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Pour une réforme agraire populaire : les mesures d’urgence demandées par le Mouvement des sans Terre

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Le collectif, une autre idée de la révolution, par Florence Poznanski
L'art et l'alimentation au service de la révolution © Brooke PorterL’art et l’alimentation au service de la révolution © Brooke Porter

En ces temps de crise sanitaire et économique la place de l’humain prend une autre dimension. « Solidarité », « résilience », « prendre soin de l’autre », ces mots sont aujourd’hui sur toutes les bouches, y compris celles qui, il y a encore quelques mois, priorisaient davantage l’épanouissement individuel à celui du collectif. Si la perte des êtres chers et la préoccupation pour sa propre survie sont des traumatismes assez forts pour nous faire prendre conscience de l’indéfectible lien qui nous relie à la collectivité, cette solidarité ne peut être invoquée seulement par temps de crise, comme d’aucuns en appellent à l’intervention de l’État pour répondre aux problèmes économiques.

Cette crise doit nous interroger profondément sur notre relation au collectif, tant au niveau des politiques publiques et des services publics, qu’à l’échelle des organisations associatives ou locales auxquelles on peut appartenir. Penser le collectif, ce n’est pas mettre ensemble des individus, mais s’intéresser à ce qui les rassemble jusqu’à ce que le commun les transcende. En ce sens, les organisations (y compris celles qui mettent en avant l’humain et la collectivité) ont aussi un travail à mener pour sortir d’une approche parfois uniquement rationnelle et programmatique et la traduire dans la pratique quotidienne.

De retour d’un séjour de deux semaines avec les femmes militantes du mouvement des travailleurs et travailleuses sans terre (MST) au Brésil, je souhaite m’attarder ici sur la description de son organisation, comme une source d’inspiration mondiale à tous ceux qui s’intéressent aux moyens de transformer radicalement la société.

Le MST n’est pas le seul exemple. L’Amérique latine est pour nous ce terreau vivant d’expériences révolutionnaires comme celle des communes au Venezuela, des « caracoles » du mouvement zapatiste du Chiapas au Mexique, entre autres. Mondialement connu pour sa lutte pour la réforme agraire populaire comme fondement d’un projet politique révolutionnaire d’inspiration socialiste au Brésil, le MST est certainement le mouvement social le plus puissant d’Amérique latine, si ce n’est l’un des plus importants au monde. Il puise sa puissance dans une organisation exigeante et généreuse qui applique à tous ses niveaux la primauté du collectif et la valorisation du vivre ensemble.

Florence Poznanski, activiste, secrétaire nationale du Parti de Gauche/France Insoumise, Belo Horizonte – Brésil
@FLORENCEPOZ FLOR.POZNANSKI

Réforme agraire, graine de révolution

Le MST est un mouvement de paysans brésiliens qui luttent pour une réforme agraire populaire, c’est à dire l’abolition de la propriété privée et du latifundium et une distribution égalitaire de la terre comme source essentielle de travail et subsistance. Il naît des luttes paysannes de résistance au sortir de la dictature militaire à la fin des années 70 et s’inspire d’un vaste héritage de luttes, révoltes et victoires populaires éliminées de l’histoire officielle nationale comme la résistance des esclaves, des peuples autochtones ou les luttes des travailleurs pauvres contre l’oppression depuis l’époque de la colonisation. Son activité principale porte sur la mobilisation de plusieurs centaines de milliers de paysans pour l’occupation et l’organisation de campements de production agricole autonomes.

Dans son programme, la réforme agraire n’est pas qu’une politique publique à mettre en œuvre, mais la base d’un autre projet de civilisation qui inverse les rapports de pouvoir. Car posséder la terre, le territoire, c’est décider qui en sont exclus et qui pourront en tirer profit. Le MST se base ainsi sur une historiographie de l’organisation politique de la terre au fil des différents régimes latino-américains (colonies, républiques bourgeoises, dictatures) pour étudier les soulèvements populaires d’indépendance que le continent à connu.

Il construit son action nationale mais aussi internationale, dans le but de renforcer ces soulèvements populaires qu’ils soient locaux comme l’occupation d’une parcelle de terre improductive ou à l’échelle d’un pays comme substrat d’une révolution citoyenne. L’organisation collective est donc consubstantielle de son fondement, non seulement dans les principes du projet de société qu’il construit, mais aussi au quotidien. Pour cela, il se base sur une méthodologie d’organisation qui met en avant la formation militante, l’auto-organisation et une culture collective du vivre ensemble.

L’individu et le collectif

Il est facile de penser que le collectif serait l’annulation de l’individu. Il est plus approprié de dire que le collectif est l’annulation des privilèges qui éloignent l’individu du collectif. C’est à partir du moment où l’individu cesse de considérer l’annulation de ses privilèges comme une privation, mais bien comme une satisfaction de les mettre en commun, que sa place dans le collectif prend sens. Sa force ne dépend alors plus simplement de lui, mais de la richesse du collectif auquel il a lui-même contribué.

Parce que le mouvement doit en permanence compter sur son auto-organisation pour bâtir et entretenir ses équipements, organiser ses campements, cultiver et distribuer sa production agricole, élaborer et diffuser ses idées ou encore assurer sa sécurité, le partage des tâches au sein du collectif est essentiel. Elle commence à l’échelle des campements qui rassemblent chacun plusieurs centaines de personnes issues des classes les plus populaires : travailleurs agricoles exploités ou habitants des périphéries urbaines sans logement. On s’y organise pour construire son logement, planter la terre, éduquer les enfants, soigner les malades et défendre le campement sous la menace permanente des milices, de la police ou de la justice. Bien souvent l’État n’y assure qu’un rôle répressif ou n’offre que des services publics précaires. Le mouvement doit donc gérer l’organisation de A à Z d’une collectivité qui repose sur la participation de chacun et une exigeante discipline. Bien-sûr, cette organisation ne se fait pas sans difficultés ni conflits. Là encore c’est au niveau du collectif que les solutions sont à trouver, via de nombreuses réunions de délibération collective.

Une autre vision du pouvoir

Le campement du MST "Marielle Franco" près de São Paulo © Brooke PorterLe campement du MST « Marielle Franco » près de São Paulo © Brooke Porter

La construction de cette collectivité vise en fin de compte la naissance d’une autre forme de pouvoir : le pouvoir populaire. Un pouvoir qui ne s’exercerait plus par la domination mais par la mise en commun et le partage. Et l’organisation de ces collectifs en quête de toujours plus d’autonomie visent à substituer toute forme de domination ou de dépendance par une action collective : la domination du travail et la dépendance alimentaire par l’organisation de coopératives agricoles, la domination idéologique et culturelle par l’organisation militante.

Attaché à rétablir l’héritage de siècles de résistances populaires, il est une autre dépendance contemporaine à laquelle le MST s’applique aussi à s’émanciper c’est celle de notre propre corps. Cela commence par la promotion d’une vie saine sans pesticides avec sa capacité à alimenter le plus grand nombre avec ses produits issus de l’agroécologie1. Mais la réflexion va encore plus loin.

Alors que la société mondiale ne sait plus se soigner sans les médicaments de l’industrie pharmaceutique et que dans la plupart des pays comme le Brésil, la santé n’est pas un droit mais une marchandise, le MST s’applique à réintégrer la médecine populaire traditionnelle par les plantes. La formation des professionnels de santé est basée sur une réappropriation holistique du rapport aux besoins et aux carences du corps pour sortir du réflexe symptômes/médicaments. Sans pour autant rejeter la médecine conventionnelle, le travail des médecins populaires vise à assurer une santé de base gratuite au plus grand nombre et contribue aussi à montrer que la transformation des rapports sociaux passe aussi par la prise en compte collective de la santé corporelle et mentale des individus, dimension négligée par la plupart des organisations.

La place de l’humain et du symbolique

l'art et la culture dans les événements du MST © Brooke Porterl’art et la culture dans les événements du MST © Brooke Porter

Tout cette organisation prend du temps et ne s’achève en fin de compte jamais. Un temps qui n’est pas gâché, qui n’a pas moins d’importance que les moments de réflexion politique ou de débats de conjoncture, puisque c’est le temps de la réalisation, le temps de la vie. Cette approche est un des fondements de l’éducation populaire qui inscrit la formation du sujet politique dans sa propre trajectoire de vie. Organiser le mouvement est donc un accomplissement politique en soi. Et puisqu’il fait partie de la vie il est aussi traversé d’émotion, d’identification. Il ne faut pas penser uniquement à distribuer des tâches, mais aussi accorder le temps nécessaire dans l’organisation à l’expérience du vivre ensemble.

