collectif et qui a donné l’atelier en compagnie de Chloé Jareno et de Franck David de http://www.saluterre.com/, explique qu’un des buts fondamentaux de l’apprentissage des participants fut qu’ils prennent conscience , à partir d’un projet initial et de la vision de la permaculture, d’une nouvelle philosophie de vivre la terre en pensant aux générations futures, de manière soutenable, pour élaborer une vision encore manquante de l’intégralité du processus : “Ils possédaient de nombreux éléments de connaissance qui sont autant de petits éléments de permaculture, mais il manquait la vision intégrale, globale et systémique. L’atelier a renforcé les pratiques qu’ils menaient déjà, en les intégrant dans une vision globale ”.

Caquetios, école en construction

Une des tâches des Sans Terre au Venezuela est de contribuer à la construction d’un espace de formation latino-américain sur les terres de Caquetios, ancienne hacienda expropriée par le gouvernement Chavez, transformée en Unité de production alimentaire (UPSA), puis cédée au mouvement brésilien non seulement comme espace productif pour contribuer à alimenter la population vénézuélien mais aussi comme espace de formation pour les mouvements sociaux d’Amérique Latine.

De cette manière le Mouvement des Sans Terre cherche à dépasser les frontières géographiques et à contribuer à la lutte internationaliste dans toute l’Amérique Latine, à partir d’une pédagogie paysanne, qui refuse de séparer la théorie de la pratique, et veut les construire conjointement. En d’autres termes, sur ce lieu où on produit les aliments, il s’agit aussi de produire des connaissances. Et de contribuer depuis une réflexion pratique à faire avancer l’unité des peuples et le socialisme latino-américain.articulo-4

Célia Cunha, militante des Sans Terre travaille depuis près de dix ans au Venezuela: “Parler de souveraineté c’est parler de semences. Et pour parler de semences nous devons parler de semailles, de récoltes, de mise en culture, et cela passe par un travail de base, de conscientisation. Il ne s’agit pas seulement de distribuer les semences, il faut aussi que ce processus s’accompagne d’un processus de prise de conscience”.

Célia insiste par ailleurs sur le défi que représente l’organisation même des processus de formation, le débat sur le thème des semences comme souveraineté et leur redistribution aux familles, en garantissant un processus d’accompagnement, pour que dans un an le contexte soit différent. Et l’unité est fondamentale pour réussir ce processus : “nous savons que nous ne mènerons pas ce processus seuls, mais avec l’engagement des paysannes et des paysans du Venezuela, des collectifs (…) C’est pourquoi notre tâche est de jeter des ponts entre eux”.

 

Source : http://www.mst.org.br/2016/09/04/curta-metragem-produzido-na-venezuela-discute-a-relacao-do-campones-com-a-terra.html

Texte : Luara Dal Chiavon

Edition : Iris Pacheco

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2hA 



GOUVERNEMENTS POPULAIRES EN AMÉRIQUE LATINE : « FIN DE CYCLE » OU NOUVELLE ÉTAPE POLITIQUE ?

Isabel Rauber

Quelques intellectuels qui se définissent comme étant de gauche ou de centre gauche, ont affirmé récemment que nous vivons une fin de cycle des gouvernements progressistes, caractérisée par l’épuisement de leurs programmes néo-développementistes – qui incluent l’extractivisme – et leur « inefficace » capacité de gestion. Selon eux, nous devons donc nous attendre à une avancée de la droite dans la région, situation qui dessinerait une nouvelle carte politique en Amérique latine. Avec ce discours « visionnaire », basé sur la connaissance des projets géopolitiques de l’empire pour la région, ces intellectuels ont contribué à installer et à « rendre naturel » dans l’opinion publique l’avènement de la fin des gouvernements populaires et leur remplacement « inévitable » par des gouvernements de droite, en les présentant même comme une « salutaire alternance ». Il convient donc de partager quelques réflexions au sujet de ce diagnostic et de ce jugement.

