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« La terre est à tous », quand des paysans vénézuéliens prennent la caméra

Loin des tumultes qui agitent les grandes villes, le Venezuela poursuit de manière moins visible ses mutations au fil des réformes menées depuis le début des années 2000. L’une d’entre elles, la « loi des terres », votée en 2010, a notamment permis de rendre à la propriété collective des terres inexploitées possédées jusqu’ici par de grands propriétaires.

Ainsi de Caquetios, dans l’État de Lara, à 400 km à l’ouest de Caracas, la capitale du Venezuela. C’est dans cette ancienne hacienda cédée par le gouvernement au Mouvement des sans-terre du Brésil, que des militants de l’association France Amérique latine Bordeaux-Gironde se sont retrouvés avec des travailleurs agricoles locaux pour animer un atelier d’agroécologie. Avec eux, des membres de l’École latino-américaine et populaire de cinéma, théâtre et télévision (Eplacite) et les cinéastes-documentaristes Luis et Andrés Rodriguez [1].

Après une semaine de travail d’éducation populaire, ils nous livrent ce court documentaire, La terre est à tous, filmé par les paysans eux-mêmes, qui décrit le quotidien du travail de terre dans ces zones rurales.

(cliquez en bas à droite de l’image pour activer les sous-titres français)

Un documentaire qui prend tout son sens quand on sait que ces terres n’appartenaient pas jusqu’ici aux paysans qui la travaillent, et qui est diffusé depuis le début du mois sur la plateforme télé participative AlbaTV.

Mais qui dit documentaire, dit matériel vidéo et formation. C’est le rôle de l’Eplacite, qui mène depuis plusieurs années des ateliers audiovisuels participatifs à travers tout le pays et même dans d’autres pays d’Amérique latine, par exemple au Nicaragua. Aujourd’hui, cette école pas comme les autres appellent à souscription pour financer ses activités et parrainer des cinéastes en herbe. Si vous êtes intéressés, rendez-vous jusqu’à mi-octobre sur la plateforme KisskissBankBank


- La Tierra Es De Todos, 12’08’’.

Source : Grégoire Souchay/Reporterre



Un court-métrage produit au Venezuela parle de la relation du paysan à la terre

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Source : page officielle du Mouvement Sans Terre (Brésil), 4 septembre 2016.

Par : Luara Dal Chiavon

Photos : Thierry Deronne et Pablo Kunich

Ce film est un des résultats d’un atelier de cinéma et d’agroécologie réalisé à Caquetios du 19 au 23 août 2016 dans l’école de formation que construit le Mouvement des Sans Terre au Venezuela, dans l’État de Lara, à plus de 400 kilomètres de Caracas. Le court-métrage “La terre est à tous” décrit de manière poétique la relation des paysan(ne)s à la terre, et sera présenté par Alba TVwww.albatv.org ce mercredi 7 septembre 2016.

Les ateliers ont été menés en partenariat avec l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, TV et Théâtre (qu’on peut découvrir et soutenir ici :https://www.kisskissbankbank.com/soutien-a-l-ecole-populaire-et-latino-americaine-de-cinema-theatre-et-television-eplacite) et avec le Collectif France-Amérique Latine Bordeaux (FAL 33), pour près de 50 membres de mouvements sociaux et collectifs du Venezuela.

Autre collectif participant : ALBA TV, télévision participative créée il y a 10 ans et qui, en plus de son site Web www.albatv.org, diffuse en numérique sur près de la moitié des états vénézuéliens. L’objectif de cette chaîne est de construire et de diffuser l’agenda des mouvements sociaux du Venezuela et d’Amérique Latine.

Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil a également participé à l’atelier de l’EPLACITE mené sous la férule des frères Luis et Andrés Rodriguez.articulo-2

Le cinéma comme outil de lutte

L’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, Théâtre et Télévision (EPLACITE), fondée au Nicaragua par le belgo-vénézuélien Thierry Deronne il y a trente ans et ancrée depuis 20 ans au Venezuela, a pour objectif de former les adhérents des mouvements sociaux et populaires au cinéma entendu comme outil de lutte.

Pour Thierry, le court-métrage produit durant l’atelier “est un travail participatif, de nombreuses mains ont porté et orienté la caméra, beaucoup de regards ont cherché à percer les apparences du réel, beaucoup d’idées se sont rassemblées – personne ne sait tout mais chacun sait quelque chose – et cet effort de créer un cerveau collectif s’accompagne d’une grande sensibilité. C’est dans le temps – temps de la rencontre, de la réalisation, du montage – que réside la possibilité d’accéder au monde de l’Autre, et à l’autre monde possible”.

Professeurs invités de l’École Populaire et Latino-Américaine de Cinéma, les cinéastes Luis et Andrés Rodriguez, primés internationalement pour certains de leurs films comme “Brèche dans le silence” (Venezuela, 2012) ont dirigé les quatre jours d’atelier pour près de 20 militants des mouvements sociaux du Venezuela et du Mouvement des Sans Terre du Brésil – membres de la Brigade Internationaliste Apolônio de Carvalho présent depuis 10 ans au Venezuela à l’invitation de Hugo Chavez pour développer des projets de semences autochtones et de communication populaire.

La méthodologie suivie par ces cinéastes s’apparente à celle des mouvements sociaux : dialogue, participation intense et création collective. Après avoir revisité quelques concepts du langage cinématographique, on passe à l’observation de la réalité pour que deux sous-groupes tournent les images-visions librement rêvées et élaborées par chacun(e). Ces tournages intensifs durent deux jours et chacun(e) peut manier la caméra et composer les plans. Le résultat est ce court-métrage de 11 minutes, monté sur place et projeté au collectif de participants ainsi qu’à la communauté populaire voisine qui a participé au tournage.

Pour le cinéaste Luis Rodriguez, “les jeunes ont abordé de manière assez intuitive le travail de l’image autour du thème de la relation à la terre, de la relation de l’être humain a la terre. C’est un peu le thème central abordé dans l’atelier, en symbiose avec l’espace de Caquetíos où nous avons vécu ces quatre  jours”.

Son frère le cinéaste Andrés Rodriguez travaille dans la même perspective d’accès à l’universel à partir du local : “Nous avons beaucoup souffert du regard de l’extérieur sur nous, qui est toujours en train de nous superviser, ou d’élaborer nos discours et de dire qui nous sommes. Notre identité doit être construite plan par plan, avec la sueur, la passion, le sang, avec beaucoup de force pour faire face aux voix de ceux qui veulent nous conquérir, nous coloniser à travers des discours. Il s’agit de construire une identité propre, libre, à partir de notre manière de voir les choses, de nos idiosyncrasies, c’est une lutte que nous devons mener avec beaucoup de force” souligne-t-il.