La célébration ne se vit pas en creux de l’action politique, dans les moments de temps libre informels, mais comme un des moteurs qui donnent du sens à cette action. Dans les activités du MST on chante, on joue de la musique, on récite des poésies, on peint et on crée. On y raconte les peurs des paysans, les tranche de vie des femmes face aux violences domestiques, on se rappelle des victoires des luttes passées, on rend hommage à ceux et celles qui sont tombées. L’art et la culture populaire prennent ainsi tout leur sens politique pour faire des valeurs scandées dans les mots d’ordre du mouvement quelque chose d’intime, de réel. Cet attachement s’insère aussi dans une stratégie politique claire de contrer la domination idéologique véhiculée par l’industrie culturelle de masse au service du capitalisme.

En alliant actions de transformations concrètes, valorisation de la vie par l’alimentation saine et le collectif et en utilisant l’art et la culture comme vecteur de mobilisation militante, l’action politique du MST a quelque chose de profondément transformateur ou bien tout simplement révolutionnaire.

Notes :

1Le MST est aujourd’hui le premier producteur de riz biologique au Brésil.

Source : https://blogs.mediapart.fr/florence-poznanski/blog/020520/le-collectif-une-autre-idee-de-la-revolution

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La grande conspiration des Femmes du Mouvement des Sans Terre du Brésil, Brasilia, 5-9 mars 2020

par Monique Piot Murga, représentante de France Amérique latine, membre du Comité des Amis des Sans Terre du Brésil et des Amis de la Conf’ de la Drôme.

5h du matin, dans le centre silencieux de Porto Alegre, 4 bus sont alignés le long du trottoir…

  • Rosa, tu as bien mis les gamelles dans le bus numéro 2 ?
  • Oui, elles y sont toutes, n’oublie pas de mettre mon sac à dos dans le bus !

Rosa et Diana font partie des plus de 200 femmes qui partent dans cette aube fraîche pour Brasilia, un voyage en bus de plus de 36 heures !

Elles sont déléguées de leur Etat pour participer à la Première Rencontre des Femmes du Mouvement des Sans Terre, qui, après deux ans de préparation, va se réunir du 5 au 9 mars 2020 dans la capitale fédérale.

Elles viennent toutes les deux, avec une vingtaine d’autres, d’un « assentamento » (installation de la Réforme agraire), situé à une trentaine de kilomètres de là. Un assentamento qui produit du riz biologique, du lait et du porc. Elles ont apporté avec elles une demi-tonne de riz, produit par leur coopérative, pour l’alimentation des 3500 participantes. Et aussi du matériel de cuisine, les grosses marmites qui dans l’assentamento servent lors des fêtes.

Car toute l’organisation et la logistique est partagée entre les groupes de femmes des différentes régions.

5h30, tout le matériel a été chargé, les voyageuses sont installées dans les bus et la caravane s’ébranle pour un voyage qui va durer un jour, une nuit et un deuxième jour !

A 80 kms de São Paulo, pendant ce temps, je suis, avec la délégation internationale, accueillie à l’Ecole nationale Florestan Fernades du MST. Nous avons été reçues par Fernando, Gloria et Ana, membres du secteur international du Mouvement. Nous sommes deux de France, les autres femmes viennent d’Espagne, de Suède, des Etats Unis, du Canada, de Porto Rico. Nous serons rejointes plus tard par des déléguées d’Argentine, Chili, Uruguay, Venezuela, Equateur. Le Centre de formation Florestan Fernandes est un des fleurons du MST, qui a mis la formation en priorité depuis sa création il y a 36 ans. Cette école nationale existe depuis 15 ans et a une vocation internationale de formation des cadres des mouvements sociaux. Quelques sessions de formation pour nous présenter l’histoire du MST, son organisation et nous nous préparons à notre tour pour le voyage à Brasilia.

Nous nous répartissons le travail : préparer et charger le matériel de cuisine, les stocks alimentaires, préparer le matériel culturel – banderoles, micros, sonos, haut-parleurs – charger les matelas. Et des couvertures pour celles qui ont oublié leur sac de couchage ! Chacune a ce qu’on appelle ici son « kit militant », dont on ne se sépare jamais : un sac de couchage, une assiette ou gamelle, des couverts et un verre.

On partage le bus avec les femmes de l’Ecole de formation et à 21h, le bus s’ébranle à son tour pour un voyage d’environ 15-16 heures. Le début du voyage est festif, chansons et boissons, puis très vite, le silence se fait et tout le monde se repose.

A 7h30 du matin, pause d’une heure pour se détendre et se restaurer, puis le bus repart, une distribution de sandwichs dans le bus et nous approchons de Brasilia, que nous atteignons vers 14h30. Le site de la rencontre est animé comme une ruche, les bus arrivent de tout le pays et tout le monde aide pour décharger.

La Rencontre a lieu dans une immense halle d’expositions, séparée en deux, d’un côté l’hébergement, et de l’autre côté les espaces de jour. Au fond, trois cuisines régionales – Amazonie, Nordeste, Sud et Sud-est – chacune devant être capables de servir un peu plus de 1000 personnes par repas.

Pour qu’il n’y ait pas des dizaines de femmes empêchées de suivre la Rencontre pour cause de cuisine, ce sont des hommes volontaires du Mouvement qui s’occupent de toute l’intendance alimentaire, gestion des stocks, préparation des repas, service et vaisselle des cuisines.

Et bien sûr, dans un coin un peu plus calme, un jardin d’enfants a été mis en place, certaines mamans ne pouvant pas laisser leur jeune enfant à la famille.

Au milieu, un immense espace pour les séances plénières, avec une grande scène.

Le jeudi soir, c’est la soirée d’ouverture de la Rencontre.

« Je peux affirmer qu’être une femme sans terre, c’est être une femme libérée, émancipée, courageuse.

Et c’est aussi être une femme qui pleure, qui souffre pour elle-même et pour l’autre. Le MST m’a fait femme, m’a fait un être harmonieux, qui a la fierté de vivre. Tout cela et un peu plus, c’est ce qui chaque jour me renforce pour continuer debout et convaincue que nous sommes du bon côté de l’Histoire ».

C’est avec ces mots de Messeline, paysanne de l’assentamento dans l’Etat du Pernambuco que s’est ouvert la première Rencontre des Femmes du MST ce jeudi 5 avril.

Préparé depuis 2 ans à la base du Mouvement, la Rencontre regroupe 3 500 participantes, venues de 24 Etats du Brésil et des délégations internationales de 13 pays.

Ce résultat est une grande fierté pour le secteur Genre du Mouvement. Si elles ont réussi ce qui représente un exploit, dans les conditions actuelles, c’est bien grâce à la construction historique que le MST dans son ensemble a mis en œuvre autour des questions de la participation des femmes, de l’égalité de genre, de la possibilité de construire des actions d’égalité. C’est le résultat et le mérite de toute la lutte sociale égalitaire que le MST a mis en œuvre au long de son histoire, mais cela ne s’est pas fait tout seul, les femmes ont du batailler !

Au programme durant 3 jours, débats et réflexions sur : production agroécologique, production d’aliments sains, confrontation à la violence, autonomie économique, résistance des femmes dans les territoires, en reprenant les résultats des débats et formations réalisées pendant deux ans à la base du MST, dans tous les campements et assentamentos (installations de la Réforme Agraire) des 24 Etats du pays.

« Femmes en lutte : semant la Résistance » : analyse de l’offensive du Capital et les conséquences sur les femmes.

Vendredi matin, c’est le thème de la plénière.

Atiliana, coordinatrice du Secteur Genre du MST introduit : « L’objectif politique est de faire une lecture de la conjoncture dans une perspective féministe et de la classe travailleuse, de construire l’unité et renforcer la réflexion sur qui nous sommes, en tant que femmes sans terre et en tant que classe travailleuse, afin de réussir à affronter, ensemble, ce gouvernement misogyne, qui attise particulièrement la violence contre les femmes. »

« Nous avons, depuis l’Amazonie jusqu’au Sud du pays, nos expériences de résistance et naturellement, durant ces journées, nous aurons à faire un important diagnostic et aussi une projection, sur comment les femmes participent et vont participer de plus en plus à la lutte », indique Kelly Mafort, membre de la coordination nationale du MST. Elle explique aussi que la Rencontre doit servir pour orienter les mouvements sociaux sur la question du genre.