Le retour critique sur les événements politiques de ces dernières années révèle que les propositions politiques qui ont caractérisé l’action des gouvernements populaires dans la phase post-néolibérale, ont été accomplies. Ceci annonce l’ouverture d’une nouvelle époque, supposant des problématiques et des tâches nouvelles ainsi que de nouveaux sujets et défis. Mais au-delà des tâches et de la programmation des agendas, les premières années des gouvernements populaires ont permis aux peuples d’évoluer à travers toutes sortes  d’apprentissages.

Il est devenu clair –dans les faits- que « gouvernement » et « pouvoir » ne sont pas synonymes, qu’il n’est pas possible de les affronter en même temps ni de la même façon. Les révolutions démocratiques ne sont pas synonymes de la « voie pacifique » d’autrefois. Elles supposent l’approfondissement de conflits politiques comme véhicules de la lutte des classes,  ceux-ci étant fortement liés à une profonde bataille d’idées, tant politique que culturelle.

Il est devenu clair qu’il ne suffit plus de placer « de bons gouvernements » à des postes institutionnels qui répondent au système que l’on cherche à changer.

  • La croissance économique est importante, mais insuffisante. L’éducation politique, la bataille idéologique est centrale. Et elle est liée à la participation politique, à la prise de pouvoir. Personne ne peut autonomiser autrui et moins encore par le haut. L’autonomisation germe dans la participation consciente et active des sujets lors des processus qui transforment la société.
  • La conception de la politique par le haut et discrétionnaire du XXème siècle est épuisée; la niaiserie, le romantisme fade au sujet de la démocratie, la sous-estimation de la politique, et les vieilles modalités de la représentation politique qui supplantent la participation populaire et séparent le politique du social.
  • Fin du maximalisme théorique et du minimalisme pratique de l’extrême-gauche.
  • Fin de l’avant-gardisme, de la pensée libérale de gauche et des pratiques qui en sont issues, et qui isolent les militants de gauche des processus concrets que vivent les peuples, leurs acteurs et leurs dynamiques, en les situant hors des espaces concrets où ont lieu les combats politiques.

DÉFIS FONDAMENTAUX DE CETTE NOUVELLE ÉPOQUE POLITIQUE

Les peuples, les mouvements sociaux et politiques, ainsi que les gouvernements populaires, révolutionnaires et progressistes ont besoin de faire une pause, de rendre compte des réussites, des limites et des nouvelles missions. Il s’agit de cela : retourner aux questions initiales, reconsidérer les réponses qui ont guidé les pas de l’action politique, économique, sociale et culturelle durant plus d’une décennie, tout en se préparant à affronter de nouveaux défis. Parmi eux, je soulignerais les suivants :

Conserver les acquis implique renforcer le processus de changement   

Le retour en force d’oppositions politiques de type néolibéral a mis certains gouvernements sur la défensive. Conserver les acquis est devenu une priorité de l’action politique. Mais ce qui n’a pas été – n’est pas – clarifié c’est que, pour conserver ce qui a été conquis et pour maintenir les processus de changements, il est nécessaire de les renforcer, de les approfondir. Ce n’est pas par des accords entre groupes de pouvoir, ni en cherchant des alliances avec des secteurs opposés aux changements qu’on y parvient; l’exemple du Brésil est plus qu’éloquent à cet égard.

La clé réside dans le fait d’ancrer les processus dans la participation active des citoyens. Une nouvelle époque sociale, politique et culturelle s’est bâtie : ce qui suppose de nouvelles missions dont la réalisation doit se marier avec l’action populaire. Cela implique également de renforcer les processus de conscientisation et d’organisation collective pour revigorer la détermination des peuples à maintenir les acquis et à entraîner le processus vers de plus grandes transformations. Cela ne peut pas être spontané ; si l’on livre les événements à la « spontanéité », ne nous étonnons pas face à l’avènement de substitutions politiques de droite.

L’actuelle conjoncture politique du continent place les gouvernements populaires, les forces progressistes et révolutionnaires face au choix de renforcer les transformations ou de succomber face à elles, s’ils choisissent de les défendre exclusivement « par le haut ».

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Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs par le gouvernement Macri

La participation active des citoyens est stratégique pour que les gouvernements populaires deviennent aussi une manière de construire ce pouvoir populaire.