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Agroécologie : échange d’expérience entre peuples

Parallèlement et durant ces quatre jours, 30 militants ont participé à l’atelier d’agroécologie et de permaculture offert par l’association française FAL-33 (France –Amérique Latine Bordeaux).

Gloria Verges, membre de ce collectif et qui a donné l’atelier en compagnie de Chloé Jareno et de Franck David de http://www.saluterre.com/, explique qu’un des buts fondamentaux de l’apprentissage des participants fut qu’ils prennent conscience , à partir d’un projet initial et de la vision de la permaculture, d’une nouvelle philosophie de vivre la terre en pensant aux générations futures, de manière soutenable, pour élaborer une vision encore manquante de l’intégralité du processus : “Ils possédaient de nombreux éléments de connaissance qui sont autant de petits éléments de permaculture, mais il manquait la vision intégrale, globale et systémique. L’atelier a renforcé les pratiques qu’ils menaient déjà, en les intégrant dans une vision globale ”.

Caquetios, école en construction

Une des tâches des Sans Terre au Venezuela est de contribuer à la construction d’un espace de formation latino-américain sur les terres de Caquetios, ancienne hacienda expropriée par le gouvernement Chavez, transformée en Unité de production alimentaire (UPSA), puis cédée au mouvement brésilien non seulement comme espace productif pour contribuer à alimenter la population vénézuélien mais aussi comme espace de formation pour les mouvements sociaux d’Amérique Latine.

De cette manière le Mouvement des Sans Terre cherche à dépasser les frontières géographiques et à contribuer à la lutte internationaliste dans toute l’Amérique Latine, à partir d’une pédagogie paysanne, qui refuse de séparer la théorie de la pratique, et veut les construire conjointement. En d’autres termes, sur ce lieu où on produit les aliments, il s’agit aussi de produire des connaissances. Et de contribuer depuis une réflexion pratique à faire avancer l’unité des peuples et le socialisme latino-américain.articulo-4

Célia Cunha, militante des Sans Terre travaille depuis près de dix ans au Venezuela: “Parler de souveraineté c’est parler de semences. Et pour parler de semences nous devons parler de semailles, de récoltes, de mise en culture, et cela passe par un travail de base, de conscientisation. Il ne s’agit pas seulement de distribuer les semences, il faut aussi que ce processus s’accompagne d’un processus de prise de conscience”.

Célia insiste par ailleurs sur le défi que représente l’organisation même des processus de formation, le débat sur le thème des semences comme souveraineté et leur redistribution aux familles, en garantissant un processus d’accompagnement, pour que dans un an le contexte soit différent. Et l’unité est fondamentale pour réussir ce processus : “nous savons que nous ne mènerons pas ce processus seuls, mais avec l’engagement des paysannes et des paysans du Venezuela, des collectifs (…) C’est pourquoi notre tâche est de jeter des ponts entre eux”.

 

Source : http://www.mst.org.br/2016/09/04/curta-metragem-produzido-na-venezuela-discute-a-relacao-do-campones-com-a-terra.html

Texte : Luara Dal Chiavon

Edition : Iris Pacheco

Traduction : Thierry Deronne

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2hA 



GOUVERNEMENTS POPULAIRES EN AMÉRIQUE LATINE : « FIN DE CYCLE » OU NOUVELLE ÉTAPE POLITIQUE ?

Isabel Rauber

Quelques intellectuels qui se définissent comme étant de gauche ou de centre gauche, ont affirmé récemment que nous vivons une fin de cycle des gouvernements progressistes, caractérisée par l’épuisement de leurs programmes néo-développementistes – qui incluent l’extractivisme – et leur « inefficace » capacité de gestion. Selon eux, nous devons donc nous attendre à une avancée de la droite dans la région, situation qui dessinerait une nouvelle carte politique en Amérique latine. Avec ce discours « visionnaire », basé sur la connaissance des projets géopolitiques de l’empire pour la région, ces intellectuels ont contribué à installer et à « rendre naturel » dans l’opinion publique l’avènement de la fin des gouvernements populaires et leur remplacement « inévitable » par des gouvernements de droite, en les présentant même comme une « salutaire alternance ». Il convient donc de partager quelques réflexions au sujet de ce diagnostic et de ce jugement.

Le retour critique sur les événements politiques de ces dernières années révèle que les propositions politiques qui ont caractérisé l’action des gouvernements populaires dans la phase post-néolibérale, ont été accomplies. Ceci annonce l’ouverture d’une nouvelle époque, supposant des problématiques et des tâches nouvelles ainsi que de nouveaux sujets et défis. Mais au-delà des tâches et de la programmation des agendas, les premières années des gouvernements populaires ont permis aux peuples d’évoluer à travers toutes sortes  d’apprentissages.

Il est devenu clair –dans les faits- que « gouvernement » et « pouvoir » ne sont pas synonymes, qu’il n’est pas possible de les affronter en même temps ni de la même façon. Les révolutions démocratiques ne sont pas synonymes de la « voie pacifique » d’autrefois. Elles supposent l’approfondissement de conflits politiques comme véhicules de la lutte des classes,  ceux-ci étant fortement liés à une profonde bataille d’idées, tant politique que culturelle.

Il est devenu clair qu’il ne suffit plus de placer « de bons gouvernements » à des postes institutionnels qui répondent au système que l’on cherche à changer.

  • La croissance économique est importante, mais insuffisante. L’éducation politique, la bataille idéologique est centrale. Et elle est liée à la participation politique, à la prise de pouvoir. Personne ne peut autonomiser autrui et moins encore par le haut. L’autonomisation germe dans la participation consciente et active des sujets lors des processus qui transforment la société.
  • La conception de la politique par le haut et discrétionnaire du XXème siècle est épuisée; la niaiserie, le romantisme fade au sujet de la démocratie, la sous-estimation de la politique, et les vieilles modalités de la représentation politique qui supplantent la participation populaire et séparent le politique du social.
  • Fin du maximalisme théorique et du minimalisme pratique de l’extrême-gauche.
  • Fin de l’avant-gardisme, de la pensée libérale de gauche et des pratiques qui en sont issues, et qui isolent les militants de gauche des processus concrets que vivent les peuples, leurs acteurs et leurs dynamiques, en les situant hors des espaces concrets où ont lieu les combats politiques.

DÉFIS FONDAMENTAUX DE CETTE NOUVELLE ÉPOQUE POLITIQUE

Les peuples, les mouvements sociaux et politiques, ainsi que les gouvernements populaires, révolutionnaires et progressistes ont besoin de faire une pause, de rendre compte des réussites, des limites et des nouvelles missions. Il s’agit de cela : retourner aux questions initiales, reconsidérer les réponses qui ont guidé les pas de l’action politique, économique, sociale et culturelle durant plus d’une décennie, tout en se préparant à affronter de nouveaux défis. Parmi eux, je soulignerais les suivants :

Conserver les acquis implique renforcer le processus de changement   

Le retour en force d’oppositions politiques de type néolibéral a mis certains gouvernements sur la défensive. Conserver les acquis est devenu une priorité de l’action politique. Mais ce qui n’a pas été – n’est pas – clarifié c’est que, pour conserver ce qui a été conquis et pour maintenir les processus de changements, il est nécessaire de les renforcer, de les approfondir. Ce n’est pas par des accords entre groupes de pouvoir, ni en cherchant des alliances avec des secteurs opposés aux changements qu’on y parvient; l’exemple du Brésil est plus qu’éloquent à cet égard.

