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« Sans assemblée constituante, la crise politique se prolongera »
Joao Pedro Stedile, membre de la coordination nationale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre du Brésil (MST)

Joao Pedro Stedile, membre de la coordination nationale du Mouvement des Travailleurs Sans Terre du Brésil (MST)

Pour João Pedro Stedile, la présidente Dilma Roussef est politiquement vaincue et son avenir dépend maintenant beaucoup du courage dont elle fera preuve.  Quoi qu’il en soit la mobilisation populaire pour la réforme politique et les acquis sociaux devrait se poursuivre, afin « d’arracher » une constituante, unique moyen de parvenir aux réformes nécessaires.

par Nilton Viana, de la rédaction de  » Brasil de Fato », 23/07/2013.

Traduction du portugais : Frédéric Wilbaux

En Juin, lors des manifestations qui ont secoué le pays, le journal « Brasil de Fato » a publié une entrevue avec João Pedro Stedile (1), dirigeant national du « mouvement des paysans sans terre » (MST) et organisateur des mouvements sociaux brésiliens pour le changement social, afin de tirer un premier bilan et de comprendre l’importance de ce moment.

Aujourd’hui, plus d’un mois après ce moment historique, et suite à la journée de grève nationale organisée par les centrales syndicales et les mouvements sociaux, nous publions notre entrevue avec Stedile.

Le dirigeant pense que toute possibilité de changement politique par le Congrès actuel est morte et enterrée. Et il est catégorique: « si nous n’allons pas vers une constituante, nous verrons se prolonger une crise politique dont personne ne peut mesurer les conséquences. »

Brasil de Fato – Un mois après les grandes mobilisations et la grève générale du 11 Juillet, quel est votre bilan?

João Pedro Stedile – Le résultat des grandes mobilisations de juin est extrêmement  positif. La jeunesse a remis en question la politique institutionnelle et rompu avec l’apathie  de la politique de conciliation de classes,  il semblerait que tout le monde y ait gagné.

Puis nous avons eu la grève générale du 11 juillet – organisée par les syndicats et les organisations de la classe ouvrière- qui, malgré la manipulation de la presse bourgeoise, fut vraiment un succès.

La plupart des travailleurs des grands centres urbains du pays ne sont pas allés au travail.

Il s’en est suivi, dans beaucoup de villes, des mobilisations massives contre l’arrogance de la police, contre les administrations locales, comme dans les cas de Rio de Janeiro, Vitória, Porto Alegre, etc…

Tout cela fédère les masses en mouvement, les amenant à agir dans la lutte politique concrète et à utiliser la rue comme espace de revendication.

Brasil de Fato – Quel est la signification de tout cela d’un point de vue programmatique?

João Pedro Stedile – Du point de vue programmatique, nous assistons à la combinaison de deux pôles : d’un côté, la jeunesse contestant la façon de faire de la politique, le manque de représentation au Congrès, le pouvoir judiciaire et le gouvernement; dénonçant la gravité de la crise urbaine, de la situation des transports et de la vie dans les cités. Non sans critiquer la dictature médiatique de « Rede Globo » et en réclamant la démocratisation des médias.

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D’un autre côté, avec l’entrée en scène des secteurs organisés de la classe ouvrière, des exigences en matière de réformes structurelles ont été misés à l’ordre du jour, en relation avec les besoins socio-économiques de toute la population.

Comment les droits sociaux sont-ils garantis ? Quid de la loi de sous-traitance, de la précarisation des conditions de travail, de la réduction du temps de travail et de la sécurité ? Sont également à l’ordre du jour : la souveraineté nationale contre les ventes de pétrole, l’agenda de politique économique, la lutte contre les taux d’intérêts élevés, une réforme fiscale qui réexamine également la politique d’excédent primaire qui a été appliquée depuis le gouvernement Cardoso.

Brasil de Fato – Pourquoi la proposition de la Présidente Dilma d’organiser une constituante et un référendum populaire ne rencontre-t-elle pas le succès?