Le renforcement de la démocratie requiert d’assumer l’impératif politique décisif du rôle actif du peuple : les transformations relient simultanément les lignes politiques des gouvernements populaires aux différents processus deconstruction et de consolidation du pouvoir par le bas. C’est ce qui constitue le fondement de l’approfondissement des processus de transformation sociale en cours. Le penser comme un simpleaggiornamento de l’agenda public laisse les gouvernements populaires à la merci de la voracité politique des opposants.

Les réalités objectives et subjectives ont changé ; les subjectivités politiques des acteurs qui prennent part aux processus de changement se sont approfondies, il y a une exigence de rôles nouveaux, plus importants. Cette action a besoin aujourd’hui de se réorganiser et de se réarticuler pour constituer de nouvelles convergences dans les actions militantes sociales et politiques, à l’intérieur et à l’extérieur de ce qui est institutionnel, et en actualisant l’horizon stratégique des changements.

Parier sur la construction du rôle collectif des peuples pour qu’ils se constituent en force politico-sociale de libération est le facteur essentiel qui marquera le cap et les dynamiques politiques du présent et du futur immédiat. C’est lui aussi qui conduira à la construction de l’unité des peuples.

Reconnaître la participation populaire organique comme un facteur clé pour la consolidation et l’approfondissement des processus de changement en cours, ne s’oppose pas à la reconnaissance du rôle des leaderships individuels. Mais cela ne signifie pas accepter que la continuité des leaders à la tête des gouvernements populaires soit le facteur qui donne de la stabilité et de la solidité aux processus. Au contraire, lorsque des leaders se substituent au rôle politique des peuples, en réalité, loin d’en garantir la continuité, ils entraînent le processus dans le court terme.

Des peuples sans autonomie et sans conviction propre agiront peu pour renforcer et/ou approfondir des processus s’ils ne les perçoivent pas réellement come les leurs. La distance s’installera silencieusement dans les rangs populaires et ouvrira la voie à de prévisibles défaites. Ce n’est pas une situation en « noir ou blanc » ; il faut beaucoup nuancer. On a souvent vu des organisations populaires faire preuve de davantage de maturité et de responsabilité que leurs dirigeants et, même quand ils ne parviennent pas à éviter des dénouements négatifs, leur présence active dans la rue, les réduisent de façon non négligeable. Les leaders sont importants et dans certains cas, décisifs. Jamais pour remplacer la participation active des peuples, plutôt pour la déclencher et la faire progresser.

Hugo Chavez, exemple de leader charismatique et grand architecte du processus révolutionnaire bolivarien au Venezuela, n’a pas centré ce processus sur sa personne. Pour lui, il était clair que le peuple auto-constitué en tant que sujet révolutionnaire est le véritable créateur, constructeur et support d’un nouveau type de pouvoir en gestation dans les conseils communaux et les communes. C’est avec ces derniers que  la révolution bolivarienne avance vers une nouvelle civilisation, en s’orientant- avec  des citoyens assumant de plus en plus de pouvoirs – vers la construction d’un État communal. C’était si clair pour Chavez que son slogan a été (et restera) « la commune ou rien ».

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Projets d'agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Construire un nouveau mode de production et de reproduction (société-nature)

L’une des plus grandes limitations de ce que l’on pourrait définir, sans trop de peine, comme « modèle économique néo-développementiste » c’est qu’il s’ajuste aux cadres du modèle de production capitaliste, et entretient ainsi le cycle de la mort. Ceci contribue à fixer pour cette nouvelle époque une tâche importante : créer et articuler des processus productifs alternatifs existants et promouvoir la recherche de nouvelles bases économiques qui rendent possible la cohérence sociale entre ce cycle de production et la reproduction.

Il s’agit d’élaborer un système productif responsable socialement du cycle reproductif qu’il génère. C’est-á-dire contribuer à la création d’un nouveau mode de production-reproduction sociales respectant une logique circulaire. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle économie, qui, en plus de répondre avec succès à la question de la lutte contre la faim, la pauvreté, l’analphabétisme et les maladies, constituerait le socle d’un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de civilisation, celle du bien vivre et du vivre ensemble.