La clé réside dans le fait d’ancrer les processus dans la participation active des citoyens. Une nouvelle époque sociale, politique et culturelle s’est bâtie : ce qui suppose de nouvelles missions dont la réalisation doit se marier avec l’action populaire. Cela implique également de renforcer les processus de conscientisation et d’organisation collective pour revigorer la détermination des peuples à maintenir les acquis et à entraîner le processus vers de plus grandes transformations. Cela ne peut pas être spontané ; si l’on livre les événements à la « spontanéité », ne nous étonnons pas face à l’avènement de substitutions politiques de droite.

L’actuelle conjoncture politique du continent place les gouvernements populaires, les forces progressistes et révolutionnaires face au choix de renforcer les transformations ou de succomber face à elles, s’ils choisissent de les défendre exclusivement « par le haut ».

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Argentine, janvier 2016: répression de travailleurs par le gouvernement Macri

La participation active des citoyens est stratégique pour que les gouvernements populaires deviennent aussi une manière de construire ce pouvoir populaire.

Le renforcement de la démocratie requiert d’assumer l’impératif politique décisif du rôle actif du peuple : les transformations relient simultanément les lignes politiques des gouvernements populaires aux différents processus deconstruction et de consolidation du pouvoir par le bas. C’est ce qui constitue le fondement de l’approfondissement des processus de transformation sociale en cours. Le penser comme un simpleaggiornamento de l’agenda public laisse les gouvernements populaires à la merci de la voracité politique des opposants.

Les réalités objectives et subjectives ont changé ; les subjectivités politiques des acteurs qui prennent part aux processus de changement se sont approfondies, il y a une exigence de rôles nouveaux, plus importants. Cette action a besoin aujourd’hui de se réorganiser et de se réarticuler pour constituer de nouvelles convergences dans les actions militantes sociales et politiques, à l’intérieur et à l’extérieur de ce qui est institutionnel, et en actualisant l’horizon stratégique des changements.

Parier sur la construction du rôle collectif des peuples pour qu’ils se constituent en force politico-sociale de libération est le facteur essentiel qui marquera le cap et les dynamiques politiques du présent et du futur immédiat. C’est lui aussi qui conduira à la construction de l’unité des peuples.

Reconnaître la participation populaire organique comme un facteur clé pour la consolidation et l’approfondissement des processus de changement en cours, ne s’oppose pas à la reconnaissance du rôle des leaderships individuels. Mais cela ne signifie pas accepter que la continuité des leaders à la tête des gouvernements populaires soit le facteur qui donne de la stabilité et de la solidité aux processus. Au contraire, lorsque des leaders se substituent au rôle politique des peuples, en réalité, loin d’en garantir la continuité, ils entraînent le processus dans le court terme.

Des peuples sans autonomie et sans conviction propre agiront peu pour renforcer et/ou approfondir des processus s’ils ne les perçoivent pas réellement come les leurs. La distance s’installera silencieusement dans les rangs populaires et ouvrira la voie à de prévisibles défaites. Ce n’est pas une situation en « noir ou blanc » ; il faut beaucoup nuancer. On a souvent vu des organisations populaires faire preuve de davantage de maturité et de responsabilité que leurs dirigeants et, même quand ils ne parviennent pas à éviter des dénouements négatifs, leur présence active dans la rue, les réduisent de façon non négligeable. Les leaders sont importants et dans certains cas, décisifs. Jamais pour remplacer la participation active des peuples, plutôt pour la déclencher et la faire progresser.

Hugo Chavez, exemple de leader charismatique et grand architecte du processus révolutionnaire bolivarien au Venezuela, n’a pas centré ce processus sur sa personne. Pour lui, il était clair que le peuple auto-constitué en tant que sujet révolutionnaire est le véritable créateur, constructeur et support d’un nouveau type de pouvoir en gestation dans les conseils communaux et les communes. C’est avec ces derniers que  la révolution bolivarienne avance vers une nouvelle civilisation, en s’orientant- avec  des citoyens assumant de plus en plus de pouvoirs – vers la construction d’un État communal. C’était si clair pour Chavez que son slogan a été (et restera) « la commune ou rien ».

Ciné-club dans une commune du Venezuela (novembre 2015)

Projets d'agriculture urbaine et jardins dans les écoles primaires (Venezuela, janvier 2016)

Construire un nouveau mode de production et de reproduction (société-nature)

L’une des plus grandes limitations de ce que l’on pourrait définir, sans trop de peine, comme « modèle économique néo-développementiste » c’est qu’il s’ajuste aux cadres du modèle de production capitaliste, et entretient ainsi le cycle de la mort. Ceci contribue à fixer pour cette nouvelle époque une tâche importante : créer et articuler des processus productifs alternatifs existants et promouvoir la recherche de nouvelles bases économiques qui rendent possible la cohérence sociale entre ce cycle de production et la reproduction.

Il s’agit d’élaborer un système productif responsable socialement du cycle reproductif qu’il génère. C’est-á-dire contribuer à la création d’un nouveau mode de production-reproduction sociales respectant une logique circulaire. Ce qui ouvrirait la voie à une nouvelle économie, qui, en plus de répondre avec succès à la question de la lutte contre la faim, la pauvreté, l’analphabétisme et les maladies, constituerait le socle d’un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de civilisation, celle du bien vivre et du vivre ensemble.

Sortir de l’étau idéologique, politique, culturel et médiatique du pouvoir hégémonique

  • Déployer la bataille politique culturelle sur tous les terrains et dans toutes les dimensions, en particulier les réseaux sociaux.
  • Veiller au développement de la subjectivité et de la spiritualité des peuples en favorisant l’expression de leur identité, de leurs cultures et cosmovisions…
  • Développer durablement des processus interactifs de formation politique.
  • Ouvrir la voie d’une nouvelle pensée critique latino-américaine, décolonisée, interculturelle, embrassant de nombreuses cosmovisions, s’exprimant dans de multiples voix, et ancrée dans les pratiques des peuples.
  • Promouvoir des processus articulés de décolonisation, d’interculturalité et de rupture avec le cadre patriarcal visant la construction du pouvoir populaire par le bas.
  • Développer un nouveau type d’intellectuel organique, qui découvre, met e lumière et renforce la pensée des peuples dans toute sa diversité, son ampleur et sa richesse.