Kelly Mafort souligne que cette Rencontre a lieu à un moment stratégique où le gouvernement Bolsonaro attaque l’ensemble des politiques de Réforme Agraire, notamment en direction des femmes. Un des objectifs est donc de définir une perspective à moyen terme pour organiser la lutte politique dans le pays.

« La conjoncture exige une action de radicalisation pour qu’on puisse affronter et vaincre ce projet néfaste qui est au pouvoir. Cette lutte radicale, elle doit venir de ceux et celles qui lutte pour la terre, pour leurs droits, mais aussi pour la vie. Et quand on parle de lutte des femmes, on parle de lutte d’êtres humains qui luttent pour se maintenir en vie. On parle donc de situations extrêmes de violence, de féminicides, qui sont encore plus importants pour les femmes du monde rural, pour les femmes noires », explique Kelly Monfort.

« La Terre publique appartient au peuple brésilien, elle ne peut être vendue, ni négociée »

Une des dénonciations importantes de cette Rencontre est la Mesure provisoire MP910, qui a prévu de « légaliser » d’ici à 2022, près de 600 000 exploitations de terres publiques. Le MST estime que ces terres vont être appropriées par des grands propriétaires ruraux. La Terre publique appartient au peuple brésilien et ne peut être ni négociée, ni vendue, elle doit être distribuée pour la Réforme Agraire, conformément à la Constitution brésilienne. Cette mesure va privilégier les propriétaires criminels qui usurpent les terres, augmentent la déforestation et la pression sur les peuples qui vivent dans les territoires de ce pays », développe Kelly Mafort.

« Supprimer le programme Prorena d’Education rurale est un crime social »

Un autre point important de son intervention concerne le décret de février 2020 qui invalide la poursuite du Programme National de l’Education de la Réforme Agraire (Prorena). Ce programme, mis en place en 2000, a permis à 192 000 jeunes et adolescents d’accéder à l’éducation depuis l’école primaire jusqu’au supérieur.

Grâce à des financements spéciaux pour le monde rural, son bilan est important : organisation des écoles rurales dans les villages et dans les assentamentos, financement des Instituts d’agro-écologie à la campagne, partenariats avec les Universités pour construire des programmes d’études spécifiques pour les étudiants issus du MST et de ses territoires.

Le maintien du Pronera est une question de justice sociale, car c’est dans le monde rural qu’existe la plus grande inégalité sociale et c’est aussi parmi la population paysanne qu’il y a le plus faible taux de scolarisation.

Supprimer ce programme est considéré par le MST comme un crime social, au même titre que la réforme de la « Bourse Familiale », l’équivalent de nos Allocations familiales.

« Féminisme Paysan Populaire », son processus historique et les perspectives pour la prochaine période.

« Le féminisme, comme mouvement politique, doit être lié à un projet d’émancipation humaine, c’est une pratique politique. C’est pourquoi nous sommes toutes féministes »

C’est avec ces paroles qu’Itelvina Massioli, de la coordination nationale du MST, a introduit la plénière du samedi matin.

L’identité du Féminisme paysan populaire nait de la relation profonde que les paysannes entretiennent avec la terre et la souveraineté alimentaire. Et son caractère populaire vient de son lien avec une perspective de classe et de lutte de classes. « La construction et l’audace de ce concept est fortement lié aux luttes de résistance des femmes paysannes, dans un contexte d’affrontement au capitalisme colonial et extractiviste qui depuis des siècles pille nos terres, nos territoires et les richesses naturelles » explique Itelvina.

Pendant longtemps, à cause de la diabolisation du mouvement féministe de la part des sociétés partriarcales et machistes, la paysannerie n’a pas reconnu comme féministe la lutte pour la terre, la souveraineté alimentaire et l’agroécologie. C’était présenté comme une lutte portée essentiellement par les hommes. Et parallèlement, la lutte pour le droit à la terre pour les femmes, pour la production d’aliments, pour la défense et la récupération des semences, les luttes contre la violence, n’étaient ni visibles, ni identifiées comme des luttes féministes.

Les femmes du MST, par les luttes concrètes, les processus de formation, de participation politique dans le Mouvement, ont conquis avec l’ensemble des membres du MST, les droits à l’éducation, à la parité à tous les niveaux de responsabilité, des mesures collectives contre les violences, le partage des responsabilités dans la gestion de l’exploitation, leur droit à signer les documents officiels pour l’attribution de la terre, des crédits, dans les décisions de cultures.

Collectivement, elles ont une place fondamentale dans la production des aliments quotidiens, dans la lutte contre la faim et dans la subsistance des familles, comme toutes les paysannes du monde.

Elles ont développé le secteur de la production par des projets collectifs, particulièrement dans le domaine de la récupération des semences et des plantes médicinales. Elles assurent la transformation et la vente des plantes médicinales, précieuses pour le secteur Santé du MST.

« Socialement égales, humainement différentes et totalement libres ! » (Rosa Luxembourg)

Ces luttes concrètes s’insèrent dans la lutte sociale globale pour la fin de la propriété privée de la terre, contre les transnationales et l’agro-négoce, contre les OGM et les agrotoxiques, et contre toute forme d’exploitation des êtres humains et de la nature. Cette conception du féminisme part de l’analyse que les paysannes sont à l’intérieur d’une société de classes et que l’origine de l’exploitation des femmes, de leur domination et de l’oppression dont elles sont victimes vient de la société capitaliste avec ses piliers que sont le colonialisme, le patriarcat et le racisme. Donc, cette conception du féminisme lutte contre ce modèle.

Le Mouvement dans son ensemble a renforcé l’idée que le Féminisme paysan populaire, avec ses luttes pour la défense de la vie, des biens naturels, des semences paysannes, pour le droit égalitaire à la terre, pour des salaires justes et égaux, a permis de donner de la visibilité aux luttes des femmes comme sujets de transformation sociale, dans l’unité et la solidarité avec les autres secteurs.

Itelvina a conclu son intervention avec une citation de Rosa Luxembourg : « Nous devons lutter pour un monde où nous soyons socialement égales, humainement différentes et totalement libres ! »

Je suis sortie de cette plénière convaincue et très passionnée par cette approche multi-facette du féminisme au MST. Alors qu’en France, on sépare les luttes écologiques, les luttes pour les droits des travailleuses dans les syndicats et les luttes pour les droits de la personne dans les mouvements féministes, les femmes du MST ont réussi à remettre ensemble tout ça et à montrer en quoi toutes ces facettes sont imbriquées et doivent être conçues comme un tout.

Après une intervention sur la place des femmes dans la lutte pour la Réforme Agraire Populaire, l’après midi a été consacré à des ateliers multiples et diversifiés d’échanges de savoirs: échange de semences, sérigraphie, prendre soin de soi, massages et relaxation, potager et autonomie économique des femmes, production agroécologique et renforcement de la force des femmes, comment inclure les hommes dans le travail sur l’égalité de genre, en sont quelques exemples auxquels la délégation internationale a pu participer.

Et toujours dans les assemblées, les interventions se terminent par des slogans repris en cœur par la salle qui se lève « comme une seule femme » ! : « Femmes en lutte, Semant la résistance ! », « Sans féminisme, il n’y a pas de socialisme ! ».

Une des choses qui m’a le plus frappé, c’est le très grand engagement des femmes les plus âgées, celles qui font partie du MST depuis plusieurs décennies et ont affronté toutes les épreuves. Elles ont une détermination inébranlable, un des slogans en rend compte : « Ils veulent nous expulser ? jamais nous ne partirons ! »

Outre l’espace des assemblées plénières, un espace était consacré à un marché des produits agricoles, artisanaux et de santé, provenant des collectifs de femmes.

La culture était aussi à l’honneur dans l’événement : une exposition de photos a retracé l’histoire des luttes des femmes du Mouvement depuis 36 ans et une autre présentait les lettres des compagnes qui n’ont pas pu venir et qui exprimaient ce que l’appartenance au MST avait permis de changer dans leur vie.

Le vendredi soir, une grande soirée culturelle a permis de montrer toutes les richesses culturelles des différentes régions du Brésil, chants, orchestres, danses traditionnelles, le spectacle était riche et haut en couleurs et entièrement réalisé par des artistes féminines.