Sortir de l’étau idéologique, politique, culturel et médiatique du pouvoir hégémonique

  • Déployer la bataille politique culturelle sur tous les terrains et dans toutes les dimensions, en particulier les réseaux sociaux.
  • Veiller au développement de la subjectivité et de la spiritualité des peuples en favorisant l’expression de leur identité, de leurs cultures et cosmovisions…
  • Développer durablement des processus interactifs de formation politique.
  • Ouvrir la voie d’une nouvelle pensée critique latino-américaine, décolonisée, interculturelle, embrassant de nombreuses cosmovisions, s’exprimant dans de multiples voix, et ancrée dans les pratiques des peuples.
  • Promouvoir des processus articulés de décolonisation, d’interculturalité et de rupture avec le cadre patriarcal visant la construction du pouvoir populaire par le bas.
  • Développer un nouveau type d’intellectuel organique, qui découvre, met e lumière et renforce la pensée des peuples dans toute sa diversité, son ampleur et sa richesse.

Travailler au renforcement et au développement de l’articulation régionale, continentale des mouvements et organisations sociales populaires, et, en particulier agrandir et renforcer l’espace des mouvements sociaux dans l’ALBA. Mais également, impulser la création d’espaces de rencontre, d’échange et de coordination des organisations sociales et politiques continentales, régionales et existantes au sein de chaque pays.

Parier sur la création et la construction d’une nouvelle gauche politique, sociale et culturelle

Il est vital de comprendre les nouvelles dimensions du politique, de l’action et de l’organisation politique; vital de souligner l’existence de nouvelles réalités et de nouveaux sujets : les déplacé(e)s de diverses origines, les populations précarisées de manière permanente, les mouvements indigènes, les femmes, les jeunes filles et jeunes hommes, les enfants, les adultes plus âgés, les LGTB…, de consacrer un espace aux identités, cosmovisions, savoirs, sagesses et courants de pensée : les connaissances écologiques, la biopolitique, la bioéthique, le féminisme politique et la rupture avec le patriarcat pour réaliser ainsi une critique radicale du pouvoir du capital…

Construire l’offensive stratégique populaire révolutionnaire

L’une des résultantes les plus récurrentes de la division du camp populaire, et particulièrement parmi la gauche latino-américaine, c’est que les manifestations et les luttes sociales finissent par exister en fonction des intérêts des puissants. Le camp populaire étant marqué par des querelles internes de « pouvoir », par des divisions multicolores de tout type entre les forces politiques et leurs corrélats dans les mouvements sociaux populaires, les conflits sociaux finissent par se subordonner aux stricts intérêts du pouvoir, en le renforçant comme « alternative politique » au lieu de parvenir –collectivement- à subordonner les puissants aux intérêts des citoyens et de passer à l’offensive en proposant un agenda politique des objectifs populaires. Le cas de l’Argentine nous en fournit en exemple très clair, visible tant dans les événements les plus récents que dans la trajectoire historique des gauches.

A cette grande faiblesse politique et culturelle, ajoutons la démagogie d’unepensée binaire (« ceci ou cela », « blanc ou noir »…), le développement de la guerre médiatique qui vise à conquérir et à anesthésier les esprits du « grand public » sans que les organisations politiques et sociales – occupées par leurs querelles internes – n’assument le travail de la bataille d’idées comme querelle fondamentale des luttes politiques de notre temps.

Le manque de convergence et d’unité des divers acteurs sociaux et politiques, ajoutée au peu de formation politique, à la sectorisation et au corporatisme… met les organisations sociales et politiques des peuples en situation de subordination aux intérêts des puissants. Ceux-ci peuvent les manipuler pour atteindre leurs objectifs, en affaiblissant et en brisant la base sociale des gouvernements populaires pour se regrouper en tant que bloc de pouvoir d’opposition, capable de récupérer son hégémonie. Cette récupération témoigne d’une adaptation des puissants qui, ayant analysé la nouvelle donne politique liée aux gouvernements populaires, chercheront une fois au gouvernement à détruire les bases démocratiques des sociétés pour empêcher tout retour de gouvernements progressistes, populaires ou révolutionnaires sur le continent. Ils ne sont pas seuls pour ce faire; ils comptent sur l’appui impérial, les institutions du pouvoir globalisé du capital et de ses « canonnières » médiatiques locales et globales.