Travailler au renforcement et au développement de l’articulation régionale, continentale des mouvements et organisations sociales populaires, et, en particulier agrandir et renforcer l’espace des mouvements sociaux dans l’ALBA. Mais également, impulser la création d’espaces de rencontre, d’échange et de coordination des organisations sociales et politiques continentales, régionales et existantes au sein de chaque pays.

Parier sur la création et la construction d’une nouvelle gauche politique, sociale et culturelle

Il est vital de comprendre les nouvelles dimensions du politique, de l’action et de l’organisation politique; vital de souligner l’existence de nouvelles réalités et de nouveaux sujets : les déplacé(e)s de diverses origines, les populations précarisées de manière permanente, les mouvements indigènes, les femmes, les jeunes filles et jeunes hommes, les enfants, les adultes plus âgés, les LGTB…, de consacrer un espace aux identités, cosmovisions, savoirs, sagesses et courants de pensée : les connaissances écologiques, la biopolitique, la bioéthique, le féminisme politique et la rupture avec le patriarcat pour réaliser ainsi une critique radicale du pouvoir du capital…

Construire l’offensive stratégique populaire révolutionnaire

L’une des résultantes les plus récurrentes de la division du camp populaire, et particulièrement parmi la gauche latino-américaine, c’est que les manifestations et les luttes sociales finissent par exister en fonction des intérêts des puissants. Le camp populaire étant marqué par des querelles internes de « pouvoir », par des divisions multicolores de tout type entre les forces politiques et leurs corrélats dans les mouvements sociaux populaires, les conflits sociaux finissent par se subordonner aux stricts intérêts du pouvoir, en le renforçant comme « alternative politique » au lieu de parvenir –collectivement- à subordonner les puissants aux intérêts des citoyens et de passer à l’offensive en proposant un agenda politique des objectifs populaires. Le cas de l’Argentine nous en fournit en exemple très clair, visible tant dans les événements les plus récents que dans la trajectoire historique des gauches.

A cette grande faiblesse politique et culturelle, ajoutons la démagogie d’unepensée binaire (« ceci ou cela », « blanc ou noir »…), le développement de la guerre médiatique qui vise à conquérir et à anesthésier les esprits du « grand public » sans que les organisations politiques et sociales – occupées par leurs querelles internes – n’assument le travail de la bataille d’idées comme querelle fondamentale des luttes politiques de notre temps.

Le manque de convergence et d’unité des divers acteurs sociaux et politiques, ajoutée au peu de formation politique, à la sectorisation et au corporatisme… met les organisations sociales et politiques des peuples en situation de subordination aux intérêts des puissants. Ceux-ci peuvent les manipuler pour atteindre leurs objectifs, en affaiblissant et en brisant la base sociale des gouvernements populaires pour se regrouper en tant que bloc de pouvoir d’opposition, capable de récupérer son hégémonie. Cette récupération témoigne d’une adaptation des puissants qui, ayant analysé la nouvelle donne politique liée aux gouvernements populaires, chercheront une fois au gouvernement à détruire les bases démocratiques des sociétés pour empêcher tout retour de gouvernements progressistes, populaires ou révolutionnaires sur le continent. Ils ne sont pas seuls pour ce faire; ils comptent sur l’appui impérial, les institutions du pouvoir globalisé du capital et de ses « canonnières » médiatiques locales et globales.

L’arrivée de gouvernements de droite dans la région n’est pas un simple «retour au passé », pas plus qu’il ne répond à une « alternance enrichissante » de gouvernements et de gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle phase, d’un virage radical pour articuler les processus locaux aux besoins hégémoniques et logiques du pouvoir global du capital : pillage, domination et mort… Il est important de ne pas le sous-estimer, et de préparer de nouvelles résistances ancrées dans la coordination, l’unité, la participation des secteurs populaires dans toute leur diversité. C’est cela que doit viser le renforcement de la formation sociopolitique et des processus organiques de convergence collective. Avec des objectifs communs s’inscrivant dans la création et la construction collectives d’unnouvel horizon de civilisation.

Visite de l'ex-président Lula à l'école de formation sociopolitique intégrale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre et autres mouvements sociaux, Brasil janvier 2015.

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Source : http://www.alainet.org/es/articulo/174409

Traduction : Sylvie Carrasco

URL de cet article : http://wp.me/p2ahp2-2aj



« Cette école est exemplaire » : Lula viste l’école des Sans Terre et défend l’action des mouvements sociaux

Dans la matinée de ce mercredi 21 janvier, l’ex-Président Luís Inácio Lula da Silva a découvert l’École Nationale Florestan Fernandes (ENFF), accompagné du journaliste et ex-ministre Franklin Martins.

Pendant la visite, Lula a parcouru tous les espaces de l’école et a conversé avec les militant(e)s du MST au sujet du panorama actuel de la politique nationale et latino-américaine.

Cette école est exemplaire et le Mouvement des Sans Terre est heureux du succès rencontré. Continuez à former des cadres pour les changements dont le pays a tant besoin” a déclaré l’ex-président.

Pour Lula, l’action des mouvemets sociaux « fera la différence » dans la prochaine période. Il a défendu le caractère incontournable de la Réforme Politique et la nécessité de l’unité de la gauche pour faire avancer les conquêtes du monde du travail au Brésil.

Le rôle du mouvement social n’est pas d’être servile face au gouvernement. Ils ne peut renoncer à défendre les intérêts que son mouvement représente” a-t-il ajouté.

Pour Rosana Fernandes, membre de la Direction Nationale du MST et de la Coordination Pédagogique de la ENFF, la visite de Lula, en qualité d’ami du mouvement, prend place au sein des commémorations des 10 ans de l’École, fondée en janvier 2005, mais constitue aussi un bon moment pour parler de la réforme agraire.

La lutte pour la terre est le grand moteur de notre organisation. C’est pourquoi des questions telles que pourquoi la réforme agraire ne s’est pas faite et  pourquoi notre revendication n’a pas été prise en compte, doivent être posées. Nous ne voulons pas que Lula s’oppose à la présidente Dilma mais qu’il use de son influence pour que la réforme agraire soit mise en oeuvre” a souligné Rosana.

Obserrvant le rite amical reservé aux visiteurs de l'école, Lula a planté un arbre sur les terrains de l'École des Sans Terre qui est aussi l'École des Mouvements Sociaux de toute l'Amérique Latine

Suivant le rite amical réservé aux visiteurs de l’école, Lula a planté un arbre sur les terrains de ce qui est aussi une École des Mouvements Sociaux venus de toute l’Amérique Latine.