« Le Brésil tout entier doit être reconnaissant envers les femmes du MST pour leur force et leur courage ! » Dilma Roussef

La soirée politique du samedi soir a été un moment fort permettant l’expression des appuis de la société civile et des forces politiques, religieuses, syndicales aux femmes du MST. Notre délégation internationale a eu l’honneur d’apporter un message de solidarité internationale au nom de toutes les organisations présentes. La présidente du Parti des Travailleurs, Gleisi Hoffmann, a apporté un salut chaleureux à l’assemblée et a souligné la solidarité avec les femmes du Venezuela, dont une représentante de l’ambassade était présente. Dilma Roussef, a clôturé la soirée par une intervention forte : « Le Brésil tout entier doit être reconnaissant envers les femmes du MST pour leur force et leur courage ».

Le dimanche, nous nous sommes toutes rendues à la marche du 8 mars dans les rues de Brasilia, nous joignant aux organisations féministes du district fédéral. Quelques slogans sur les banderoles : « Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ! », « Sans féminisme, il n’y a pas de socialisme : »

La Conspiration des Femmes

Les femmes du MST, depuis 2005, ont changé leur mode d’action pour le 8 mars. Auparavant, ce jour était l’occasion d’organiser des formations pour les femmes sur leurs droits et les luttes. A partir de 2005, le secteur genre du MST a décidé d’organiser des « actions-choc » contre des symboles de ce contre quoi lutte le Mouvement. L’année dernière, elles ont occupé le siège de Nestlé, en protestation contre l’accaparement de l’immense réserve d’eau douce Guarani, que Nestlé est en train d’acheter. Cette année, dans le plus grand secret – c’est la « conspiration des femmes » – elles ont préparé l’occupation du Ministère de l’Education, pour protester contre la suppression du Programme d’Education rurale, qui a eu lieu le lundi 9 avril. Pour des raisons de sécurité, notre délégation n’a pas été autorisée à les accompagner !

Beaucoup d’émotions, de rires, d’embrassades, qu’il est difficile de retranscrire ! Pour ma part, j’ai eu l’immense plaisir de retrouver toutes les compagnes du MST que nous avons accueillies en France tout eu long de dizaines d’années !

Cela a été un grand moment de réflexion, d’étude, de renforcement de nos liens féministes, de rechargement de nos énergies pour la prochaine période de résistance active, chacune sur son terrain d’action ! Une grande conspiration de sorcières !

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« Chao » (« sol »), sortie du nouveau documentaire sur les Sans Terre, réalisé par Camila Freitas (2020)

CHÃO (« sol »), le documentaire sur le mouvement brésilien des sans-terre, sera diffusé en première au Brésil le 26 mars 2020. Réalisé par Camila Freitas, il raconte l’histoire quotidienne d’une occupation du MST dans le sud de l’État de Goiás. Le film a fait ses débuts mondiaux au Festival international du film de Berlin, a été projeté au DocLisboa et a déjà remporté plusieurs prix dans des festivals de cinéma.

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Histoire du Mouvement des Sans Terre 3/6
21 février 2020, 3:53
Filed under: Histoire, Lutte
accapamento

Le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre du Brésil (MST) est un des nombreux mouvements de sans terre. Il y en aurait plus de 90 paraît-il, dont le CPT, le Conseil Pastoral de la Terre , organisme ecclésial .

Le Mst célèbre  plus de 30 ans d’histoire. Il fête son anniversaire le 25 Janvier cette année. Il est le fruit des mobilisations sociales qui marquèrent la lutte pour la démocratisation du pays et pour les droits sociaux du début des années 80.
Parler du Mst c’est parler d’un événement fondateur, celui du massacre du 17 avril 1996 , au cours duquel 21 paysans  trouvèrent la mort, 120 autres furent blessés par les forces de l’ordre. 4 décédèrent de leurs blessures, 15 restèrent invalides. Cet acte barbare imprègne l’histoire et la mistica du MST… et l’histoire récente du Brésil. Il fut photographié par Sebastian Salgado, artiste photographe internationalement connu. L’exposition de ses photos pendant 2 ans provoquera  93 comités de soutien au MST,  et tout un mouvement contre contre l’impunité et pour les droits de l’homme. Ces photos seront aussi à l’origine des fonds réunis grâce à la solidarité internationale qui permettront d’acquérir le terrain sur lequel est construit l’école Florestan Fernandes (voir précédent post) ainsi que les matériaux nécessaires à sa construction.

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Présentons rapidement le contexte avec quelques chiffres  :
-Le Brésil est l’un des pays à la plus grande concentration de la propriété foncière au monde : 73,7 % des paysans, petits propriétaires, disposent de 12 % de terres, pendant que 0,8 % des paysans en possèdent à eux seuls 31,7 %
– Au Brésil, 1,6% de grands propriétaires détiennent 43,8% de la terre, tandis que 57,6% des propriétaires ruraux (soit plus de 2,440 millions de familles) possèdent 6,3% des terres.
– On estime à 5 millions le nombre de familles de paysans sans terre.
– Le Brésil est le premier producteur mondial de soja et de canne à sucre. Ces cultures représentent environ 50% des terres cultivées.
– Entre août 2007 et juillet 2008, la déforestation de l’Amazonie a connu une hausse de 64,4%. Depuis vingt ans, un hectare de forêt disparaît toutes les dix secondes.

Un peu d’histoire…
L’histoire de la Terre du Brésil et des sans Terre remonte à sa découverte en 1492. La « découverte » ( la vraie « découverte » du Nouveau Monde date de 70 000 an !)  allait entraîner des luttes de pouvoirs et d’avoirs dès les premières décennies, en particulier vers les années 1530 quand Portugal et Espagne se battent pour étendre leur empires.

Le premier aménagement du territoire brésilien planifié par la couronne portugaise établissait une division du Brésil en régions appelées « capitaineries », dont le titre d’exploitation était attribué à des Portugais, dans des zones parfois plus vastes que le Portugal même. Ce titre garantissait à ses détenteurs le droit de désigner des autorités administratives, des juges et d’organiser la redistribution des terres. Ce système avait la particularité d’accorder un droit d’utiliser la terre et d’en récolter les profits, de façon héréditaire, mais n’accordait pas de droit de propriété individuelle sur la terre, qui restait propriété de la couronne.

Quilombos

Ce modèle a jeté les bases du système de production agricole colonial centré sur la production à grande échelle, destinée à l’exportation vers le Portugal, et basé sur un régime de travail esclavagiste. Certains esclaves  en fuite créeront des communautés cachées, ce seront les quilombos qui seront poursuivis tout comme les indiens qui défendent leurs terres.
(L’histoire passionnantes des quilombos mériterait plus qu’un post. Découvrez-la sur Google). Il font, eux aussi, partie des sans terre d’une certaine manière. Le gouvernement brésilien estime leurs descendant à deux millions et à trente millions d’hectares la surface qu’ils sont en droit de réclamer. la constitution de 1988 offre à leurs descendants la possibilité de s’approprier les terres qu’ils exploitent, ce qui provoque des conflits. Pour donner une image plus concrète, il faut s’imaginer deux millions de personnes demandant la possession d’une terre disséminée dans tout le Brésil ayant la superficie de l’Italie!)
Les indiens feront aussi les frais de cette main-mise de la terre au profit de quelques uns. Aujourd’hui, ils se composent de plus 305 peuples différents parlant 274 langues distinctes avec une population d’environ 900 000  et luttent aussi pour leur droits ancestraux à la terre.
Depuis les années 1630 jusque vers 1950 il y aura des ainsi des révoltes de la part de ces peuples auxquels il faut ajouter aussi les petits propriétaires… On devine le résultat : répressions, meurtres, violences, dénis des droits divers.