L’arrivée de gouvernements de droite dans la région n’est pas un simple «retour au passé », pas plus qu’il ne répond à une « alternance enrichissante » de gouvernements et de gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle phase, d’un virage radical pour articuler les processus locaux aux besoins hégémoniques et logiques du pouvoir global du capital : pillage, domination et mort… Il est important de ne pas le sous-estimer, et de préparer de nouvelles résistances ancrées dans la coordination, l’unité, la participation des secteurs populaires dans toute leur diversité. C’est cela que doit viser le renforcement de la formation sociopolitique et des processus organiques de convergence collective. Avec des objectifs communs s’inscrivant dans la création et la construction collectives d’unnouvel horizon de civilisation.

Visite de l'ex-président Lula à l'école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brasil janvier 2015.

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Source : http://www.alainet.org/es/articulo/174409

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2aj



« Cette école est exemplaire » : Lula viste l’école des Sans Terre et défend l’action des mouvements sociaux

Dans la matinée de ce mercredi 21 janvier, l’ex-Président Luís Inácio Lula da Silva a découvert l’École Nationale Florestan Fernandes (ENFF), accompagné du journaliste et ex-ministre Franklin Martins.

Pendant la visite, Lula a parcouru tous les espaces de l’école et a conversé avec les militant(e)s du MST au sujet du panorama actuel de la politique nationale et latino-américaine.

Cette école est exemplaire et le Mouvement des Sans Terre est heureux du succès rencontré. Continuez à former des cadres pour les changements dont le pays a tant besoin” a déclaré l’ex-président.

Pour Lula, l’action des mouvemets sociaux « fera la différence » dans la prochaine période. Il a défendu le caractère incontournable de la Réforme Politique et la nécessité de l’unité de la gauche pour faire avancer les conquêtes du monde du travail au Brésil.

Le rôle du mouvement social n’est pas d’être servile face au gouvernement. Ils ne peut renoncer à défendre les intérêts que son mouvement représente” a-t-il ajouté.

Pour Rosana Fernandes, membre de la Direction Nationale du MST et de la Coordination Pédagogique de la ENFF, la visite de Lula, en qualité d’ami du mouvement, prend place au sein des commémorations des 10 ans de l’École, fondée en janvier 2005, mais constitue aussi un bon moment pour parler de la réforme agraire.

La lutte pour la terre est le grand moteur de notre organisation. C’est pourquoi des questions telles que pourquoi la réforme agraire ne s’est pas faite et  pourquoi notre revendication n’a pas été prise en compte, doivent être posées. Nous ne voulons pas que Lula s’oppose à la présidente Dilma mais qu’il use de son influence pour que la réforme agraire soit mise en oeuvre” a souligné Rosana.

Obserrvant le rite amical reservé aux visiteurs de l'école, Lula a planté un arbre sur les terrains de l'École des Sans Terre qui est aussi l'École des Mouvements Sociaux de toute l'Amérique Latine

Suivant le rite amical réservé aux visiteurs de l’école, Lula a planté un arbre sur les terrains de ce qui est aussi une École des Mouvements Sociaux venus de toute l’Amérique Latine.