Traduction: T. Deronne

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Défis pour l’organisation populaire dans le monde entier, par Joao Pedro Estedile
imagesLors de divers échanges et réflexions entre nos mouvements, en analysant l’époque actuelle, nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous assistons au déclin du capitalisme industriel –et des structures sociales qui en ont découlé –, devant l’hégémonie du capital financier et spéculatif, sur fond de crise structurelle financière, mais aux répercussions plus vastes puisqu’il s’agit d’un phénomène systémique.
Parallèlement à cette transformation, le capital, national et international, passe à l’offensive, cherchant par tous les moyens à s’approprier toutes les richesses de la nature (biodiversité, terres, eau, oxygène, etc.), principalement par le biais de l’industrie minière, des centrales hydroélectriques et nucléaires, qui provoquent de graves dégâts tels que la destruction des écorégions, le changement climatique, les expulsions, etc. ; et qui affectent également de façon directe la souveraineté des pays et des peuples.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit la crise climatique caractérisée par les sécheresses, inondations, ouragans, incendies, pénurie d’eau et une myriade de problèmes qui détériorent les conditions de vie sur la planète, dont les premières victimes sont les populations les plus pauvres soit près de 3 mille millions de personnes dans le monde. Et simultanément se greffe la crise de l’énergie sur laquelle le modèle énergétique basé sur les combustibles fossiles s’est pratiquement effondré.
De plus, nous assistons à une crise alimentaire, car les sources de nourriture, bases de la vie et de la reproduction humaines, ont été commercialisées, standardisées et monopolisées par seulement 50 firmes transnationales dans le monde. Il en résulte que quelques 900 mille millions de personnes souffrent de la faim et que la sécurité alimentaire de tous les peuples se trouve menacée.
Dans le même ordre d’idées, nous sommes confrontés à la fois à l’augmentation de l’insécurité de l’emploi et au recul des droits des travailleurs. Tant et si bien que presque partout, le chômage augmente chaque année, surtout parmi les jeunes où il atteint les 50% dans certains pays.
Globalement, il s’agit d’une dynamique marquée par une concentration croissante de la propriété, des terres, richesses, villes, moyens de communication et instruments politiques, aux mains d’une minorité de capitalistes, qui ne dépasse pas 1% de la population mondiale : 737 compagnies, 80% du secteur financier et 147 firmes transnationales. Alors que 70% de la population mondiale détient seulement 2,9% des richesses.
De plus, n’oublions pas que les Etats-Unis d’Amérique et leurs alliés du G8, par le biais de l’Organisation Mondiale du Commerce contrôlent l’économie mondiale grâce au pouvoir du dollar, des accords de libre-échange (TLC’s). Ne perdons pas non plus de vue, qu’entre la machine de guerre et la maîtrise des médias, ils imposent leurs intérêts à l’humanité.
Et dans la mesure où, au niveau mondial, la puissance du monde de l’entreprise impose sa domination sur l’économie et les gouvernements, ceux-ci peuvent même se réunir, simplement pour ne rien décider, on note une dégradation flagrante de la démocratie et des formes de représentation, étant donné qu’elles ont cessé de répondre aux intérêts des citoyens. Ce processus est tout à fait évident dans les organismes internationaux, comme dans la plupart des pays où, bien que le système d’élections reste en place, le peuple n’a aucun droit de participation directe au pouvoir politique. En règle générale, les pouvoirs publiques n’accordent pas la priorité aux besoins des plus pauvres, ou alors appliquent des politiques compensatoires qui ne résolvent pas le problème de fond.
Par ailleurs, les guerres en cours sont stupides et inacceptables, en ce sens qu’elles se traduisent par la perte de millions de vies innocentes, dans le seul but de protéger les intérêts économiques, énergétiques, géopolitiques des pays impérialistes, qui, très souvent utilisent de faux prétextes ethniques, religieux ou de « lutte anti-terroriste ».
Dans ce scénario gravite le contrôle monopolistique des médias, non seulement par appât du gain mais pour exercer une domination idéologique sur les masses populaires. C’est par ce moyen que l’on prône et amplifie une culture mercantilisée, qui défend les fausses valeurs de la surconsommation, de l’égoïsme et de l’individualisme.
Et il est intéressant de remarquer que les secteurs universitaires et scientifiques ont été manipulés et utilisés à seules fins d’augmenter la productivité et les bénéfices du capital, sans tenir compte des besoins des peuples.

La nécessité de nous structurer

Pour faire face à cette réalité, nous devons reconnaître en premier lieu que nous nous trouvons devant une crise de projet alternatif, ce qui rend difficile la mise en oeuvre de processus d’unité et de programmes propres à modifier l’équilibre des forces. C’est un fait, malheureusement, les organisations populaires manquent encore de poids, et rencontrent de nombreuses difficultés pour mener leurs actions, car nous vivons une période historique de reflux des mouvements de masse.
De façon générale, les luttes sociales en sont encore à la phase de « protestations » et non à la structuration d’un projet de société englobant les travailleurs et les mouvements sociaux en s’appuyant sur la solidarité, l’égalité et tout particulièrement la justice, point essentiel s’il en est, car sans elle point de futur.A cet égard, nous tenons à évoquer le Rassemblement Mondial des Mouvements Populaires (EMMP), qui s’est tenu à Rome et au Vatican (27-29 octubre 2014), sous l’égide du Pape François [« Este encuentro de Movimientos Populares es un gran signo » – Papa Francisco [2014-10-28] en esp], en termes d’expérience positive qui a mis en évidence, une fois de plus, les impératifs d’organisation et de cohésion pour travailler à l’unité des travailleurs du monde entier, en toute autonomie vis à vis des Etats-gouvernements, partis politiques, religion et institutions analogues, sans pour autant rompre les relations ou interrompre le dialogue.