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Qui sont les « personnes en face » aujourd’hui ?
– Les grands propriétaires, souvent des politiques (députés) qui possèdent aussi la plupart des médias. (voir le post récent et celui à venir).
– les petits propriétaires qui achètent des terres pour investir ou pour leur loisirs
– les multinationales : pour s’en tenir à la France : Alstom et GDF Suez, EDF (dont l’Etat détient 86 % de part), se lancent sur des projets au mépris de toutes considérations humaines et sociales et environnementales (comme le projet de São Lui, ceux à venir des autres grands barrages en Amazonie (Belo Monte). Aucune étude d’impact sur cette région à l’Ouest du Rio Xingu, une région encore largement préservée, abritant une biodiversité unique et des centaines de milliers d’indigènes et de populations traditionnelles disséminées et donc peu organisés pour résister aux méthodes d’intimidation de ces compagnies mais désireuses de défendre farouchement jusqu’à la mort leur environnement. A terme 40.000 personnes expulsées dans une zone de 100 km  sans indemnisation aucune.
Il en va ainsi également des concessions pour l’exploitation de gaz de schiste par fracturation hydraulique. 72 concessions viennent d’être attribuées sur 240 : parmi elle la multinationale française GDF Suez. Là aussi aucune études d’impact humaines et environnementales.

distillerie d'éthanol

Aussi, quand le Mst constitue une base sociale de près d’un  million de personnes sans terre

, on comprend sa lutte pour la réforme agraire et contre tous ces propriétaires qui s’approprient des milliers d’hectares pour faire des profits financiers au détriments des hommes et de la planète : toujours plus d’hectares pour le soja, pour l’élevage, pour l’éthanol, … exploitations anarchiques, épuisant et polluant sols et sous sols, défiant droits étatiques, humains, sociaux, du travail, environnementaux …

On comprend aussi pourquoi il devient, par sa probité et son exigence et justice et de vérité, une « conscience » des hommes et de la planète, une espérance pour bien des hommes acculés au désespoir  et tout simplement une bouffée d’oxygène quotidienne pour toutes et tous ceux qui s’indignent et cherchent de nouvelles voies vers cette société rêvée, et luttent pour qu’elle soit plus juste et moins inégalitaire… à suivre …

 

Source de cet article : https://kestenig.fr/lhistoire-du-mst-3-6/



MST : à la découverte d’un acampamento 2/6
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» … Tout d’abord une explication sur les acampamentos et les assentamentos. Un acampamento est une occupation d’une grande propriété inexploitée pour tenter, à travers une démarche judiciaire, d’obtenir le droit de travailler cette terre : les procédures peuvent durer des années comme pour les parents de Valdir.
Un assentamento est l’installation officielle sur la terre après reconnaissance juridique de l’inexploitation de celle-ci par les anciens propriétaires…  »

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/…/  » Valdir est un Sans Terre. Son histoire mérite d’être contée : Ses parents sont des paysans sans terre. Ils sont restés 7 ans sous des bâches, dans un acampamento, qui leur servait de lieu d’habitation. De l’âge de 9 ans à 16 ans il a grandi dans ces conditions. Un des soucis majeurs du Mouvement des Sans Terre (MST) est la formation des enfants et des jeunes. Valdir a pu en bénéficier. Mais dans quelles conditions ! Pendant 4 ans, tous les soirs, car il travaillait dans la journée, et par tous les temps, il faisait 160 kms AR en moto avec un copain pour suivre des cours dans le Mato Grosso… Leur souci ? ne pas rater le dernier passage à minuit du transbordeur qui assurait la liaison sur le fleuve Parana. Combien de fois, à cause des pluies, a-t-il du dormir dans les fourrés pour attendre la reprise des rotations à 6 h … heure de sa reprise de travail…. Aujourd’hui Valdir a une formation de comptable et il se rend dans les différents campements pour travailler à leur gestion./…/

Visite de l’acampamento du 8 mars dans le Parana
« … En route avec Jean et sa voiture,  vers l’acampamento, à une cinquantaine de kms de la Copavi, nous croisons des coupeurs de canne à sucre. C’est le choc.
Les grands propriétaires terriens, lorsque le temps de la coupe est venu, ne s’embarrassent pas : ils mettent le feu à des milliers d’hectares. Désastre écologique pour la flore mais aussi pour la faune prise au piège de ce brasier. Ainsi, il ne reste que la tige de la canne et ça procure un gain de temps….Au milieu donc de ce brûlis des coupeurs de canne engoncés de la tête au pied dans des chiffons par plus de 40% à l’ombre. Ils se protègent ainsi car tiges et feuilles sont coupantes comme un rasoir et lacèrent la peau. Ces hommes sont noirs de charbon et seul leur regard brille. Certains sont dans les champs, d’autres, épuisés, sur le bord de la route : regard hagard, sans vie. Jean et Valdir nous apprennent qu’ils travaillent au rendement et doivent couper plus de 10 tonnes par jour pour un salaire de misère. Esclaves et forçats des temps modernes, Jean nous dit que, tous les ans, il y en a qui meurent d’épuisement.

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Leur espérance de vie est limitée : du temps de l’esclavage, un esclave pouvait vivre 20 ans au delà du début du travail. Aujourd’hui ces hommes ont une espérance de vie de 12 ans de travail ! J’essaie, sans conviction et abasourdi, de prendre des photos, mais de loin… Hier encore, nous étions dans le luxe à Porto Rico et nous-mêmes aujourd’hui dans l’insouciance de gens bien nantis…quelle détresse !… et que faire ?….

Notre arrivée à l’acampamento va finir de nous mettre mal à l’aise….!
L’acampamento du 8 mars (date de l’occupation, il y a quelques mois) ou encore appelé « Salvador Allende », à Terra Rica, comprend 300 familles ! Elles se sont installées suite à un constat d’improductivité : 1200 hectares sont inexploités depuis 20 ans. Peu après les premiers jours d’occupation, le propriétaire a sous-traité avec une usine de canne qui a planté des plants, voulant montrer ainsi que le terrain était en exploitation et que, donc, l’occupation était illégale. Le MST a immédiatement saccagé les champs pour couper court à cette menace (et c’est ce qu’on retenu les médias).

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Valdir nous fait pénétrer dans le camp : en effet à l’entrée une barrière ferme l’accès. Elle est tenue par des femmes. Comme chacun ici, elles sont sur le qui-vive et exercent à tour de rôle une surveillance 24 h/24h.
Un peu plus tard, à l’arrière du camp, d’une position dominant les collines, une jeune fille de 15-16 ans exerce de son côté cette surveillance avec beaucoup de sérieux et d’application : je suis bouleversé de voir cette enfant prête à sonner le tocsin pour alerter les plus de mille personnes qui vivent ici … Pourquoi cette surveillance ? Peu de jours après l’occupation, des pistoleiros, hommes de mains de la fazenda ou de l’usine, sont venus attaquer le campement, de nuit, avec des armes à feu. Pendant 4 heures, jusqu’à l’aube, ils ont harcelés hommes, femmes et enfants qui avaient réussi à s’abriter dans un hangar de brique et de fer (et pas en bois heureusement). Seules trois personnes ont été blessées.
Nous entrons dans le campement. L’accueil d’Alex, avec son tee shirt rouge, est très chaleureux. C’est lui qui nous fait découvrir le camp : sur le terrain, des lots de 15 m par 15 m accueillent des centaines de cabanes. Ce sont des ossatures de bois, souvent de bambous, sur lesquelles sont tendues des bâches agricoles noires pour protéger de la pluie. Le tout est tenu par des cordes ou des fils de fer. Chacun gère son lopin comme il l’entend : certains plantent des fleurs à l’entrée, d’autres quelques légumes. Tout est propre. le sol de terre est balayé devant chaque masure.

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Nous apprenons que lorsqu’un acampamento se met en place un « comité organisateur » distribue les tâches. Une des premières choses mises en place sera pour les enfants : visite du médecin qui deviendra hebdomadaire, création d’une pharmacie et mise en route de l’école.

Cette dernière est organisée en rotation : des cours le matin pour les uns, puis l’après midi pour les autres et enfin le soir pour les adultes. Les cours du jour concernent les 4 premières années de la scolarité enfantine; ensuite les jeunes se rendront à l’école du village voisin pour continuer leur cursus.

Un forage fournit de l’eau au camp et les services sociaux ont réussi à fournir l’électricité.
Les hommes vont dans les fazendas voisines pour trouver du travail comme journaliers en étant payés en nature par un « cesta basica », « panier de base » qui comprend nourriture, différents produits etc… Une grande parcelle du terrain occupé sera cultivée et le produit de la récolte est partagé entre tous.