João Pedro Stedile – Dès les premiers clameurs de la rue, la Présidente Dilma a fait la proposition d’organiser une Assemblée constituante et un référendum afin de consulter la population à propos ce ces mouvements. C’était une bonne initiative, mis à part que le référendum proposé était lié à des petits changements électoraux et non à une réforme politique majeure. Mais même ainsi, aussi incroyable que cela puisse paraître, elle a été boycottée et vaincue.

D’abord par sa base parlementaire, qui n’est pas vraiment sa base gouvernementale mais la base des entreprises qui ont financé ses campagnes. Deuxièmement, elle a été boycottée par le PMDB, parti social-démocrate et membre de l’Internationale Socialiste (Partido do Movimento Democrático Brasileiro) et par une partie de son propre parti, le PT (Partido dos Trabalhadores).

Ainsi, la moindre marge de manœuvre au travers de l’actuel Congrès a été définitivement balayée. La preuve que personne n’est prêt à procéder à des coupes dans ses propres privilèges. Pire. Au milieu de toute cette mobilisation, les principaux représentants des pouvoirs constitués se sont comportés avec mépris face aux revendications des rues, avec l’usage de jets des forces armées pour se rendre à des fêtes et aux jeux de la sélection ; les coups tordus du président du Tribunal Suprême avec ses petits négoces, sa promiscuité avec la « Rede Globo », le travail fictif d’un de ses fils qui a touché  plus de 500 mille dollars sans travailler à l’Université d’Etat de Rio de Janeiro (UERJ)…

Tout cela a laissé la présidente politiquement vaincue. Je pense que son avenir dépend maintenant beaucoup du courage dont elle fera preuve.

Tout d’abord, elle devrait remplacer immédiatement différents ministres dans le domaine des affaires civiles, de la justice et de la communication; ceux qui n’ont pas encore écouté la rue… Elle doit donner une preuve qu’elle veut du changement.. Et s’éloigner le plus rapidement possible du PMDB en montrant qu’elle entend et suit le mouvement de contestation.

Brasil de Fato – Comment voyez-vous le comportement et les objectifs de la bourgeoisie brésilienne face à ces manifestations ?

João Pedro Stedile – Les secteurs organisés de la bourgeoisie brésilienne, qui représentent diverses mouvances, sont restés relativement atones durant les manifestations, sans savoir quoi faire et tâtonnant dans leurs tactiques. Même la position de « Globo » alternait quant aux interventions de la police militaire. Ils continuent a être divisés.

Une partie continue d’appuyer le gouvernement de Dilma, bien qu’ils auraient préféré que Lula revienne pour donner davantage de sécurité au pacte de classes institué en 2002. L’autre partie de la bourgeoisie, plus liée aux secteurs de l’agro-alimentaire et du capital financier, se retrouve autour d’un seul objectif : décrédibiliser au maximum le gouvernement Dilma pour en recueillir les fruits aux élections de 2014. Toutefois, ils n’ont pas encore le candidat qui puisse défendre leurs intérêts tout en surfant sur le désir de changement de la rue.

Ils ne sont pas le mouvement : ils sont la régression; le retour aux programmes néo-libéraux et une plus grande dépendance du Brésil aux intérêts étrangers.

Ils vont continuer à essayer de motiver la jeunesse sur des thèmes réactionnaires ou encore utiliser le 7 septembre pour l’exaltation de la patrie, comme ils l’ont fait par le passé. Mais heureusement pour nous, je pense qu’« ils passent mal en photo », comme dit le dicton;  la jeunesse n’est pas dupe. L’entrée en scène de la classe ouvrière a placé la question de la lutte des classes dans la rue.

Brasil de Fato – Qu’est-ce qui pourrait arriver dans les rues à l’avenir?