Pour les mêmes raisons, nous avons convenu de continuer à rassembler les secteurs les plus importants et diversifiés qui revendiquent les droits à la terre et à la souveraineté alimentaire, les droits au logement et les droits civiques en contexte urbain, les droits du travail, la fin des guerres génocides et le droit à la souveraineté des peuples, les droits de la nature et de l’environnement.
Cela devrait nous amener, par voie de conséquence, à affiner un programme qui tienne compte de la conclusion de l’EMMP : « la cause de tous les maux sociaux et environnementaux doit être recherchée dans la nature injuste et dégradante du système capitaliste qui place le profit au-dessus de l’être humain. L’énorme pouvoir des firmes transnationales qui prétendent tout absorber et privatiser -marchandises, services, pensée – est le premier instrumentiste de cette destruction» [« Declaración final Encuentro Mundial Movimientos Populares » – [2014-10-29] en esp].
En ce sens, le défi passe par l’élaboration d’un projet alternatif au capitalisme qui regroupe les forces des différents secteurs sociaux à l’échelle mondiale. Cela implique, bien sûr, une théorisation capable d’appréhender la réalité existante en lien avec les luttes sociales, car ce sont elles qui bâtissent et modifient l’équilibre du pouvoir dans la société ; et l’organicité entre les défenseurs du peuple.
Selon nous, cela renvoie à l’importance du travail de base et de la formation comme processus permanents, où se conjugue la relation pratique-théorique-pratique, qui se nourrissent mutuellement. Par conséquent, il ne peut y avoir de place pour l’activisme s’il ne reflète pas nos actes ni de théorie éloignée des luttes et pratiques quotidiennes. Après tout, les changements que nous désirons ne dépendent pas de nous autres, individus, mais de notre capacité en tant que classe ouvrière à nous organiser, nous battre et nous faire entendre. C’est pourquoi nous prenons l’engagement de créer des écoles de formation politique afin d’élever le niveau de sensibilisation de nos bases.
Un autre axe fondamental pour nos organisations et la coordination internationale vient du défi que nous devons relever face au pouvoir médiatique devenu médiateur des pouvoirs en place, devant l’érosion des partis politiques, et donc en soutien à l’ idéologie de nos sociétés gouvernées par les idées des pouvoirs hégémoniques.
C’est à dire que nous nous heurtons à un pouvoir médiatique très centralisé, tant au niveau mondial qu’à l’échelle nationale, qui tente de contrôler les idées, les désirs et l’opinion publique, ce qui en fait un instrument virtuel de répression idéologique contre toute lutte sociale. C’est pourquoi dans notre combat pour une vraie démocratie, où le peuple puisse réellement présider à sa propre destinée, nous exigeons, en premier lieu, la démocratisation des médias.
Dans cette optique il nous incombe donc de favoriser et soutenir nos propres médias et de les connecter en réseau, tout en rejoignant les médias alternatifs et populaires et la lutte pour la démocratisation de la communication afin de contrer l’hégémonie médiatique et culturelle.
– João Pedro Stedile est membre de la Coordination Nationale du MST et de la Vía Campesina Brésil. Membre du Conseil de l’ALAI.
Ce texte fait partie de la Revue Amérique Latine en Mouvement (Revista América Latina en Movimiento), No.500 de décembre 2014, sur le thème de « América Latina: Cuestiones de fondo» – [http://alainet.org/publica/500.phtml]
Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Florence Olier-Robine
 Source:  http://alainet.org/active/79664


Interview de Gilmar Mauro : la lutte au Brésil et à l’échelle internationale

Gilmar Mauro, membre de la direction nationale du MST Entretien avec Gilmar Mauro, membre de la direction nationale du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terre (MST), réalisé par Victoria Darling, du Monde Diplomatique, publié sur le site du MST (www.mst.org.br, le 19 mars 2014).

Traduction : blog Amis des Sans Terre (www.amisdessansterre.wordpress.com)

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En trente années de lutte, quelles ont été les conquêtes du MST?

Le MST est l’organisation paysanne qui compte la durée d’existence la plus longue. Les organisations qui ont existé par le passé ont été détruites, en grande partie par la répression. Le coup d’Etat militaire de 1964 a mis fin aux Ligues Paysannes [Organisation paysanne qui a essaimé, principalement au Nord-Est du Brésil, à partir de la moitié des années 1950, occupant de grandes propriétés agricoles et revendiquant une réforme agraire, Note de la Traduction], mais aussi aux autres mouvements qui luttaient pour la terre. Le fait de célébrer nos trente années d’existence nous permet de récupérer l’histoire de la lutte pour la terre et la réforme agraire au Brésil. Nous sommes les continuateurs d’un processus. Deuxièmement, nous avons réussi, dès le début, à distinguer clairement la direction à suivre. Quelle est cette direction? Continuer à lutter pour la terre, lutter pour la réforme agraire et la transformation sociale. Bien que nous ayions pu penser, à un certain moment, que nous arriverions peut-être à atteindre une reforme agraire de type classique, redistributive et marquée par le productivisme de l’époque, nous n’avons jamais douté que, pour que la reforme agraire soit réalisée, des altérations seraient nécessaires dans la structure du pouvoir. Changer la structure du pouvoir en place n’est pas une tâche qui incombe seulement au MST: elle repose sur les épaules de l’ensemble de la classe travailleuse. Nous avons toujours eu l’intime conviction que c’était par la lutte que nous allions y arriver. Pas parce que nous trouvons joli de vivre sous des baraquements couverts de bâches… C’est une expérience difficile, lourde, mais c’est une condition qui est imposée à la classe travailleuse. Et la lutte y acquiert une double signification: bien que la mobilisation se fasse, dans un premier temps, pour un objectif économique, le sujet se transforme, durant ce processus, en sujet politique. La lutte est un espace de formation très important. Les personnes apprennent, en une journée de lutte, ce qu’elles n’ont pas appris durant toute leur vie. La lutte est élémentaire, mais fondamentale pour réveiller la conscience politique. Nous avons réussi à construire une organisation qui va au-delà de la lutte pour la terre, qui puise des ingrédients dans l’éducation, la communication, la production, comprenant que la lutte pour la terre et la réforme agraire va bien au-delà de la conquête d’un bout de terre. Nous serons de sans-terre tant qu’il y aura une seule famille sans terre dans ce pays.

Cette année, em raison de la tenue de la Coupe du Monde puis des élections, nous aurons une conjoncture atypique au Brésil. Quelles sont les potentialités et les difficultés pour le MST dans ce contexte ?

D’habitude, les années électorales sont difficiles pour nous. D’abord parce qu’il est évident que, comme toute la société brésilienne, nous participons aussi au processus électoral. Mais nous ne lui donnons pas priorité. Notre priorité est l’organisation interne, la lutte. Normalement, au cours des années électorales, il est difficile de réaliser de grandes mobilisations. Cela peut changer cette année, car le Congrès national du MST a commencé par une mobilisation [le 17 février, le MST a organisé, dans le cadre de son sixième Congrés national, une grande Marche à travers Brasilia, terminant par des actions devant le Palais présidentiel et le Suprême Tribunal Fédéral, NdT]. C’est une symbolique intéressante pour toute la classe travailleuse. Deuxièmement, je crois qu’il y aura de grandes mobilisations jusqu’au mois de juin. Nous préparons, pour les mois d’avril et mai, de grandes journées de mobilisation. Ensuite, il est possible qu’apparaissent de nouvelles grandes mobilisations en raison des grands et nouveaux investissements réalisés pour la Coupe du Monde, en plus des autres problèmes qu’affronte la société: nous n’avons pas de sécurité, pas de santé, pas d’éducation; ce n’est pas qu’elles n’existent à proprement parler, mais c’est une santé précaire, une éducation précaire. Il y aura de grandes mobilisations de masse dans la jeunesse. Il est évident que notre mouvement s’y joindra. Je pense que ces mobilisations ne sont pas encore en condition de mettre à l’ordre du jour de nouvelles formes organisationnelles, mais qu’elles sont très importantes. Les marches de la jeunesse ont montré à la société brésilienne que des conquêtes sociales sont possibles, par la mobilisation. Maintenant, peut-être que le grand défi est de transformer ce processus de mobilisation en processus organisationnels consistants, qui avancent dans la perspective, non seulement de mettre en question des problèmes sociaux, économiques et médiatiques, mais de transformer ceux-ci en une interprétation profonde de la réalité sociale, pour élever la conscience politique et avancer vers un processus plus organisé.