Traduction: T. Deronne

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Défis pour l’organisation populaire dans le monde entier, par Joao Pedro Estedile
imagesLors de divers échanges et réflexions entre nos mouvements, en analysant l’époque actuelle, nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous assistons au déclin du capitalisme industriel –et des structures sociales qui en ont découlé –, devant l’hégémonie du capital financier et spéculatif, sur fond de crise structurelle financière, mais aux répercussions plus vastes puisqu’il s’agit d’un phénomène systémique.
Parallèlement à cette transformation, le capital, national et international, passe à l’offensive, cherchant par tous les moyens à s’approprier toutes les richesses de la nature (biodiversité, terres, eau, oxygène, etc.), principalement par le biais de l’industrie minière, des centrales hydroélectriques et nucléaires, qui provoquent de graves dégâts tels que la destruction des écorégions, le changement climatique, les expulsions, etc. ; et qui affectent également de façon directe la souveraineté des pays et des peuples.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit la crise climatique caractérisée par les sécheresses, inondations, ouragans, incendies, pénurie d’eau et une myriade de problèmes qui détériorent les conditions de vie sur la planète, dont les premières victimes sont les populations les plus pauvres soit près de 3 mille millions de personnes dans le monde. Et simultanément se greffe la crise de l’énergie sur laquelle le modèle énergétique basé sur les combustibles fossiles s’est pratiquement effondré.
De plus, nous assistons à une crise alimentaire, car les sources de nourriture, bases de la vie et de la reproduction humaines, ont été commercialisées, standardisées et monopolisées par seulement 50 firmes transnationales dans le monde. Il en résulte que quelques 900 mille millions de personnes souffrent de la faim et que la sécurité alimentaire de tous les peuples se trouve menacée.
Dans le même ordre d’idées, nous sommes confrontés à la fois à l’augmentation de l’insécurité de l’emploi et au recul des droits des travailleurs. Tant et si bien que presque partout, le chômage augmente chaque année, surtout parmi les jeunes où il atteint les 50% dans certains pays.
Globalement, il s’agit d’une dynamique marquée par une concentration croissante de la propriété, des terres, richesses, villes, moyens de communication et instruments politiques, aux mains d’une minorité de capitalistes, qui ne dépasse pas 1% de la population mondiale : 737 compagnies, 80% du secteur financier et 147 firmes transnationales. Alors que 70% de la population mondiale détient seulement 2,9% des richesses.
De plus, n’oublions pas que les Etats-Unis d’Amérique et leurs alliés du G8, par le biais de l’Organisation Mondiale du Commerce contrôlent l’économie mondiale grâce au pouvoir du dollar, des accords de libre-échange (TLC’s). Ne perdons pas non plus de vue, qu’entre la machine de guerre et la maîtrise des médias, ils imposent leurs intérêts à l’humanité.
Et dans la mesure où, au niveau mondial, la puissance du monde de l’entreprise impose sa domination sur l’économie et les gouvernements, ceux-ci peuvent même se réunir, simplement pour ne rien décider, on note une dégradation flagrante de la démocratie et des formes de représentation, étant donné qu’elles ont cessé de répondre aux intérêts des citoyens. Ce processus est tout à fait évident dans les organismes internationaux, comme dans la plupart des pays où, bien que le système d’élections reste en place, le peuple n’a aucun droit de participation directe au pouvoir politique. En règle générale, les pouvoirs publiques n’accordent pas la priorité aux besoins des plus pauvres, ou alors appliquent des politiques compensatoires qui ne résolvent pas le problème de fond.
Par ailleurs, les guerres en cours sont stupides et inacceptables, en ce sens qu’elles se traduisent par la perte de millions de vies innocentes, dans le seul but de protéger les intérêts économiques, énergétiques, géopolitiques des pays impérialistes, qui, très souvent utilisent de faux prétextes ethniques, religieux ou de « lutte anti-terroriste ».
Dans ce scénario gravite le contrôle monopolistique des médias, non seulement par appât du gain mais pour exercer une domination idéologique sur les masses populaires. C’est par ce moyen que l’on prône et amplifie une culture mercantilisée, qui défend les fausses valeurs de la surconsommation, de l’égoïsme et de l’individualisme.
Et il est intéressant de remarquer que les secteurs universitaires et scientifiques ont été manipulés et utilisés à seules fins d’augmenter la productivité et les bénéfices du capital, sans tenir compte des besoins des peuples.