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J’ai les larmes aux yeux de voir à la fois tant de misère et tant de dignité. Ces personnes viennent des 4 coins du Parana pour pouvoir espérer avoir le droit de rester ici. Mais dans combien de temps ? Certaines occupations durent 8 ans dans ces conditions ! … et si le MST « gagne », seules 80 familles sur les 300 resteront ici, les autres devront poursuivre leur lutte ailleurs…. Je comprends un peu mieux ici la nécessaire solidarité, interne et entre les campements, pour ne pas sombrer d’une manière ou d’une autre…

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Nous visiterons le camp, l’école, le hangar criblé de balles, le dispensaire, la petite épicerie…. dans chaque lieu des drapeaux rouges du MST, des photos posters, des épitaphes de Marx, du Che, de Jésus Christ, y compris jusque dans les classes primaires… « je suis sans terre, je suis sans terre, je sais, c’est l’identité la plus belle que j’ai gagnée ! »

Nous repartons de là, sonnés, et ce d’autant plus qu’à peine partis une pluie diluvienne se met à tomber avec un vent violent… des torrents d’eau et de boue nous font rouler au pas parce que nous ne pouvons pas nous arrêter….Nous pensons très fort à toutes ces personnes que nous venons de quitter : elles doivent s’organiser et lutter sans doute face à ce déluge… comment vivre dans de telles conditions… ? /…/ »

 

Source de cet article: https://kestenig.fr/mst-a-la-decouverte-dun-acampamento-2-6/



L’histoire des sans terre : L’école Florestan Fernandes 1/6

Fernandes 1/6

Florestan FernandesL’Ecole Florestan Fernandes

Nous voudrions consacrer quelques posts au mouvement des paysans sans terre, plus connu sous ses abréviations MST.
Nous avions découvert leurs réalités il y a 7 et 12 ans lors de précédents voyages au Brésil. Nous avions alors vu de nos yeux ce que veut dire « occupation des terres » dans un campement fraîchement installé où nous avions passé une journée (un des posts  d’alors reprendra cela ici); découvert la première attribution au Brésil d’une terre à des paysans, la Copavi, dans le Parana,  et l’école Milton Santos. Cette expérience a été la source de notre engagement au CCFD-terre solidaire par la suite.

Dans ce premier post, nous voudrions vous parler de l’université Florestan Fernandes que nous avions visitée  avec beaucoup d´émotion. Émotion parce nous constatons combien sont encore vivaces les premières rencontres avec le MST en 2007, mais aussi émotion de pouvoir partager par le dedans une nouvelle fois une expérience encore nouvelle avec des personnes qui savent communiquer et partager leur passion de l’homme; Émotion enfin, parce que cette université a été en partie financée par le CCFD- terre solidaire de France et la Caritas international. C’est Daiane qui nous a accompagné durant cette visite.
drapeau-mstCette Université est située dans la campagne à environ 70 kms de São Paulo. Elle existe depuis 2005 (23 janvier … anniversaire dans quelques jours !).
Son originalité réside dans plusieurs dimensions :
– ce sont plus de 1000 paysans sans terre qui l’ont construite, par brigades venant pour un mois ou deux, volontairement, des quatre coins du Brésil pour construire les bâtiments;
– Parce que l’accès au savoir est essentiel pour le MST (nous y reviendrons), les cours sont gratuits et diplômants; même les repas font partie de cette gratuité; les aliments étant fournis par les campements (assentamentos) et l’Université elle-même. Notre repas sera offert.
– Concernant les cours, ce sont plus de 500 enseignants bénévoles, qui viennent des 4 coins du Brésil, reconnus pour leur compétences universitaires, leur sens pédagogique et leur professionnalisme. Ils assurent à tour de rôle, l’enseignement dans toutes les disciplines (sociologie, psychologie et sciences humaines, économie et politique, droits de l’homme, philosophie, culture, mais aussi tout ce qui concerne l’administration des assentamentos : écologie, agrologie, gestion… etc… ). La bibliothèque comprend plus de 40 000 ouvrages, essentiellement faite de dons.
P1140414– Les cours sont donnés aux élèves par « rotation » de 200, suivant le cycle et la matière enseignée (et la capacité d’accueil). Ceux-ci sont hébergés gratuitement dans des lieux de vie. A charge pour eux, de retour dans leurs assentamentos ou accampamentos, de redonner ce qu’ils ont appris à ceux qui ne pouvaient pas venir faute de moyen.
– – Une chose intéressante est la méthode pédagogique. Il n’y a que 6 salariés (1 chauffeur et 5 cuisiniers pour 400 repas en moyenne avec les enseignants et les visiteurs), et 32 permanents  bénévoles. Toute l’infrastructure matérielle est assurée par les résidents eux-mêmes qui participent à la vie collective de l’Université. Manière pour eux de contribuer à la construction et à la socialisation de la connaissance et de participer à la pérennité de l’Université. Ainsi, cours théoriques et mise en pratique vont de paire dans cette vie communautaire, contrairement aux autres universités « gratuites » mais qui ne sont accessibles qu’aux classes aisées.
– A ce jour, près de 20 000 étudiants ont bénéficié d’une formation depuis 2005… avec une participation féminine de 51 %.
–  l’originalité de l’école est également son ouverture (gratuite donc) à toute personne venant d’autres pays : du cône sud américain bien sûr mais aussi de l’Asie, de l’Afrique et même d’Europe.
– Pour la réalisation de ses différentes activités, l’Université Florestan Fernandes dispose  de lieux  divers tels que amphithéâtre, auditoriums, imprimerie, avec productions audiovisuels et culturels,  outils didactiques, audiovisuels, informatiques (moyens encore bien pauvres pour ces derniers, fautes de capacité de financement).
– Plus qu’une formation où chacun prend pour soi un savoir comme dans une université classique, trois aspects caractérisent l’identité populaire de l’université : 1) l’origine de classes et la lutte contre l’exclusion sociale, 2) la recherche permanente de la connaissance , 3)  l’unité entre la solution des problèmes immédiats et la recherche de la transformation de la société. Il y a un « ensemble » qui se dit dans cette approche.
– n’oublions pas, pour cette université en pleine campagne, les infrastructures matérielles telles que buanderie industrielle, productions diverses, ferme, eau…), espaces sportifs, de détente, …
– Toute cette organisation suppose une  » mistica » (voir ici) c’est à dire un mode et une pensée commune de fonctionnement qui se dit à travers des symboles forts (lever de drapeau le matin, tâches communes dans un certain esprit, attribution de nom de personnes, « marquantes » pour le mouvement, pour les différents lieux de vie. Ces personnes sont, ou ont été, porteuses d’un idéal à poursuivre et sont perçues comme témoins d’une vie donnée…
P1140406Pourquoi ce souci de procurer une formation aux plus démunis ?
Dans le contexte mondial actuel, caractérisé par une économie  internationale basée sur une libéralisation croissante du marché et des finances, l’agriculture n’échappe pas à la pression planétaire. Il est essentiel pour les paysans sans terre de comprendre les rouages socio-économiques, politiques et financiers qui mènent le Brésil, le continent et le monde pour ne pas continuer à rester en touche et agir sur des changements à tous ces niveaux.
L’éducation est depuis toujours un secteur fondamental pour le MST, qu’elle concerne l’alphabétisation, la formation technique ou encore la formation politique. (Des écoles sont systématiquement construites dans les campements, soit 2 000 écoles ayant accueilli quelque 200 000 enfants. Plus de 50 000 jeunes et adultes ont également suivi des programmes d’alphabétisation). Le programme spécifique développé à Florestan Fernandes permet d’être à même d’affronter la réforme agraire qui ne peut plus, aujourd’hui, pour le MST, se cantonner à la seule distribution de terres. Il doit intégrer des politiques de production agricole, d’éducation et de protection des droits sociaux, en garantissant à chacun les moyens de vivre en zone rurale.
bibliothèque Florestan FernandesC’est pour comprendre surtout les évolutions des rapports sociaux et des contextes politiques, que  le MST a créé cette école conçue comme une université populaire des mouvements sociaux, et qu’en peu d’années elle est devenue référence dans ce domaine.
De même sur le plan environnemental,  le MST essaie d’enseigner des techniques pour une production biologique, en harmonie avec l’environnement. ( Assistance technique, renforcement des capacités techniques, développement de production de semences biologiques pour fournir les graines non OGM aux paysans…). Le souci écologique est un des axes prioritaires du MST. Pour l’Université, dans la pratique, l’objectif est de tendre vers une autonomie alimentaire, de diminuer les dépenses vers l’extérieur et d’être un terrain d’apprentissage pour les étudiants.

P1140410On le voit c’est une formule originale qui s’est mise en place. Fragile car les soucis financiers demeurent face aux factures de grandes importances (eau, impôts, électricité..). L’Etat n’intervient en aucune manière dans ce projet sur le plan financier. (s’il y en a qui ne savent pas où placer leur argent, prendre contact avec le CCFD ! …)

Nous avons été interpellés par le dynamisme et la joie communicative des participants de cette école, personnels bénévoles et étudiants, embarqués dans un projet commun au service de tous. Il y a dans ce projet communautaire une foi en l’homme pour qu’il sorte de conditions de vies indignes, une foi en l’avenir pour que la terre soit viable et pour que  la justice et la solidarité entre les hommes soient effectives.
A la fin du repas nous avons pu rencontrer Joan Pedro Stedile, coordonnateur du mouvement des sans terre. (voir ici un interview de lui). Quand nous le remerciions pour son travail, il nous interpelle en disant « Nada de ‘obrigado’ entre companheros mas compromisso ! »
« Pas de ‘merci’ entre compagnons mais engagement ! » « ; 
« compromisso » : mot intraduisible (pour nous) en français qui veut à la fois dire « engagement, ensemble, uni ».
Le sourire de Daiane lors de notre départ était un appel : que nous cliquions sur leur page Facebook  le « j’aime » ou « like » pour atteindre les 5000 signatures que l’Université s’est fixée… Pourquoi pas la vôtre ?