Jusqu’aux élections, le MST peut-il avoir des attentes face au gouvernement actuel? Comment est cette relation [avec le gouvernement ] aujourd’hui ?

Non. Il est évident que, comme dirigeants d’un mouvement social, nous nous rendons toujours aux réunions pour y négocier quelque chose. Une organisation qui ne répond pas aux nécessités de sa base sociale n’a pas de raison d’être. Nous devons donc donner des réponses sur la bâche [les baraques des campements du MST sont recouvertes d’une bâche noire, NdT] qui s’est déchirée, le manque de nourriture, tout cela. C’est pour cela qu’il est difficile d’être un mouvement social. Peut-être est-il plus facile d’être un parti; vous n’aimez pas l’opposition, vous entrez en conflit. Ici non, vous devez répondre à des besoins quotidiens, mais faire le lien entre ce quotidien et la réflexion politique. C’est une construction d’un pouvoir populaire. Que serait le pouvoir populaire sans une mise en discussion des questions locales? On ne peut pas penser la transformation sociale de façon générique. Evidemment, je ne crois pas qu’il y aura de grands changements en termes de réforme agraire. Maintenant, nous allons lutter, pousser, faire en sorte qu’il y ait de grandes désappropriations de terres, des conquêtes, parce qu’elles sont importantes et nécessaires pour notre base. Mais sans créer l’illusion que la réforme agraire va arriver. Ce que nous avons jusqu’à aujourd’hui sont des politiques de création d’assentamentos [grandes propriétés désappropriées et redistribuées à des familles sans-terre, qui reçoivent le droit de les cultiver, NdT], et une terre concentrée. Le capital concentre une grande proportion des terres dans l’agriculture. Une réforme agraire au Brésil va dépendre d’un large débat avec la société. Dans ce sens, notre défi est de réaliser ce débat à partir de trois questions. La première: comment voulons-nous utiliser le sol, l’eau, la biodiversité et toutes les ressources naturelles, y compris minérales. [Avec le système actuel,] nous empoisonnons le sol, l’eau, nous expulsons les gens des campagnes, concentrant les richesses et détruisant la biodiversité. La deuxième question est: quel type de nourriture voulons-nous manger? Quel type de nourriture l’humanité veut-elle manger ? Si c’est celle que nous mangeons maintenant, nous n’avons plus besoin de reforme agraire. Troisième question: quel type de paradigmes technologiques voudrons-nous utiliser ? Nous défendons l’agroécologie, qui n’est pas un retour au passé. Nous voulons la technologie! Une technologie qui augmente notre productivité, pour diminuer la souffrance au travail, pour avoir du temps libre, pour que nous puissions étudier, etc. Ces trois questions – et il y en a d’autres –, nous devons les discuter avec toute la société. Si nous voulons autre chose que la réalité actuelle, alors nous devons savoir que la réforme agraire est quelque chose de très moderne, un changement du modèle agricole qui ne dépend pas seulement de nous, mais d’un large débat, mené principalement avec l’ensemble de la classe travailleuse. Voilà le grand défi pour la période à venir.

APERTURA 5Vous avez parlé de pouvoir populaire, ce qui est directement lié au thème du Congrès du MST: “Lutter, Construire la Réforme Agraire Populaire”. Quelle est cette spécificité de la nature populaire de la réforme agraire proposée par le MST?

Tout d’abord, une reforme agraire classique, dans le sens de celles développées pour dépasser l’ordre féodal, n’a plus sa place au Brésil. Pour dépasser le féodalisme, le capitalisme a réalisé des réformes agraires, comme moyen de stimuler le marché. Cela ne s’applique pas au Brésil, le Brésil est né capitaliste. Deuxièmement: il est nécessaire de penser à un nouveau modèle agricole: pas une réforme agraire de type redistrivutive-productiviste. Nous ne devons pas concourrir avec l’agronégoce sur son terrain – «nous sommes plus productifs que vous» -, ce n’est pas la logique à suivre. La logique à suivre est celle de la qualité de la production. Troisièmement: une réforme agraire dépend de l’appui et de la participation populaire. Quatrièmement: la réforme agraire telle que nous la comprenons dépend d’une pression populaire très large, de l’organisation de la classe travailleuse. Elle va se faire du bas vers le haut, pas du haut vers le bas. La réforme agraire est populaire, parce qu’elle va être construite par le peuple. Bien sûr, notre volonté est de réaliser nous-mêmes la réforme agraire, sans aucun Etat! Mais elle bute sur nos forces insuffisantes. Donc notre idée est de nous renforcer et, pendant cette période de renforcement, de réaliser des luttes. Il existe un processus d’institutionnalisation: lutter, faire des conquêtes et institutionnaliser ces conquêtes. Il y a là une contradiction: on lutte contre la grande propriété et on distribue de petits lots de terres; ce qui crée une contradiction, en générant la petite propriété. Mais il vaut mieux cette contradiction que celle du latifundium [grande propriété] dans les mains d’une seule personne. Stimuler cette construction fait partie d’un processus qui consolide de fait le pouvoir populaire. Et là, nous devons discuter les questions locales, l’assentamento dans son espace concret. Aujourd’hui, le MST est présent dans mille municipalités. Imaginons que, les cinq prochaines années, nous arrivions à être présents dans deux, trois mille municipalités brésiliennes, en lien avec d’autres secteurs de la classe travailleuse. Imaginons qu’un jour nous arrivions à soulever ces deux, trois mille municipalités. Cela changerait les rapports de force de manière significative. Il ne suffit pas d’avoir un bon discours, de bonnes idées, détachées des actions concrètes. Il faut de bonnes idées et de bonnes actions. Aujourd’hui encore, quand nous parlons du MST, nous nous concentrons uniquement sur la réalité du Brésil, comme si la lutte était exclusivement brésilienne. Le MST est le plus grand mouvement paysan d’Amérique latine et a une vertu merveilleuse, partagée par peu d’autres mouvements: l’unité. Vous arrivez à résoudre à l’interne les différences, en avançant de manière unifiée. Quels sont les enseignements que le MST peut partager avec les autres mouvements sociaux d’Amérique latine? La première grande leçon est la suivante: il est nécessaire de mettre dans la tête de tout le monde que ce n’est pas une demi-douzaine de dirigeants qui vont réaliser des changements sociaux ou la réforme agraire. Le gars qui a lu trois livres et se prend pour un grand penseur… C’est la classe travailleuse qui va réaliser ces changements ! Et plus on inclut de gens, plus les personnes participent, plus il y a de militantes, plus grand sera le travail réalisé. Deuxièmement: on ne peut pas imposer les choses. Chacun a sa vision. Il n’y a pas de vérité absolue, mais de nombreuses vérités, construites historiquement, qui doivent être dites. Troisièmement, et là, je suis gramscien, je crois que l’intellectuel est collectif, donc que le processus va opérer du bas vers le haut – c’est la classe travailleuse qui doit être la protagoniste. La grande tâche est celle de l’organisation. Nous n’allons pas faire la réforme agraire à la place des sans-terre. Ce sont les sans-terre organisés qui vont la faire. Mon opinion est qu’une erreur commise collectivement vaut mieux que la meilleure réussite du meilleur des comités centraux – comme l’a déjà dit Rosa Luxemburg.