La nécessité de nous structurer

Pour faire face à cette réalité, nous devons reconnaître en premier lieu que nous nous trouvons devant une crise de projet alternatif, ce qui rend difficile la mise en oeuvre de processus d’unité et de programmes propres à modifier l’équilibre des forces. C’est un fait, malheureusement, les organisations populaires manquent encore de poids, et rencontrent de nombreuses difficultés pour mener leurs actions, car nous vivons une période historique de reflux des mouvements de masse.
De façon générale, les luttes sociales en sont encore à la phase de « protestations » et non à la structuration d’un projet de société englobant les travailleurs et les mouvements sociaux en s’appuyant sur la solidarité, l’égalité et tout particulièrement la justice, point essentiel s’il en est, car sans elle point de futur.A cet égard, nous tenons à évoquer le Rassemblement Mondial des Mouvements Populaires (EMMP), qui s’est tenu à Rome et au Vatican (27-29 octubre 2014), sous l’égide du Pape François [« Este encuentro de Movimientos Populares es un gran signo » – Papa Francisco [2014-10-28] en esp], en termes d’expérience positive qui a mis en évidence, une fois de plus, les impératifs d’organisation et de cohésion pour travailler à l’unité des travailleurs du monde entier, en toute autonomie vis à vis des Etats-gouvernements, partis politiques, religion et institutions analogues, sans pour autant rompre les relations ou interrompre le dialogue.

Pour les mêmes raisons, nous avons convenu de continuer à rassembler les secteurs les plus importants et diversifiés qui revendiquent les droits à la terre et à la souveraineté alimentaire, les droits au logement et les droits civiques en contexte urbain, les droits du travail, la fin des guerres génocides et le droit à la souveraineté des peuples, les droits de la nature et de l’environnement.
Cela devrait nous amener, par voie de conséquence, à affiner un programme qui tienne compte de la conclusion de l’EMMP : « la cause de tous les maux sociaux et environnementaux doit être recherchée dans la nature injuste et dégradante du système capitaliste qui place le profit au-dessus de l’être humain. L’énorme pouvoir des firmes transnationales qui prétendent tout absorber et privatiser -marchandises, services, pensée – est le premier instrumentiste de cette destruction» [« Declaración final Encuentro Mundial Movimientos Populares » – [2014-10-29] en esp].
En ce sens, le défi passe par l’élaboration d’un projet alternatif au capitalisme qui regroupe les forces des différents secteurs sociaux à l’échelle mondiale. Cela implique, bien sûr, une théorisation capable d’appréhender la réalité existante en lien avec les luttes sociales, car ce sont elles qui bâtissent et modifient l’équilibre du pouvoir dans la société ; et l’organicité entre les défenseurs du peuple.
Selon nous, cela renvoie à l’importance du travail de base et de la formation comme processus permanents, où se conjugue la relation pratique-théorique-pratique, qui se nourrissent mutuellement. Par conséquent, il ne peut y avoir de place pour l’activisme s’il ne reflète pas nos actes ni de théorie éloignée des luttes et pratiques quotidiennes. Après tout, les changements que nous désirons ne dépendent pas de nous autres, individus, mais de notre capacité en tant que classe ouvrière à nous organiser, nous battre et nous faire entendre. C’est pourquoi nous prenons l’engagement de créer des écoles de formation politique afin d’élever le niveau de sensibilisation de nos bases.
Un autre axe fondamental pour nos organisations et la coordination internationale vient du défi que nous devons relever face au pouvoir médiatique devenu médiateur des pouvoirs en place, devant l’érosion des partis politiques, et donc en soutien à l’ idéologie de nos sociétés gouvernées par les idées des pouvoirs hégémoniques.
C’est à dire que nous nous heurtons à un pouvoir médiatique très centralisé, tant au niveau mondial qu’à l’échelle nationale, qui tente de contrôler les idées, les désirs et l’opinion publique, ce qui en fait un instrument virtuel de répression idéologique contre toute lutte sociale. C’est pourquoi dans notre combat pour une vraie démocratie, où le peuple puisse réellement présider à sa propre destinée, nous exigeons, en premier lieu, la démocratisation des médias.
Dans cette optique il nous incombe donc de favoriser et soutenir nos propres médias et de les connecter en réseau, tout en rejoignant les médias alternatifs et populaires et la lutte pour la démocratisation de la communication afin de contrer l’hégémonie médiatique et culturelle.
– João Pedro Stedile est membre de la Coordination Nationale du MST et de la Vía Campesina Brésil. Membre du Conseil de l’ALAI.
Ce texte fait partie de la Revue Amérique Latine en Mouvement (Revista América Latina en Movimiento), No.500 de décembre 2014, sur le thème de « América Latina: Cuestiones de fondo» – [http://alainet.org/publica/500.phtml]
Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Florence Olier-Robine
 Source:  http://alainet.org/active/79664



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