« La grandeur d’un homme, se définit par son imagination et sans une éducation de première qualité, l’imagination est pauvre et incapable de donner à l’homme les instruments pour transformer le monde » .
Florestan Fernandes

Avec cette Université et avec tous ceux qui sont engagés dans  cet objectif, à notre manière nous sommes heureux de participer, modestement avec ce site,  à ce travail de formation et de conscientisation des hommes et des femmes de ce temps… et de partout … internet oblige !…

en savoir plus
– à l’ENFF la connaissance libère les conscience
– École nationale du MST “Florestán Fernandes”

… à suivre dans les prochains posts, avec l’histoire du mouvement des  Sans Terre,,  la découverte d’un assentamento…
Compromisso !

avec Pedro Stedile

Source de cet article : https://kestenig.fr/lhistoire-des-sans-terre-1-6/



Le MST dans le viseur de Bolsonaro, augmentation de la violence contre les paysans

Par Nara Lacerda

Le discours belliciste du président se matérialise: exécution de militants, expulsions de paysans, et gros propriétaires terriens (ruralistas) au sein du pouvoir.

Lors des premiers jours de son administration, en janvier 2019, le gouvernement de Jair Bolsonaro avait déjà montré qu’il mettrait en œuvre les prises de position annoncées pendant sa campagne électorale sur les questions agraires. Au fil des mois, ses déclarations violentes se sont traduites par des actions gouvernementales. L’agressivité de ses proclamations est allée croissant, ce qui, selon les observateurs, a rendu les rapports sociaux dans la campagne brésilienne encore plus tendus.

Pendant la période électorale, Bolsonaro avait promis la fermeture des écoles du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), d’apporter un soutien juridique à ceux qui tuent les occupants de terres et de mettre fin à l’expropriation des terres des propriétaires pratiquant le travail forcé et l’esclavage. Il a également assimilé les travailleurs ruraux à des terroristes.

Le 5 janvier 2019, moins de sept jours après son installation au pouvoir, le premier acte de violence a été enregistré. Des agents de sécurité d’une entreprise privée ont tué une personne et en ont blessé huit autres lors d’une occupation de la ferme de Bauru à Colniza, dans le Mato Grosso (région du centre ouest du Brésil). A cette occasion, la déclaration d’un des gardes a déjà montré à quel point le discours belliqueux du gouvernement avait influencé le climat de permissivité face aux actes de violence.

«Il y a eu une invasion des terrains occupés par les sans-terre, qui ne sont plus sans terre car, selon Bolsonaro, ce sont des bandits… Deux bandits sont morts et cinq autres ont été blessés par balle, ils sont à l’hôpital», a déclaré le chef de la sécurité au site local d’informations Cuiabá VG News. Quatre d’entre eux ont été arrêtés «en flagrant délit», accusés de meurtre et tentative de meurtre. Mais la justice a libéré les accusés deux jours plus tard.

Toujours en janvier, le gouvernement a ordonné l’interruption de toutes les procédures d’achat et de démarcation des terres destinées aux colonies (campements) du MST.

Quelques semaines plus tard, Luiz Antônio Nabhan Garcia (ex-président de l’União Democrática Ruralista, la structure politique des grands propriétaires terriens), nommé secrétaire spécial aux Affaires Foncières, a qualifié les écoles du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre de «fabriques de dictateurs» et a déclaré que le gouvernement ferait tout pour fermer ces institutions, qui accueillent plus de 200’000 enfants et jeunes.

Faisant écho au discours violent du gouvernement fédéral, les administrations conservatrices des différents États ont commencé à agir.

Dans la dernière semaine de février, le gouverneur du Minas Gerais, Romeu Zema (depuis janvier 2019, membre du parti NOVO) a décidé de fermer l’école publique Eduardo Galeano. Cette école du Minas Gerais fonctionnait depuis trois ans dans le campement de Quilombo Campo Grande, sans aucun soutien gouvernemental, que ce soit pour le transport ou la nourriture des élèves.

Quelques jours plus tard, à Chapada Diamantina (Bahia), la Police Militaire a envahi le campement de Mãe Terra (Terre Mère) et a arrêté deux travailleurs ruraux sans avoir pour autant de mandat d’arrêt.

Dans le Pernambuco, 450 familles ont été expulsées du campement de l’usine Maravilha, dans la municipalité de Goiana, dans la région de Mata Norte. Le site était occupé depuis 2012. Les occupants exploitaient la terre, y avaient construit des maisons et une école. Par ailleurs, il y avait une procédure en cours auprès de l’INCRA (Institut National de la Colonisation et de la Réforme Agraire), qui avait déjà affecté une partie de la zone à la réforme agraire.

Dans l’ouest du Paraná, la justice a déterminé la récupération de la pré-colonie de Jangadinha, dans la municipalité de Cascavel, qui produisait 2000 kg de nourriture par semaine.

Toujours en février, l’Institut National de la Colonisation et de la Réforme Agraire (INCRA) a cessé les négociations avec les entités sans CNPJ (Cadastre qui octroie la personnalité juridique aux paysans sans terre occupant des terrains) d’où la paralysie de plusieurs fronts de dialogue et de négociation. Quelques jours plus tard, sur recommandation du Ministère Public Fédéral, le gouvernement a fait marche arrière, en arguant que la mesure pourrait donner lieu à des illégalités ou à des situations inconstitutionnelles.

Isolete Wichinieski, économiste et coordinatrice nationale de la Commission Pastorale de la Terre (Commission dépendant de la Conférence Nationale des Evêques du Brésil), a conclu qu’il existe une tentative de vider les processus de colonisation (occupations de terre): «Tous les organismes liés au thème de la réforme agraire ont été démantelés. Toutes les politiques agricoles sont paralysées. Les processus de possession communautaire sont déconstruits. Des colonies et des campements en attente de régularisation des titres de propriété et qui ont pourtant plus de dix ans d’existence ont été expulsés de leurs terres.»

En avril, Bolsonaro a attaqué, à nouveau, directement le MST. Dans une émission en direct sur Facebook, le président a déclaré qu’il avait l’intention de qualifier les occupations du MST d’actes de terrorisme et a préconisé que les propriétaires puissent tirer sur les occupants, et les tuer, sans que l’action soit pour autant considérée comme un crime.

Assassinats et expulsions

Le mois de mars, la coordinatrice (active depuis trois décennies) du Mouvement des personnes affectées par les barrages hydroélectriques, Dilma Ferreira Silva, a été cruellement assassinée dans le campement Salvador Allende à Para. Son mari, Claudionor Costa da Silva et Hilton Lopes, un ami du couple, ont également été tués. Le commanditaire du crime, le propriétaire foncier Fernando Ferreira Rosa Filho, âgé de 43 ans, a été arrêté. Selon l’enquête, son but était d’occuper une partie des terres de la colonie et d’utiliser ensuite de faux documents pour en revendiquer la propriété, une méthode qui est appelée grilagem au Brésil.

Tout au long de l’année, il y a eu des actions d’expulsion dans plusieurs États. Une des initiatives historiques et une des plus réussies du MST, le Centre de formation Paulo Freire a été ciblé par le gouvernement Bolsonaro. Située dans la colonie de Normandia, à Caruaru, municipalité de Pernambuco, l’école proposait des cours, des ateliers, des conférences en partenariat avec le gouvernement de l’État de Pernambuco et les universités. L’ordre d’expulsion a été signé par l’INCRA, la même institution qui, deux décennies plus tôt, avait rendu possible la création de ce centre de formation.

Les assauts du gouvernement de Jair Bolsonaro contre les mouvements sociaux qui travaillent dans les campagnes sont en train de s’inscrire dans une continuité.

Le 25 novembre 2019, Bolsonaro a déclaré qu’il avait l’intention d’envoyer au Congrès un projet de loi visant à autoriser des opérations de Garantie de la Loi et de l’Ordre (GLO) lors des actions de reprise de possession des terres. En pratique, cela signifie que les agents fédéraux, y compris les forces armées, pourront agir lors de ces procédures.