On peut considérer que la classe travailleuse d’Amérique latine a des particularités communes, liées à sa trajectoire historique. Le MST voit-il l’Amérique latine comme un niveau spécifique de lutte?

Pas forcément, mais c’est notre priorité d’action, bien sûr. Parce que c’est notre continent, qui a été exploité et colonisé au même moment. Il est évident qu’il existe des particularités au niveau des langues mais, en général, nous souffrons les mêmes problèmes, historiques et actuels. Principalement, nous savons que c’est un continent sur lequel vit encore une grande quantité de paysans, de populations indigènes. Cette catégorie sociale a donc une force très grande. Il est évident que notre priorité est l’Amérique latine, mais notre rêve est d’essayer de construire – ici, nous allons rêver à haute voix! – une Internationale au-delà de la Via Campesina. La Via Campesina est un espace important, mais comment pouvons-nous avancer vers un espace qui puisse regrouper d’autres secteurs de la classe travailleuse dans la lutte internationale ?

Quel message pouvez-vous transmettre à la société, nationale et internationale, comme résultat du sixième Congrès National du MST?

Nous avons montré, lors de notre Marche, un élément symbolique: lutter. Il faut lutter. Il faut aussi débattre avec la société car, sans sa participation, le MST n’a pas de sens et nous n’avancerons pas vers la réforme agraire. Nous avons survécu, durant ces trente années, grâce à la solidarité de notre pays et de la communauté internationale. Nous avons passé des moments difficiles, comme lors du gouverment Collor [Fernando Collor, président de 1990 à 1992], puis celui de Fernando Henrique [Cardoso, président de 1995 à 2002]. Je voudrais, au nom du MST, remercier pour toute cette solidarité. Nous n’avons pas besoin de beaucoup de choses, seulement les uns des autres. On ne peut donc pas avancer vers une autre perspective de société si nous ne marchons pas ensemble, avec nos différences. Il n’y a pas de vérité absolue, de théorie unique; il y en a beaucoup, mais nous devons construire des ingrédients communs, des actions communes, et aller de l’avant. Je veux, pour cela, remercier tout le monde qui nous a aidé, au nom du MST, et qui continue à nous aider. Nous allons avoir besoin de beaucoup d’aide dans la prochaine période, et vous pouvez aussi compter sur notre solidarité.

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Lutter, construire la réforme agraire populaire ! Manifeste pour le VIème Congrès des Travailleurs Sans Terre (février 2014)

MST 2014 1

Nous, Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), après trente ans de lutte, prenons les engagements suivants :

1 ) La terre, l’eau, les forêts, la faune, la flore, les minéraux, le soleil, bref tous les produits de la nature doivent être au service du peuple et doivent être préservés pour les générations futures .

2 ) L’accès à la terre doit être démocratisé et sa fonction sociale réalisée. Toutes les familles paysannes doivent avoir le droit de vivre et de travailler la terre et de vivre sur elle.

3 ) Nous soutenons la démarcation de tous les territoires appartenant aux peuples indigènes, aux communautés autochtones traditionnelles, quilombos des afro-descendants, riverains, mineurs et pêcheurs artisanaux.

4 ) Nous devons prioriser une production alimentaire saine, garantir la santé des producteurs, des consommateurs et la préservation de la nature. La nourriture est un droit et ne peut être réduite à des marchandises, sources d’exploitation et de lucre.

5 ) Nous soutenons le principe de la souveraineté alimentaire, pour que chaque communauté et chaque région produise la nourriture nécessaire à sa population.

6) La production agricole doit être agro-écologique et doit abolir l’utilisation des pesticides et des semences génétiquement modifiées.

7 ) Les semences sont un patrimoine des peuples au service de l’humanité, et ne peuvent être soumises à aucune propriété privée.

8) Promouvoir différentes formes de coopération agricole et développer dans les zones rurales une agro-industrie sous le contrôle de travailleurs.

9) Lutter contre la déforestation et impulser le reboisement des zones dégradées avec des arbres indigènes et fruitiers.

10 ) Développer, sous la forme de coopératives, la souveraineté énergétique de chaque communauté, profitant des sources d’énergie renouvelables, pour répondre aux besoins de la population.

11 ) Toutes les personnes vivant en zone rurale ont droit à l’éducation publique, gratuite, de qualité et à tous les niveaux, sur leur lieu de résidence.

12 ) Garantir le droit de la population paysanne à produire et à jouir des biens culturels et de l’accès aux différents médias.

13 ) Les travailleurs/employés ruraux doivent jouir des mêmes droits sociaux, de la même sécurité sociale et des mêmes garanties que les travailleurs/employés urbains.

14 ) Les relations sociales de production doivent abolir l’exploitation, l’oppression et l’aliénation. Les travailleurs doivent contrôler le résultat de leur travail.

15 ) Combattre toutes les formes de violence contre les femmes, enfants et personnes âgées. Il faut éliminéer toutes les formes de discrimination sociale, de genre, d’appartenance ethnique, religieuse ou d’orientation sexuelle.

16 ) Combattre toutes les formes de travail forcé et d’esclavage, exproprier les fermes et les entreprises qui les pratiquent et sanctionner leurs propriétaires et responsables.

17 ) Garantir l’accès à la formation permanente, technico-scientifique et politique, pour tous les habitant(e)s des zones rurales. La connaissance doit être un outil de conscientisation, de libération et d’élévation culturelle permanente.

Les zones rurales doivent être un endroit où il fait bon vivre. Où les gens voient leurs droits respectés et jouissent de conditions de vie dignes. C’est pourquoi nous maintenons notre ferme engagement de lutter pour la transformation sociale !

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En route vers le VIème Congrès du Mouvement des Travailleurs Sans Terre (MST) | 10-14 février 2014, Brasília / DF

Traduction : T.D.

URL de cet article : https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/12/30/lutter-construire-la-reforme-agraire-populaire-manifeste-pour-le-vieme-congres-des-travailleurs-sans-terre-fevrier-2014/




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