João Pedro Stedile – La suite est difficile à prévoir. Il est certain que les mobilisations vont continuer. Parfois de manière ponctuelle contre des questions locales, comme le cas du gouverneur de Rio de Janeiro, les péages de Vitória, la lutte pour le tarif zéro du transport public, qui ont déjà commencé… Et les secteurs organisés de la classe ouvrière ont déjà programmé diverses mobilisations durant tout le mois d’août.

le 6 août, se tiendront des manifestations syndicales face au patronat, contre le projet de sous-traitance et pour la réduction du temps de travail.

la semaine du 12 août, auront lieu des mobilisations estudiantines, sur des thèmes relatifs à l’éducation.

le 30 août aura lieu une nouvelle grève générale avec le même ordre du jour politique et économique que lors de la grève du 11 juillet dernier.

Je suis sûr que cette grève sera encore plus importante.

– puis, la semaine du 7 septembre, il y aura des mobilisations contre les enchères du pétrole, de l’énergie électrique, ainsi que les mobilisations du  » cri des exclus » soutenues par les églises pastorales… Etc…  Bref, nous aurons un mois d’août très actif. Mais le principal, c’est que nous considérons que s’est ouverte une nouvelle période historique de mobilisation de masse, qui sera longue… jusqu’à ce que le rapport de forces dans les institutions politiques se modifie.

Brasil de Fato – Et quelle est la proposition des mouvements sociaux face à cette situation ?

João Pedro Stedile – Face a cette situation, les mouvements sociaux se sont beaucoup concertés, tenant des assemblées plénières locales, régionales et nationales afin de consolider l’unité. Nous pensons que nous devons stimuler différents types de mobilisation de masse dans les rues, comme j’ai déjà décrit par rapport au mois d’août.

Et d’un autre côté, l’unique issue politique à court terme est que nous luttions pour convoquer une assemblée constituante exclusive afin de promouvoir les réformes politiques qui ouvriront un espace aux nécessaires réformes structurelles.

Comme le congrès ne veut pas d’une constituante et contredit le gouvernement, ce sont les forces populaires qui se mobilisent et réclament un référendum pour poser une seule question : jugez-vous nécessaire une Assemblée Constituante pour réaliser les réformes?

Et avec ce référendum organisé par nous-mêmes, le but est de récolter des millions de votes, par exemple entre septembre et novembre, puis de faire une grande marche sur Brasilia et remettre au Parlement une proposition : organiser la convocation de l’assemblée constituante en même temps que les élections de 2014.

Nous aurions dès lors un Congrès temporaire, en affaires courantes, puis une autre constituante qui se tiendrait par exemple durant six mois (durant le premier semestre 2015) afin de promouvoir les réformes exigées par la rue.

Le 5 août prochain, nous allons tenir une réunion nationale de tous les mouvements sociaux brésiliens pour discuter de cela et aussi d’autres propositions. J’espère que les dirigeants qui par hasard liront cette entrevue, seront motivés pour participer à cette importante session qui se tiendra à São Paulo.

Brasil de Fato – Pensez-vous que cette proposition tient la route politiquement parlant ?

João Pedro Stedile – En ce moment, nous effectuons de nombreuses consultations entre mouvements sociaux, partis politiques, forces populaires : la convergence est assez générale.

Si nous parvenons à organiser un référendum populaire et à recueillir des millions de voix, nous serons en force pour trouver une sortie politique. Si nous ne parvenons pas à réunir une assemblée constituante, par contre, nous entrerions dans une longue crise politique dont nous ne pouvons mesurer les conséquences. Car ce ne sont les élections de 2014 qui résoudront les impasses qui ont jeté la population dans la rue.

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Note:

(1) Lire « Celui qui veut rester en dehors, sortira de l’histoire« , https://mouvementsansterre.wordpress.com/2013/06/25/joao-pedro-stedile-coordinateur-du-mouvement-des-sans-terre-du-bresil-celui-qui-veut-rester-en-dehors-sortira-de-lhistoire/

Photo : Pablo Vergara

Source : http://www.mst.org.br/Stedile-%E2%80%9CSe-n%C3%A3o-viabilizarmos-uma-constituinte-entraremos-numa-crise-pol%C3%ADtica-prolongada%E2%80%9D

Pour soutenir concrètement le Mouvement des Travailleurs Sans Terre, on peut écrire à Lucas Tinti, prointer@mst.org.br


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