Kelli Mafort, membre de la direction nationale du MST, affirme que le discours haineux du gouvernement contre les travailleurs de la campagne autorise ces actes de violence, qui proviennent non seulement des agents de la sécurité publique, mais aussi des sociétés privées qui opèrent comme des milices. «Le jour où Jair Bolsonaro s’est exprimé sur la GLO rurale – de manière presque synchronisée – a eu lieu à Bahia l’une des plus grandes expulsions de paysans de l’année 2019. Cette expulsion a été exceptionnelle: il s’agit de 1700 hectares, des familles qui étaient déjà installées, une zone dont le périmètre est irrigué. Cette expulsion a été demandée par l’entreprise gouvernementale responsable, avec la présence de la Police Fédérale et en rompant les accords existants». Kelli fait référence à l’action qui a touché 700 familles dans les camps d’April Red, Dorothy et Irany, dans les municipalités de Casa Nova et Juazeiro. Outre les agents de la Police Fédérale, une structure dont la fonction n’est pas de participer à ce type d’actions, il y avait sur place des membres de la Police Militaire et des agents de sécurité privés.

Il y a eu des coups de feu, du gaz lacrymogène et des grenades de désencerclement. Les familles étaient là depuis plus de dix ans, sur la base d’un accord signé entre le Gouvernement fédéral, le Gouvernement de l’État, l’INCRA, le Défenseur du peuple pour les questions agraires, la Codevasf (Compagnie pour le développement des vallées de São Francisco et de Parnaíba) et le Ministère public.

En décembre, de nouveau des actions violentes: les campements de Zequinha et de Patria Libre dans la région métropolitaine de Belo Horizonte ont été attaqués sans ordre préalable. Les gardes de sécurité les ont encerclés et ont assiégé les plus de 1200 familles qui vivent dans cette région.

Cette agressivité a même motivé le départ de la Police Militaire du site, trois jours après l’invasion. Il a été signalé des cas d’agression, de destruction de biens et des plantations, et même de harcèlement sexuel.

Ruralistas et grileiros [1]

Quelques jours plus tôt, Bolsonaro avait signé la Mesure Provisoire du Programme de Régularisation des Terres qui est censée simplifier le processus de délivrance des titres de propriété. Mais les experts estiment que cette Mesure Provisoire est conforme aux intérêts des ruralistas et met en danger la protection de l’environnement.

Dans un entretien accordé à Brasil de Fato, la chercheuse Brenda Brito, de l’Institut de l’Homme et de l’Environnement en Amazonie (Imazon), estime que le texte stimule l’appropriation irrégulière des terres appartenant à l’État tout comme la déforestation illégale. «C’est parce qu’il modifie la date qui indique le délai pendant lequel une terre publique doit avoir été occupée afin de pouvoir prétendre à l’obtention d’un titre de propriété, en respectant certaines exigences. Chaque fois que cette date est changée, le message est qu’il est toujours possible de modifier la loi au profit de ceux qui volent des terres publiques», explique Brenda Brito.

Au milieu de la violence, des morts et des tentatives d’affaiblissement des mouvements des paysans, la production ne s’arrête pourtant pas. Le MST est aujourd’hui le plus grand producteur d’aliments biologiques au Brésil. Il existe des centaines de coopératives, plus de 90 industries agroalimentaires et 1900 associations. Les produits ne sont pas seulement consommés sur le territoire brésilien, ils sont également exportés vers d’autres pays de l’Amérique latine, de l’Amérique du Nord, d’Europe et d’Océanie. (Article publié dans Brasil do Fato en date du 30 décembre 2019; traduction de Ruben Navarro à partir de la version espagnole, complétée par celle en brésilien)

[1] Ruralistas: grands propriétaires terriens. Grileiros: ceux qui pratiquent le grilagem, appropriation des terres avec de faux titres de propriété.

 

6 – janvier – 2020

http://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-retrospective-le-mst-dans-le-viseur-de-bolsonaro-augmentation-de-la-violence-contre-les-paysans.html

 



« A la main »: permaculture créatrice au Venezuela avec les Sans Terre du Brésil

Venezuela, août 2019. Loin des médias, une équipe solidaire réunie par France-Amérique Latine Bordeaux Gironde, et une Brigade internationaliste du Mouvement des Sans Terre du Brésil, organisent un atelier de permaculture. Une formation impulsée par Gloria Verges et Franck David pour appuyer la création de “Tierra Libre”, le siège du réseau de producteurs de semences autochtones établi par les Sans Terre dans le village andin de La Azulita. Deux formateurs de TERRA TV se sont mêlés aux participant(e)s pour filmer les deux derniers jours de cette expérience. Au-delà de la transmission de connaissances, c’est une rencontre humaine toute particulière que révèle et raconte leur documentaire.

Image: Víctor Hugo Rivera

Son direct: Thierry Deronne

Montage: Miguel Escalona

ProductionTerra TV, Venezuela, 2019

Durée: 53 minutes. Sous-titres français

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Appel urgent à la solidarité internationale: contre la fermeture du Centre de Formation Paulo Freire

Le 5 septembre dernier, nous avons été surpris d’apprendre la décision judiciaire d’expulsion du Centre de Formation Paulo Freire, dans l’unité productive paysanne Normandia à Caruaru, État du Pernambuco.

Le centre possède une structure juridique appelée Association du Centre de Formation Paulo Freire, qui vise à administrer et à coordonner le centre de formation. En 1999, un auditorium a été construit et quelques logements. Aujourd’hui, le siège social a une capacité d’environ 240 personnes, tandis que l’auditorium compte en moyenne 800 personnes. En outre, l’espace comprend une cuisine, une cafétéria, un télécentre, une maison des jeunes, une académie des villes, créée en partenariat avec le gouvernement de l’État, une académie rurale, un terrain de sport et, récemment, une crèche pour enfants en partenariat avec la FUP (Fédération syndicale Unifiée des Pétroliers).

Le centre de formation n’est plus un espace d’état et est devenu un espace de formation du nord-est. Nous avons aujourd’hui des partenariats dans le domaine de l’éducation avec la ville de Caruaru pour l’organisation de deux classes d’école primaire. Nous avons également noué des partenariats avec le gouvernement de l’état pour organiser le cours «Pied enraciné».

«Pied enraciné» est le thème principal proposé par le centre de formation. Il se déroule en trois étapes, basées sur les expériences et les pratiques en agroécologie. Ce cours est conçu pour toutes les personnes vivant dans les campements et parcelles productives des paysans Sans terre de l’état de Pernambouc.

Le centre de formation Paulo Freire dessert non seulement Pernambouc, mais l’ensemble du nord-est du Brésil, proposant des cours en agroécologie et, conjointement avec différentes universités, des formations en géographie, formation vétérinaire, éducation, sécurité sanitaire et environnementale, éducation à la santé et de nombreux autres cours. Le centre est devenu, sans aucun doute, un espace précieux pour toute la région et sa fermeture serait un gâchis terrible pour tous ceux qui attachent de l’importance à l’éducation et au développement de la population sur le terrain.

Plusieurs délégations internationales de différents pays ont visité le Centre et participé à des cours de formation dispensés par le Centre.

Nous estimons que l’action proposée à l’égard du centre de formation Paulo Freire est une injustice et un affront pour tous ceux qui ont œuvré en faveur d’une vie meilleure pour les habitants du Nord-Est. Il n’y a aucune base juridique réelle qui permette cette expulsion.

Par conséquent, nous demandons respectivement que l’ordre d’expulsion soit immédiatement annulé.

La date limite pour la mise en oeuvre de cette décision judiciaire est le 19 septembre. C’est pourquoi le MST lance un appel à tous et toutes pour que vous envoyiez votre protestation, pour exiger que l’ordre d’expulsion soit stoppé immédiatement.

Les lettres doivent être envoyées avant le 19 septembre aux adresses suivantes:

au bureau régional de l’Incra (Institut national de la réforme agraire) à Recife:

marcos.campos@rce.incra.gov.br
evaluoria@rce.incra.gov.br
tyronilson.santos@rce.incra.gov.br
isaias.leite@rce.incra.gov.br
charles.emery@rce.incra.gov.br

au Gouvernement de l’État de Pernambuco – Oficina del Gobernador Paulo Câmara:
governo@governadoria.pe.gov.br

Juge Tiago Antunes de Aguiar del 24 ° Tribunal Federal de Caruaru
comunica@jfpe.jus.br

avec une copie: srimst@mst.org.br

Traduction: T.D.
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